Édition du 27 septembre 2022

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Le blogue de Pierre Beaudet

En marche vers le Forum social - Stratégies et convergences

D’ici quelques mois, nous serons réunis avec quelques milliers de personnes qui cherchent à construire un « autre monde », comme le dit la formule. Amorcé il y a 15 ans, le Forum social mondial est une grande tempête des idées. Il y a 15 ans lorsque le Forum a été créé, les mouvements populaires dans plusieurs régions du monde étaient en montée. Cet essor a été plus spectaculaire en Amérique latine où non seulement les mouvements ont acquis de la force, mais ils ont dans certains cas renversé des gouvernements iniques et mis en place de nouvelles coalitions au pouvoir. Cette vague de résistance a rebondi en Afrique, en Europe et même en Amérique du Nord quelques années plus tard.

Aujourd’hui, les dominants ont réussi, du moins temporairement, à changer le sens du vent. Plusieurs mouvements populaires se retrouvent à la défensive. Sans être écrasés, ils se retrouvent un peu désemparés devant ce qu’on pourrait appeler le « néo-néolibéralisme » qui prend de plus en plus une allure autoritaire. Dans ce contexte, le FSM de 2016 doit être un moment d’intenses réflexions. Il ne s’agit plus de dire qu’un autre monde est possible », mais de déterminer par quel chemin on peut arriver à confronter et à contourner le dispositif du pouvoir. La moralité et la justesse des causes altermondialistes ont été en gros établies, maintenant, il faut parler stratégies.

Cette transition n’est pas facile. D’abord, elle heurte bien des sensibilités qui, rejetant un modèle hérité d’une ancienne gauche, ne veulent pas établir de hiérarchie entre les luttes. Toutes les luttes sur tous les enjeux deviennent égales, moralement, éthiquement et concrètement. Ensuite, il y a, dans certains milieux, l’idée que le dispositif du pouvoir n’est pas le véritable ennemi, et qu’il est préférable, au lieu de confronter ce pouvoir, de s’en éloigner dans des espaces « libérés ».

Il y a du vrai et du réalisme dans cette orientation. La hiérarchisation des luttes a souvent conduit à reproduire des schémas de domination, de manière à ce qu’on pouvait imposer, au nom d’une « ligne stratégique », que la lutte des ouvriers était plus importante que celle des femmes. Ou encore que les minorités et les autochtones tout en ayant des revendications légitimes n’étaient pas « au centre » de la résistance. Aujourd’hui cette pensée simpliste et binaire a été, heureusement, dépassée.

Par ailleurs, les mouvements ont également appris que le pouvoir est un rapport de forces complexe, pas un « objet » à conquérir, que la capture d’un gouvernement n’est pas la fin de l’histoire et même qu’elle peut déboucher sur de nouveaux systèmes d’oppression. Encore là, plusieurs des mouvements populaires actuels ont cessé de croire à ces simplismes.

Une fois dit cela, il ne faudrait pas « essentialiser » les arguments libertaires, les transformer à leur tour en une sorte de dogme (certains le font). D’abord, même s’il n’est pas question d’imposer par en haut une « hiérarchie des luttes », des mouvements, dans leur diversité et leur pluralité, peuvent convenir des étapes, des chemins et des moyens à mettre en place, dans un processus de convergence (sans autoritarisme). S’ils ne le font pas, les mouvements risquent d’être fragmentés et éparpillés et alors, les défaites s’accumulent. Comment combiner une grande pluralité d’acteurs avec une grande diversité de perspectives avec un processus de convergence, voilà le défi que certains camarades, je pense à la Bolivie notamment, ont réussi à animer, non sans erreurs, tâtonnements et bifurcations.

Deuxième considération, en admettant que le pouvoir ne se réduit pas à une chose qu’on peut capturer, faut-il pour autant s’enfuir dans un ailleurs improbable ? Est-ce qu’il n’y a pas moyen pour les mouvements populaires de capturer des « parcelles de pouvoir », à la fois pour déstabiliser le dispositif dominant, et pour expérimenter comment démocratiser les structures en place ? Cette question, qui est loin d’être nouvelle (Gramsci entre autres y avait pensé), n’a pas de réponse simple. Affirmer de manière péremptoire que la seule manière est de s’éloigner de tout pouvoir (en créant des « zones libérées ») est incomplet et également risqué, car si le dispositif du pouvoir reste intact et totalement aux mains des dominants, les « zones libérées » ne resteront pas « libérées » longtemps, à moins qu’on ne soit capables de les défendre avec autres choses que des pétitions et des réunions (c’est ce que les Zapatistes ont réussi à faire en érigeant un pouvoir politico-militaire parallèle).

Revenons aux pistes à explorer. La construction d’un projet « contre-hégémonique », pour reprendre encore Gramsci, est une œuvre de longue haleine, qui exige de mener plusieurs batailles à la fois. Le travail de la stratégie consiste à tenter (on ne réussit pas toujours) à établir le chemin le plus propice, à déterminer quand, où comment il est possible de vaincre, sachant que, ne pas se poser la question, c’est de résigner à jamais y répondre. Par ailleurs, la construction d’un réel pouvoir populaire, établi sur des communautés de résistance autonomes, ne peut exclure un moment politique où on confronte le pouvoir pour le mettre à la défensive, pour le miner et éventuellement, pour établir les conditions d’un autre pouvoir.

C’est une discussion qui sera relancée à Montréal dans les 1500 ateliers à venir du FSM…

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