Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

De « Scab » à travailleur de remplacement…

Ou comment par une variation aux apparences anodines dans le choix des mots on parvient à rendre inoffensif quelque chose de parfaitement indigeste…

La grève dans le Port de Montréal est rendue à son dixième jour. Des conteneurs (« containers ») s’entassent. Certains de ces conteneurs contiennent de la matière dite « périssable ». L’employeur sollicite la collaboration du syndicat en vue de déplacer « 477 des 11 500 conteneurs » dans lesquels séjournent des produits pharmaceutiques, de l’équipement médical, des aliments périssables et des matières dangereuses.

L’Association des employeurs maritimes (AEM) y va d’une mise engarde qui a toutes les caractéristiques d’une menace inacceptable :

«  L’AEM prévient le syndicat que sans sa collaboration, elle commencera à déplacer la marchandise en utilisant du personnel-cadre et des travailleurs de remplacement. »

Question : Mais qu’est-ce qu’un « travailleur de remplacement » ?

Réponse : en anglais, un « Scab ». En français : un « briseur de grève ».

L’occasion est trop belle pour passer sous silence le poème de Jack London sur les Scabs :

“After God had finished the rattlesnake, the toad, and the vampire, he had some awful substance left with which he made a scab.

A scab is a two-legged animal with a corkscrew soul, a water brain, a combination backbone of jelly and glue. Where others have hearts, he carries a tumor of rotten principles.

When a scab comes down the street, men turn their backs and angels weep in heaven, and the devil shuts the gates of hell to keep him out.

No man (or woman) has a right to scab so long as there is a pool of water to drown his carcass in, or a rope long enough to hang his body with. Judas was a gentleman compared with a scab. For betraying his master, he had character enough to hang himself. A scab has not.

Esau sold his birthright for a mess of pottage. Judas sold his Savior for thirty pieces of silver. Benedict Arnold sold his country for a promise of a commission in the British army. The scab sells his birthright, country, his wife, his children and his fellowmen for an unfulfilled promise from his employer.

Esau was a traitor to himself ; Judas was a traitor to his God ; Benedict Arnold was a traitor to his country ; a scab is a traitor to his God, his country, his family and his class.“

Il existe deux traductions de ce poème. Les voici :

Le briseur de grève de Jack London (traduction libre, Julien Clamence)

Quand Dieu eut fini le crotale, le crapaud et la sangsue, il lui resta dans les mains un peu d’argile immonde pour faire le briseur de grève.

Le briseur de grève est une créature bipède avec une âme tordue et un cerveau aqueux montés sur une épine de gelée gluante. Là où d’autres portent un coeur, il charrie une tumeur de vilenies pourrissantes.

Quand le briseur de grève descend dans la rue, les hommes lui tournent le dos et les anges soupirent dans le ciel, et le diable ferme les portes de l’enfer pour l’en tenir éloigné.

Nul être humain n’a le droit de briser une grève aussi longtemps qu’il conserve à sa portée une marre dans laquelle se noyer ou une corde assez longue pour se pendre avec. Judas était un gentleman comparé au briseur de grève. Pour trahir son maître, il avait suffisamment de courage pour se condamner lui-même. Le briseur de grève lui, ne l’a pas.

Esau vendit ses droits contre un plat de lentille. Judas vendit son Sauveur contre trente deniers d’argents. Benedict Arnold vendit sa patrie contre la promesse d’un mandat dans l’armée britannique. Le briseur de grève vend ses droits, sa patrie, son épouse, ses enfants et tous ses semblables contre une fausse promesse de son patron.

Esau était un traître à lui-même ; Judas était un traître à son Dieu ; Benedict Arnold était un traître à sa patrie ; un briseur de grève est un traître à son Dieu, à sa patrie, à sa famille et à sa classe.

Le Jaune (the scab) par Jack London (traduction littérale par wildcat)

Après que Dieu ait fini de concevoir le serpent à sonnette, le crapaud et le vampire. Il lui resta un peu de matière viciée pour fabriquer le jaune

Un jaune est un animal à deux pattes avec une âme en tire-bouchon, un cerveau fait d’eau, un squelette composé d’une combinaison de gelée et de colle. Là où d’autres ont des cœurs, il porte une tumeur de principes pourris.

Quand un jaune descend dans une rue, les hommes lui tournent le dos et les anges pleurent dans le ciel, et le diable ferme les portes de l’enfer pour le garder dehors.

Aucun homme (ou aucune une femme) n’a le droit d’être un jaune aussi longtemps qu’il y’a une piscine contenant assez d’eau pour noyer sa carcasse dedans, ou une corde assez longue pour se pendre avec . Judas était un gentleman comparé à un jaune. Pour trahir son maître, il a eu assez de caractère pour se pendre ensuite. Un jaune ne l’a pas.

Esaü vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Judas a vendu son Sauveur pour trente pièces d’argent. Benedict Arnold a vendu son pays en échange d’une promesse d’une place dans l’armée britannique. Le Jaune vend son droit d’aînesse, son pays, sa femme, ses enfants et ses semblables pour une promesse non tenue de son employeur.

Esaü était un traître à lui-même ; Judas était un traître à son Dieu ; Benedict Arnold était un traître à son pays ; un jaune est un traître à son Dieu, à son pays, à sa famille et à sa classe. »


Conclusion :

Le « scab » n’a rien d’un travailleur « de remplacement », « de relève » ou « d’un véritable suppléant ». Il s’agit d’une personne qui s’attaque à la dignité d’autrui. Bref, il correspond à un authentique traître qui ne mérite aucune considération ou reconnaissance. Il n’y a que les capitalistes et les employeurs véreux pour le reconnaître, le gratifier et le valoriser.

Yvan Perrier

19 août 2020

18h40

yvan_perrier@hotmail.com

Source :

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727699/employeurs-maritimes-syndicat-conteneurs-port-montreal-greve . Consulté le 19 août 2020.

Zone contenant les pièces jointes

Mots-clés : Canada Syndicalisme
Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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