Édition du 30 novembre 2021

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Canada

Élection fédérale : « Démocratie » et « Oligarchie élective »

Après les « trois colombes », les « deux quoi » ?

C’est maintenant officiel. Il y aura la tenue d’un scrutin général au Canada le 20 septembre prochain. Believe it or not, cette élection aura lieu en pleine pandémie, dans un contexte où la 4e vague de la COVID-19 frappe à nos portes. D’ici le grand soir, les médias vont abondamment nous parler des dirigeantEs des cinq partis politiques qui ont des députéEs à la Chambre des communes et peut-être un peu des programmes électoraux de ces partis politiques.

Il sera probablement beaucoup question, dans les divers médias, de l’image que les leaders et les candidatEs tenteront de projeter d’elles-mêmes et d’eux-mêmes. Il y aura également de nombreuses promesses qui se feront entendre et il sera peut-être un peu question de certains grands enjeux qui nous concernent. En déclenchant les élections, Justin Trudeau a déclaré : « C’est ça la démocratie ». Le moment est bien choisi pour réfléchir sur la portée de certains mots comme « démocratie », « démocratie élective », « oligarchie élective », « promesses et mensonges » en politique et finalement après les « trois colombes », les « deux quoi » ?

En philosophie politique et en science politique, on a tendance à faire de Machiavel le fondateur de la science politique moderne, le point de départ d’une analyse moderne de l’État. N’est-ce pas lui qui a jeté les fondements d’une analyse laïque du pouvoir politique (séparation de l’État et la religion) ? N’est-ce pas lui également qui s’est intéressé aux moyens à la disposition du Prince (le chef d’État) pour conquérir et exercer le pouvoir ? N’est pas lui aussi qui a étudié le pouvoir politique tel qu’il est effectivement et non tel qu’il devrait être ? On n’a donc pas complètement tort de faire de Machiavel le point de départ d’une nouvelle approche analytique en rupture avec ses prédécesseurs qui accordaient beaucoup de place à la religion dans la vie politique et l’exercice du pouvoir. Mais Machiavel a quand même pu profiter de grandes figures royales ou monarchistes qui ont pu inspirer certaines de ses analyses. Il y en a même un qui peut être très utile à rappeler à ce sujet et qui est toujours très pertinent pour comprendre les prochaines semaines : Louis XI a compris, environ un siècle avant le secrétaire florentin, une des règles fondamentales de la vie politique : « Donner ce que l’on n’a pas. Promettre ce que l’on ne peut donner ! » Au fond, que vise véritablement Justin Trudeau en déclenchant à ce moment-ci une élection générale ? Donner le pouvoir au peuple ou retrouver la majorité parlementaire qu’il a perdue lors des élections de 2019 ? Petite réflexion critique au sujet de la vie politique depuis le siècle dernier.

La vie politique au XXe siècle : L’ère de la politique spectacle

Le XXe siècle a été un siècle de grands tumultes sur la scène politique et économique. Il y a eu les deux grands conflits mondiaux, plusieurs crises économiques (les années trente, les années soixante-dix, les années quatre-vingt. Les années quatre-vingt-dix), l’arrivée de partis politiques autoritaires (le fascisme et le nazisme dans certains pays européens) et certaines révolutions prolétariennes (pensons ici à la Russie et aux pays d’Europe de l’Est) et finalement. À partir de 1989, l’implosion des régimes communistes des pays membres du Pacte de Varsovie.

Mais, au sein des pays industrialisés et développés de l’Europe de l’Ouest, de l’Amérique du Nord et du Japon, la vie politique va connaître, dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, de grandes mutations. Nous allons assister à l’émergence d’une démocratie qu’on peut qualifier de pluraliste et de représentative. Les pays occidentaux vont entrer dans l’ère de la politique-spectacle. La vie politique va poursuivre dans la voie de sa professionnalisation. Les partis politiques vont traiter l’électorat comme une clientèle à séduire. La joute politique que se livrent les partis politiques se déroule dans la logique de l’alternance gouvernementale, sans véritable alternative politique. Les citoyennes et les citoyens constatent qu’entre les grands partis politiques traditionnels, c’est « bonnet blanc, blanc bonnet ». Ceci va avoir pour effet de contribuer grandement à développer le cynisme et l’indifférence d’une frange importante de la population envers les affaires publiques. Certes, le droit de vote, dans les démocraties occidentales, est aujourd’hui universel. Mais, pour ce qui est de l’exercice du pouvoir, constatons que la vaste majorité de la population n’a pas voie au chapitre.

En effet, le modèle de la démocratie représentative et pluraliste qui prend forme et se répand dans les pays développés au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale s’accompagne d’une universalisation du droit de vote et de la transformation des partis politiques en organisations permanentes au sein desquelles nous retrouvons principalement des professionnelLEs de la politique. Ces deux phénomènes ont pour effet de brouiller les cartes de la représentation politique. Plus la politique se massifie et moins le peuple est souverain. Certains auteurs (Robert Michels et Moisei Ostrogorski) ont conclu à l’impossibilité pratique d’un gouvernement par le peuple. Au mieux, le peuple peut choisir, via une élection, des représentantEs appeléEs à gouverner en son nom.

La professionnalisation de la vie politique et parlementaire entraîne la disparition, dans le processus démocratique, de celles et ceux qui comprennent le moins la vie politique. Ceci permet aux dirigeantEs du gouvernement et des partis politiques de diriger avec le moins d’entraves possible. Le rôle du peuple se limite strictement à voter et non pas à être partie prenante du processus décisionnel.

La démocratie pluraliste et représentative correspond à une procédure : une méthode de sélection du personnel spécialisé dans l’art du gouvernement. La scène politique, lors d’une élection, prend la forme d’un marché dominé par les grands partis politiques en compétition pour obtenir le plus grand nombre de voix. À l’ère de la démocratie représentative pluraliste, les partis politiques traditionnels sont à la recherche des votes de la majorité silencieuse. Pour obtenir des voix, ils font des promesses mirobolantes qu’ils savent qu’ils ne pourront tenir. En politique comme dans le monde de la publicité, c’est le règne du look, du paraître et de la séduction qui l’emporte. Voilà pourquoi nous avançons que la vie politique, dans ce que nous appelons les démocraties occidentales, s’est métamorphosée, à travers le temps, en politique-spectacle. Cette politique fonctionne au simulacre, à l’illusion, aux promesses abondantes et aux gros mensonges.

Nous ne vivons pas en démocratie. Nous vivons plutôt dans une « oligarchie élective ». Ceci ne signifie pas que la démocratie n’existe pas en ce bas monde. Nous pouvons l’observer dans des associations de proximité au sein desquelles les décisions se prennent par les membres de la base. Il est, par contre, nettement exagéré de qualifier de « démocratie » le processus qui vise à élire les membres du parlement parmi lesquels sera choisie l’oligarchie élective.

Aujourd’hui, la manière dont le peuple est consulté, via un suffrage, fait en sorte qu’il perd complètement et totalement sa faculté de décider. Il la remet entre les mains de personnes qui vont se prétendre l’incarnation et l’interprète de la volonté générale des citoyens. Ces personnes vont même prendre, à l’occasion, des décisions qui vont à l’encontre des revendications du peuple. Le peuple, dans une démocratie gouvernante, est réduit à un simple support du pouvoir politique. C’est lui qui désigne ses représentantEs au parlement. Une fois éluEs, les membres de la classe politique vont adopter des lois sans tenir compte qu’elles soient souhaitées ou non par le peuple. CertainEs députéEs vont même prétendre que les lois qui sont adoptées correspondent à la « volonté du peuple ». Il y a beaucoup d’hypocrisie dans les régimes politiques de démocratie représentative.

Conclusion

Pour comprendre un peu ce que nous allons vivre au cours des prochaines semaines il peut être intéressant de remonter à Machiavel et également à Louis XI.

Il faut aussi se demander ce qui ne va pas dans la formation politique de certaines organisations syndicales. Comment se fait-il que des ex-officières ou des ex-officiers deviennent subitement des candidatEs pour des formations politiques qui sont le symbole même de notre exploitation économique et de notre domination politique ? Y a-t-il encore quelqu’unE qui est capable de nous expliquer, au sein des organisations syndicales, en quoi l’AANB de 1867 et la Loi constitutionnelle de 1982 comportent des éléments à rejeter et à combattre ? Nous expliquer aussi ce à quoi correspond fondamentalement le Parti libéral fédéral ? S’agit-il d’un parti social-démocrate ou d’un parti capitaliste et fédéraliste ? Comment ce parti entend-il régler l’oppression des autochtones et des francophones au pays ? Quelles solutions envisage-t-il pour passer à travers la crise sanitaire ? La crise économique ? Et surtout la crise écologique ? Deux ex-officières de la CSN maintenant candidates pour le Parti libéral fédéral, après les « trois colombes » les « deux quoi » ?

Au sujet de l’histoire, Karl Marx a écrit ceci : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Quand le père Trudeau s’est engagé comme candidat du Parti libéral fédéral avec ses deux comparses de l’époque (Marchand et Pelletier), en 1965, cela s’est avéré correspondre à une véritable tragédie. Qu’en sera-t-il maintenant avec le fils Justin et ses deux nouvelles recrues ex-officières de la CSN (Pascale St-Onge et Anne Gingras) ? Une farce peut-être ? Lors de la dernière élection générale fédérale, Justin Trudeau a recruté le candidat écologiste vedette Steven Guilbault. Cela a-t-il eu pour effet d’atténuer la crise écologique au Canada ? En attendant le grand soir, écoutons attentivement leurs promesses…

Yvan Perrier

17 août 2021

10h

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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