Édition du 21 septembre 2021

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Planète

Déclarer l’apocalypse

L’idée paraît forte, exagérée. Immédiatement, on entend les appels au calme. « Ne tombons pas dans les extrêmes ! » Le plus important : maintenir la torpeur. Mais à suivre ce genre de discours somnifère, il faudrait croire que jamais nous n’aurons de raison de sombrer dans la panique, de conclure que le monde ne se dirige pas vers les vertes contrées que nous promettent depuis longtemps nos dirigeants.

Devant la catastrophe, raccrochons-nous plutôt au rêve que nous tendent les Elon Musk et Bill Gates de ce monde. Réconcilions les contradictions entre la réalité qui nous est donnée à vivre et celle qu’on souhaiterait désespérément voir se réaliser un jour. Suivons l’exemple de nos premiers ministres qui, à coup de troisième lien et de pipeline, nous rappellent que l’économie prime avant tout, mais qu’elle se conjugue aussi aux besoins de l’environnement. À la longue, on se laissera emporter vers les cieux que flattent déjà nos milliardaires spationautes.

Seul le sommeil peut donner à de tel rêves la dose de réalité qui lui revient. Il faut dire qu’en apprenant les récents embrasements de la Colombie-Britannique, ma réaction initiale s’est résumée à un « encore ? » apathique. J’imagine que c’est la réaction qu’on attend maintenant de nous. N’était-ce pas hier, justement, que l’Australie brûlait des pires feux de son histoire ? La pandémie nous a peut-être distrait un moment… Les braises de Fort-McMurray n’étaient pas encore éteintes que la Californie, le Brésil, l’Afrique en entier s’enflammaient à leur tour encore et encore. À la longue, on finit par décrocher...

Disons que ce sont peut-être les violents contrastes des dernières semaines qui ont secoué notre doux sommeil. Alors que l’ouest brûle, à l’est, l’Europe, la Chine se noient. Plus que tragique, l’image a quelque chose de cathartique. La prévalence des catastrophes d’origine humaine croît depuis longtemps, mais désormais, leur succession rapprochée et leur variété manifestent une toute nouvelle réalité. Peut-on honnêtement encore nier l’apocalypse ?

Le philosophe Hegel remarquait un jour qu’une série de transformations quantitatives résulte ultimement en des transformations qualitatives. Plutôt approprié pour notre époque. Dans une succession de crises, voilà qu’on entre dans l’apocalypse. Cela dit, une précision : nous ne venons pas seulement d’entrer dans l’apocalypse, nous y résidons depuis longtemps. Et le futur s’annonce assurément pire.

Habiter l’apocalypse

L’arrivée ponctuelle de nouvelles catastrophes environnementales crée ses habitudes. Désormais, l’air de sobriété qui retombe sur nos politiciens avec chaque tragédie nous est plus que familier. Nous avons appris à contenir l’horreur qui nous ébranle chaque fois que l’équilibre de la nature vacille. Nous pouvons même réciter en même temps que les experts la prière qu’ils livrent chaque lendemain de drame à la radio : « Notre Terre, pas encore aux cieux… »

La promesse qui en résulte ne change jamais. « Nous saurons faire plus et lutter contre la crise », nous rassurent les leaders politiques et économiques. Et ainsi, la roue continue de tourner. Cet éternel quitte ou double mise et remise sur l’innovation technologique, la production de machines plus performantes, la génération de plus de richesses. On déclare même l’état d’urgence en prétendant qu’une hâte soudaine saurait nous permettre de devancer le mur dans lequel nous fonçons.

Or, en même temps, les émissions de GES n’ont cessé de croître, nos écosystèmes continuent de s’affaiblir, la biodiversité est en chute libre partout sur la planète, notre monde brûle, coule, s’effondre, part au vent. Et malgré tout, l’économie croît ! Le développement perdure ! À ce titre, le coût réel de l’innovation est on ne peut plus clair : la course à la croissance économique carbure à cette destruction et ne pourra jamais en être la solution.

Il est d’ailleurs fort évocateur que, face à cette réalisation, nombre de hérauts du capitalisme orientent leur discours vers l’adaptation. Habiter l’apocalypse est ainsi le nouveau mot d’ordre. Au nom de la poursuite du confort nous devrons entretenir ce régime destructeur coûte que coûte. Face aux chants envoûtants du profit, l’apocalypse devient un mal nécessaire. La rigueur du « business as usual » implique la comptabilisation de tout obstacle au profit : luttes sociales, perte de confiance, apocalypse… Tant qu’on s’adapte !

« Habitons l’apocalypse », nous dit-on.

Car nos enfants naissent désormais au cœur de la tempête, ils sont les premiers vrais Citoyens du Tumulte. Ceux pour qui « habiter l’apocalypse » fera office d’évidence et de normalité. Jamais ils n’auront l’expérience d’un monde qui ne serait pas voué à la destruction. Jamais ils n’auront accès aux souvenirs déchirants qui nous rattachent encore à l’époque déchue.

Or, nous ne pouvons abandonner cette perception du monde, car elle nous appartient et nous habite. Nous sommes, maintenant et pour toujours, les seules générations d’humains capables de ressentir l’anormalité du monde que nous avons créé. Nous sommes les seuls capables d’en vivre la dure vérité : que la normalité nous a délaissé et que le monde devant nous ne peut inspirer qu’insurgence et dédain.

Déclarer l’apocalypse

L’apocalypse est là. Aujourd’hui, déclarons-la. À déclarer l’apocalypse, nous reconnaitrons enfin que la normalité à laquelle nous nous accrochons est depuis longtemps devenue fiction. Ce que nous vivons est la nouvelle norme et cette norme n’a aucun sens.

Une crise a cela de particulier qu’elle finit par passer. Comme tout deuil, elle se doit d’être temporaire pour revenir à la vraie vie, la vie productive, la vie efficace. Or, ce que nous vivons va jusqu’à renverser la vraie vie. Après la crise, il n’y a plus de retour. Prenons acte de cette nouvelle réalité.

« Apocalypse » renvoyait anciennement au « dévoilement », un dévoilement de ce qui avait été caché, consciemment ou non. C’est la culmination de notre histoire, de nos choix. Derrière le dévoilement se cache les structures et les tendances qui nous auront menés ic. L’apocalypse est la fin du déni de notre responsabilité. C’est le besoin de confronter, de lever le voile sur les incongruités, les silences, les choses prises pour acquis.

Déclarer l’apocalypse, c’est ainsi révéler le coût réel, matériel et physique de notre mode de vie. C’est révéler comment la nature a été dévalorisée dans le but de créer des quantités absurdes de valeur monétaire. C’est comprendre que le futur qu’on nous a vendu à coup de fausses promesses a un prix réel que nous ne sommes pas tous prêts à débourser. C’est révéler l’absence de fondement de l’existence d’un progrès infini.

Déclarer l’apocalypse, c’est aussi révéler les coûts humains derrière nos accomplissements civilisationnels. C’est révéler le racisme systémique, les oppressions patriarcales, les inégalités économiques mondiales. C’est retourner sur les sites des pensionnats autochtones.

Déclarer l’apocalypses, c’est se confronter au besoin de faire différemment. C’est accepter la fin d’un monde, mais non pas la fin du monde.

Le déni de la science, les lubies de l’idéologie capitaliste, l’obstination de statu quo ; à terme, ces choses crouleront sous le poids d’un monde invivable. Or, nous n’avons pas à attendre. Nous pouvons quitter notre obsession de croissance, nous pouvons choisir autre chose.

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