Édition du 20 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Contextualisation de la Crise d’octobre 1970 (Texte 2 : Première partie)

Duplessis : Appuis et forces de l’opposition

Commençons le tout par de petites précisions qui vont nous permettre de comprendre pourquoi un climat explosif s’est graduellement instauré au Québec de la Deuxième Guerre mondiale aux années soixante.

1867 : entrée en vigueur de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (British North American Act). Le Québec devient alors une « Province comme les autres ». Les francophones ne sont pas reconnus comme une minorité ayant des droits linguistiques nationaux. Les institutions politiques du Québec portent la marque du bilinguisme. Du côté du gouvernement fédéral, c’est plutôt l’unilinguisme anglais institutionnel qui s’impose. Les symboles de l’État fédéral canadien sont ceux de la Couronne britannique, soit ceux du vainqueur de la Guerre de 1759-1760 (La guerre de la Conquête). 1917 : le gouvernement fédéral fixe arbitrairement le salaire des femmes aux deux tiers de celui des hommes. Cette loi sera à l’origine d’une bataille en faveur de l’égalité et de l’équité en emploie qui se déploiera sur plusieurs décennies. 1930 : La Grande Dépression. 1930 : inauguration du Pont du Havre (qui deviendra en 1934 « Le Pont Jacques-Cartier »). Crise des années trente : le prolétariat francophone désargenté, résidant dans Hochelaga Maisonneuve ou le Centre-Sud de Montréal, profite du nouveau pont pour se réfugier vers des habitations improvisées de la Rive-Sud de Montréal et se concentrer sur un territoire qui va prendre par la suite le nom de Ville Jacques Cartier. Ville Jacques Cartier, là où grandiront Pierre Vallières et les frères Rose. Le plébiscite de 1942 sur la conscription divise le pays sur une base linguistique. Les anglophones sont majoritairement « Pour », alors que les francophones sont majoritairement « Contre ». Deux groupes linguistiques, deux visions opposées sur la conduite de la guerre et pourquoi pas « deux solitudes », comme l’écrira Hugh MacLennan en 1945. L’antisyndicalisme pratiqué par le patronat et le gouvernement du Québec, pendant de nombreuses décennies, alimentera la résistance ouvrière et syndicale comme nulle part ailleurs en Amérique du Nord. Au début des années soixante-dix, les grandes centrales syndicales du Québec basculeront à gauche et certaines adopteront la grille d’analyse marxiste.

Durant la deuxième moitié des années trente, un nouveau type de libéralisme voit le jour et commence à gagner des adeptes auprès de certains membres de la classe politique, du patronat, de certaines organisations syndicales et d’une fraction de l’intelligentsia. Un libéralisme en rupture avec le non-interventionnisme étatique. Un libéralisme qui intègre une nouvelle manière de concevoir la place et le rôle de l’État dans l’économie et le développement social et culturel : le keynésianisme. Durant les années quarante et cinquante, le mouvement syndical va effectuer plusieurs ruptures avec l’élite dirigeante. La Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ), la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), la Fédération des Unions industrielles du Québec (FUIQ) conduiront des grèves dures face au patronat et au gouvernement. La CTCC amorce son long processus de déconfessionnalisation qui va s’échelonner sur deux décennies. Des femmes syndiquées vont effectuer des arrêts de travail qui seront réprimés par le gouvernement Duplessis (pensons ici à la grève des enseignantes de la Commission scolaire catholique de Montréal en 1949 ; la grève des ouvrières de Louiseville et les grèves dans l’industrie du textile en 1952). Les infirmières de Hull défieront, en 1958, les autorités. Elles se mettent en grève illégale, pour obtenir satisfaction à leurs revendications. Constat banal, à travers cette mouvance aux nombreux rebondissements, le monde commence à changer de base à une vitesse variable selon les divers secteurs concernés de la vie en société. Toujours pendant ce temps, le fait français continue à être bafoué au Québec dans les entreprises privées et au sein des institutions qui relèvent de la compétence du gouvernement fédéral. 1959 : Duplessis meurt. Les libéraux de Jean Lesage succèdent à l’Union nationale maintenant dirigée par l’ex-syndicaliste Antonio Barette. La Révolution tranquille qui se met en marche ne règle pas la totalité des problèmes vécus à la base. La « Libération économique et nationale » annoncée par le Parti libéral du Québec rencontre de sérieuses limites. La condition vécue par des femmes et des hommes au travail reste explosive. Ces personnes subissent incontestablement des rapports d’exploitation, de domination et d’oppression. Retour sur la Deuxième Guerre mondiale, le duplessisme, ses appuis et les forces de l’opposition. Place ensuite à la Révolution tranquille.

Un libéralisme en désuétude.

La Deuxième Guerre mondiale a pour effet de liquider la crise économique des années trente. Le taux de chômage à Montréal durant ce grand carnage qui oppose des puissances impérialistes sur divers continents passe de 30% à 0%. Usines de guerre, enrôlement, produits agricoles pour alimenter les soldats… La guerre, quelle bonne dose d’adrénaline pour sortir l’économie de son enlisement. L’économie, durant ces années où le sang des enfants du prolétariat coule, se dynamise. Les industries sont aux prises avec une pénurie réelle de main-d’œuvre. Les femmes, célibataires comme mariées, font leur entrée massive dans les industries. Elles travaillent la nuit sous la direction de contremaîtres qui sont des hommes. Ce qui scandalise le haut clergé pour qui la place des femmes est au foyer. 1946 : le gouvernement fédéral met un terme au contrôle des salaires. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la société de consommation voit le jour. Le rapport salarial fordiste permet à certains salariés d’accéder à de nouveaux biens de consommation : l’automobile, les appareils électriques et le bungalow. L’agriculture se mécanise. Les emplois dans le secteur des services se multiplient et recrutent les nouveaux arrivés sur le marché du travail. Le français n’est pas encore reconnu comme langue de travail au sein des entreprises.

Sur le plan politique, Mackenzie King règne à Ottawa, ensuite Saint-Laurent et finalement Diefenbaker. Au Québec Godbout et ensuite Duplessis. L’autonomie provinciale mise de l’avant par Duplessis gagne des adeptes du côté du patronat. Du côté des grandes organisations syndicales, certaines interventions du gouvernement du fédéral sont appuyées (pensons ici aux mesures suivantes : allocations familiales, pensions de vieillesse, interventions aussi dans le champ de la culture [financement des universités, Radio-Canada, Conseil des arts, Office National du Film]). Les politiques antisyndicales de Duplessis (pensons ici au Bill 5, au Bill 19 et au Bill 20) sont dénoncées et combattues par les grandes organisations syndicales.

Durant la Deuxième Guerre mondiale et même après, le gouvernement fédéral envahit certains champs de juridiction des provinces et il s’ingère directement dans l’économie du pays. Pour freiner la montée des grèves de 1943, il adoptera, le 17 février 1944, le décret C.P. 1003, décret qui oblige les employeurs à négocier de « bonne foi » avec les syndicats accrédités. Après la guerre, le gouvernement fédéral résolument interventionniste dans l’économie. Il veut dorénavant préserver l’équilibre général, contrer les crises, protéger l’emploi et le pouvoir d’achat des consommateurs et finalement redistribuer la richesse.

De 1939 à 1944, Godbout est au pouvoir à Québec. Il accepte, en 1940, le programme d’assurance-chômage du fédéral. Il crée un ministère du Bien-être social, il forme l’Hydro Québec (en nationalisant deux entreprises privées) ; malgré l’opposition du clergé, il instaure l’instruction obligatoire et il accorde le droit de vote aux femmes. Il fait adopter, le 3 février 1944, la Loi des relations ouvrières. Duplessis l’accuse de manquer de fermeté face à Ottawa. Le Parti libéral, dirigé par Godbout, perd le pouvoir en 1944. Mais, le fait mérite d’être rappelé, il obtient plus de votes que Duplessis (les libéraux de Godbout obtiennent 40% du suffrage populaire alors que l’Union nationale de Duplessis ne va pas chercher plus de 36% du suffrage exprimé). Duplessis obtient une majorité parlementaire en raison du mode de scrutin uninominal à un tour et en raison du découpage de la carte électorale qui avantage les circonscriptions rurales au détriment des comtés urbains. Duplessis restera au pouvoir jusqu’à sa mort en 1959. Il s’opposera au fédéral qui pratique un « fédéralisme centralisateur ».

Duplessis, en raison de sa conception de l’État, est un adepte du libéralisme classique. Il laisse aux entreprises privées le développement de l’économie. La prospérité est, selon lui, le résultat du « Laisser-faire ». Son gouvernement se montre généreux devant les investisseurs étrangers. Il demande de très faibles redevances pour les exploitants des richesses naturelles et il leur accorde des exemptions de taxes et de nombreux privilèges. Dans son échelle de valeurs, la propriété privée et le profit maximum figurent au sommet. L’organisation sociale qu’il envisage pour le Québec est subordonnée à cette vision des choses. C’est possiblement ce qui est à l’origine de son antisyndicalisme primaire. Il veut maintenir la loi et l’ordre en vue de préserver et de protéger les intérêts des grandes entreprises américaines et anglo-canadiennes. Dès 1937, il se lance dans une chasse aux sorcières contre les communistes et les syndicats trop revendicateurs et combatifs. Sa Commission des relations ouvrières multiplie les entraves bureaucratiques à la reconnaissance syndicale ainsi que les délais de conciliation et d’arbitrage. Duplessis fait intervenir, lors de certains conflits ouvriers, la Police provinciale pour protéger la propriété et faciliter l’entrée en usine des briseurs de grève (les « scabs »). Son gouvernement encourage le Crédit Agricole et soutien l’électrification du milieu rural. C’est d’ailleurs ce qui lui donne de solides appuis électoraux dans les comtés ruraux. Durant les années où Duplessis est au pouvoir à Québec, la société industrielle et la société de consommation prennent de l’expansion. Son gouvernement adopte des budgets non déficitaires. Les ristournes qu’il exige sur les contrats publics servent à remplir la caisse électorale de son parti politique : l’Union nationale. Un parti politique gangrené et corrompu jusqu’à la moelle de l’os.

L’Église catholique romaine au Québec

L’Église catholique romaine au Québec… que de choses à dire au sujet du haut clergé catholique. Duplessis dira « Les évêques mangent dans ma main ». L’Union nationale ne s’attaque pas aux chasses gardées cléricales dans le domaine de l’éducation, de l’assistance sociale et de la santé. Pire, quand les « bonnes œuvres » de l’Église ont besoin de plus d’argent, il accorde des subventions de façon arbitraire. La critique du duplessisme englobera forcément la critique de l’Église qui aspire et cherche à contrôler les groupes laïques. Le clergé, est-il nécessaire de le rappeler, combat les communistes. L’Église a le contrôle des affaires sociales que Duplessis associe à la charité privée. Le gouvernement va soutenir cette philanthropie réservée aux plus démunis. Dans une société libérale qui adhère aux valeurs chrétiennes, il appartient aux individus, selon les dirigeants politiques et les membres du haut clergé, de s’occuper d’eux-mêmes, de se prendre en mains et de soulager la souffrance et la misère des membres de leur famille. Deux factions s’opposent et se concurrencent au sein du clergé : à droite, la tendance majoritaire pro-Duplessis regroupée autour de Mgr Courchesne (Rimouski) et de Mgr Langlois (Valleyfield) ; à gauche, minoritaire, l’opposant à Duplessis, Mgr Charbonneau (Montréal). Lors de la grève d’Asbestos, en 1949, Monseigneur Charbonneau déclarera que : « La classe ouvrière est victime d’une conspiration qui veut son écrasement et quand il y a conspiration pour écraser la classe ouvrière, c’est le devoir de l’Église d’intervenir. » Monseigneur Charbonneau organisera une campagne de collecte de fonds en faveur des grévistes. Ce geste sera interprété, par Duplessis et certains évêques de droite, comme un geste de défiance à l’endroit du chef du gouvernement du Québec.

Duplessis refuse le Welfare State qui émane du nouveau libéralisme issu du keynésianisme. Il refuse par conséquent le programme universel d’assurance-maladie du fédéral ; il refuse l’envahissement du fédéral dans les champs de la taxation ; il interdit aux universités d’accepter l’argent du fédéral et il laisse l’enseignement supérieur dramatiquement sous-financé. La lutte pour l’autonomie provinciale apparaît comme un moyen pour contrer la centralisation fédérale. Duplessis dote, en janvier 1948, la province du drapeau fleurdelisé. Il n’a, au fond, aucun autre projet d’avenir pour la nation québécoise. Face à Ottawa, sa vision se résume à un slogan qui relève d’un simplisme déroutant : « Rendez-nous notre butin ! » Comme projet d’avenir pour un peuple minoritaire, c’est un peu court.

Le nationalisme de Duplessis se subordonne à un individualisme libéral. Son orientation idéologique, en 1950, peut être qualifiée d’ultraconservatisme. Duplessis est un personnage autoritaire, démagogique et peu démocrate. Il achète les votes des électrices et des électeurs. Il trafique les listes électorales. La rumeur veut qu’il fasse voter les morts. Il ne croit pas dans la liberté d’expression comme ont pu le constater certains de ses opposants (les communistes, les Témoins de Jéhovah, Gérard Picard et le Père Lévesque…).

Les années de Duplessis ne correspondent pas à la « Grande noirceur du Moyen-âge ». Il y a de l’exagération dans cette association. Nous ne sommes pas en présence d’un Grand Inquisiteur. Il y a certes, durant les années où il est au pouvoir, un renforcement de l’idéologie conservatrice et une consolidation du pouvoir clérical. Il en est ainsi parce que Duplessis veut donner des Québécoises et des Québécois l’image d’une population soumise à ses chefs et source d’une main-d’œuvre docile sur laquelle les employeurs et les investisseurs étrangers peuvent compter. Mais le clergé ne contrôle pas toute la vie en société, surtout pas l’effervescence de la vie nocturne de Montréal.

Les libéraux-keynésiens et le nationalisme

Une société est rarement monolithique. Puisqu’il en est ainsi, se pose une toute petite question : qui, durant ces années du long règne de Duplessis est porteur, au Québec, d’un nouveau projet de société ? La réponse va en étonner plusieurs : le Parti libéral du Québec.

Lors du congrès du 10 et 11 juin 1938, le Parti libéral du Québec adoptera diverses résolutions qui s’inspirent d’une vision sociale-démocrate (droit de vote des femmes, abolition du Conseil législatif, constitution d’un filet de sécurité sociale, régime de retraite étatique, mesures favorables aux travailleurs et au syndicalisme, diverses réformes en éducation, lutte contre les monopoles). Lors de ce congrès qui se déroule pendant que Duplessis est au pouvoir, les membres du Parti libéral adoptent un programme qui représente une volonté de démocratiser la société et de faire jouer à l’État un rôle étendu de protection sociale et d’interventionnisme en économie.

Toujours sous le règne de Duplessis, certainEs intellectuelLEs vont renouveler le nationalisme. Pensons ici à André Laurendeau, à Gérard Fillion, aux historiens de l’Université de Montréal[1], aux permanentEs de la Jeunesse étudiante catholique, de la Jeunesse ouvrière catholique, aux artistes qui signent le Refus global et à certaines personnes qui gravitent autour de la revue Cité libre.

Il y a donc, après la Deuxième Guerre mondiale, un nouveau nationalisme qui cherche à réaliser une articulation plus progressiste autour du national et du social. Ce nouveau nationaliste se montre sensible aux droits des travailleurs. C’est-à-dire qu’il y a chez certainEs intellectuelLEs une acceptation réelle du syndicalisme. Ces personnes se font les promoteurs d’un cadre légal plus juste pour les relations entre le capital et le travail salarié. Ces intellectuelLEs nationalistes favorisent également des mesures de sécurité sociale, une réforme de l’éducation en vue d’accroître la scolarisation générale, l’amélioration de la formation des enseignantEs, le développement de l’enseignement supérieur et la réorganisation d’ensemble du système scolaire. Ces nouveaux nationalistes accusent Duplessis d’être à la tête d’un régime asservi au capitalisme étranger et elles et ils dénoncent son laisser-faire social et économique. Ce nouveau nationalisme accorde un rôle neuf à l’État. Il y a ici une soif réelle en faveur du Welfare State qui met en place diverses mesures qui s’inscrivent dans une vision de justice sociale. Ces intellectuelLEs revendiquent un fédéralisme décentralisé et veulent aussi une plus grande place pour les laïcs dans les institutions de santé et d’éducation. L’État neuf, qui se met en place au fédéral et dans certaines provinces anglo-canadiennes, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, réclame des experts donc des diplôméEs qui sont en fait des laïcs qui doivent prendre la place des communautés religieuses dans la gestion de l’éducation et des affaires sociales.

Les femmes

Durant la Deuxième Guerre mondiale, pendant que les hommes sont au front, elles sont de plus en plus présentes sur le marché du travail. Elles obtiennent au Québec, en 1940, le droit de vote. De plus en s’intégrant au marché du travail elles remettent en cause de manière frontale l’idéologie paternaliste des ultraconservateurs de la société québécoise (pensons ici au haut clergé et à Henri Bourassa) qui les assignaient au travail ménager. Pour les ultraconservateurs, l’univers féminin relève du privé. Elle est la gardienne ou la « Reine » du foyer. Pour ce qui est du travail, selon cette vision rétrograde, il se limite au travail non rémunéré au foyer.

Le mouvement syndical

Le mouvement syndical est le principal foyer d’opposition au duplessisme (exception faite de la Fédération provinciale du travail du Québec qui acceptera de pactiser et de collaborer, à l’occasion, avec Duplessis). La CTCC s’éloigne du corporatisme et de son projet de réforme de l’entreprise. La CTCC va se laïciser. Elle prend ses distances d’un clergé un peu trop proche de son adversaire principal : Duplessis lui-même. La FPTQ va s’opposer au communisme. Elle juge les unions industrielles trop socialistes. La FTQ, qui est issue de la fusion de la FPTQ et de la FUIQ, verra le jour en 1957. Cette centrale va évoluer vers la social-démocratie. Les travailleurs se sont émancipés de l’influence du clergé et ils ont appris à s’organiser. Certains syndicats d’enseignantEs vont mener des luttes épiques face au gouvernement de Duplessis. Mais, les grandes organisations syndicales ne sont pas prêtes, à cette époque, à traiter les femmes syndiquées en égales.

Le patronat

Le milieu patronal présente des divisions. À droite : les membres de l’Association professionnelle des industriels appuient certaines mesures du gouvernement de Maurice Duplessis. Ils sont anticommunistes et se montrent effrayés par la supposée puissance des syndicats et tout ce qui semble mettre en péril, discours connu, la « libre-entreprise ». Ils jugent la législation du travail trop partiale à leur endroit. À leurs yeux, la « faiblesse ouvrière est un mythe » et le meilleur gouvernement est celui qui intervient le moins possible dans l’économie. Au centre droit : la Chambre de commerce s’intéresse au défi industriel du Québec et à divers enjeux importants pour le développement de la société québécoise (inflation, libre-échange, système d’éducation, etc.). Face à Ottawa, elle se dit anti-centralisatrice. Elle appuie donc l’autonomie provinciale que met de l’avant Duplessis. Vers la fin des années cinquante, une partie du monde patronal souhaite le renouvellement du Service civil. Vers la fin des années cinquante, un changement de cap, à 1800 degrés, s’effectue chez certains membres de la communauté dite des affaires : des représentants du patronat vont commencer à réclamer un État planificateur capable d’élaborer un plan de développement d’ensemble de l’activité économique.

Bilan du duplessisme

Durant cette période, une chose est certaine. L’idéologie libérale bat de l’aile. Plusieurs groupes remettent en question la question de l’autorité politique et de l’autorité de l’Église. La place des femmes dans la société va « Au-delà » du foyer familial. Ce sera vers la fin des années cinquante que le vieux libéralisme non interventionniste va s’essouffler, pour renaître de ses cendres durant les années 80. De 1945 à 1960, le Québec s’est indubitablement intégré aux nouvelles structures économiques nord-américaines à travers l’action des grandes entreprises monopolistiques américaines et canadiennes. En raison cependant du duplessisme, cette intégration s’est faite sans modification majeure et importante de certaines infrastructures économiques et de certaines institutions politiques et sociales. À la mort du chef de l’Union nationale en 1959, Paul Sauvé occupera le poste de premier ministre durant 100 jours. Il inaugurera son bref règne en disant son célèbre « Désormais » et en adoptant un décret qui a pour effet d’augmenter la rémunération des employéEs du Service civil provincial. Il met un terme à la longue croisade que Duplessis a menée à l’encontre du syndicat de l’Alliance des professeurs qui recouvre enfin son certificat d’accréditation. Antonio Barette, l’ancien secrétaire général de la Fédération provinciale du travail du Québec succédera à Paul Sauvé. Il perdra le pouvoir lors du triomphe électoral de l’équipe du tonnerre de Jean Lesage (le 22 juin 1960). C’est ce dernier qui règne sur le Québec de 1960 à 1966, période qui sera qualifiée de « Quiet revolution »[2], la « Révolution tranquille ».

Yvan Perrier

28 septembre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Le présent texte provient de mes notes de cours et s’appuie en grande partie sur les documents suivants :

Bergeron, Gérard et Réjean Pelletier (dir). 1980. L’État du Québec en devenir. Montréal : Boréal express, 413 p.

Boismenu, Gérard. 1981. Le duplessisme : Politique économique et rapports de force, 1944-1960. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 553 p. http://classiques.uqac.ca/contemporains/boismenu_gerard/duplessisme_pol_econo/duplessisme_pol_econo.html . Consulté le 23 septembre 2020.

David, Hélène. 1975. « L’état des rapports de classes au Québec de 1945 à 1967 ». Sociologie et sociétés, VII, (2). Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, p. 33-66. http://classiques.uqac.ca/contemporains/david_helene/etat_rapports_de_classe/rapports_classe.html . Consulté le 23 septembre 2020.

Denis, Roch. 1979. Luttes de classes et question nationale au Québec : 1948-1968. Montréal\Paris : PSI-EDI, 601 p.

Dickinson, John-A et Brian Young. 2003. Brève histoire socio-économique du Québec. Québec : Septentrion, 455 p.

Linteau, Paul-André, et.al.. 1989. Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930. Montraél : Boréal, 834 p.

Plusieurs auteurs. 1984. Histoire du mouvement ouvrier au Québec : 150 ans de luttes. Montréal : CSN-CEQ, 328 p.

Rouillard, Jacques. 2004. Le syndicalisme québécois : Deux siècles d’histoire. Montréal : Boréal, 335 p.

Rouillard, Jacques. 2015. « Aux sources de la Révolution tranquille : le congrès d’orientation du Parti libéral du Québec du 10 et 11 juin 1938 ». Bulletin d’histoire du Québec, vol. 24 no 1, p. 125-158. https://www.erudit.org/fr/revues/bhp/2015-v24-n1-bhp02095/1033397ar/ . Consulté le 23 septembre 2020.

Roy, Fernande. 1993. Histoire des idéologies au Québec aux XIXe et XXe siècles. Montréal : Boréals express, 127 p.

Saint-Pierre, Céline. 2017. La première Révolution tranquille : Syndicalisme catholique et unions internationales dans le Québec de l’entre-deux-guerres. Montréal : Del Busso éditeur, 235 p.

Saint-Pierre, Céline et Jean-Pierre Warren. 2006. Sociologie et société québécoise : Présences de Guy Rocher. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 351 p.

[1] Michel Brunet, Guy Frégeault, Maurice Séguin (l’école de Montréal en histoire) commencent à supplanter Lionel Groulx.

[2]Sur l’origine de l’expression « Quiet revolution » ou « Révolution tranquille », voir l’article de Jean-Philippe Warren. http://histoireengagee.ca/lorigine-dun-nom-dou-vient-lexpression-revolution-tranquille/ . Consulté le 24 septembre 2020.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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