Édition du 18 janvier 2022

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Féminisme

Féminicides : le désespoir d’une professionnelle en soins

Il y a plus de 30 ans, le 6 décembre 1989, 14 femmes étaient assassinées à l’École Polytechnique. Ce tragique évènement est souligné chaque année par plusieurs commémorations. Hélas, la classe politique en profite pour se faire voir et se faire du capital politique, oubliant pourtant de mieux protéger le public, en refusant, par exemple, d’adopter une loi plus sévère sur le contrôle des armes à feu.

Cette année, au Québec, en date du 15 novembre 2021, 18 féminicides et 2 infanticides ont été enregistrés. Je me demande ce qui sera fait pour ces victimes et les victimes collatérales. Le gouvernement va-t-il aider les enfants et les proches en leur offrant du soutien financier, psychologique et social ?

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, la violence envers les femmes s’est exacerbée. En effet, cette année, le nombre de féminicides a plus que doublé. Pourtant, on ne sent pas l’urgence d’agir dans les actions gouvernementales.

Selon le Conseil du statut de la femme, les demandes d’aide ont augmenté substantiellement. En 2020-2021, SOS violence conjugale a reçu 7 000 appels de plus que l’année précédente. Le nombre moyen d’appels est passé de 90 à 200 par jour. En temps de pandémie, la capacité d’accueil des maisons d’hébergement était réduite et 15 000 demandes ont dû être refusées en 2020. Les accusations de violence conjugale ont augmenté de 8,7 % pour la même année.

En tant que professionnelle en soins, je suis témoin à l’occasion de cas de violence conjugale. C’est ainsi qu’un samedi soir d’octobre, je suis appelée à la salle de réanimation, pour tenter de sauver la vie d’une patiente dans un état ultra-critique. J’y cours et je prodigue les premiers soins à une femme d’à peine 32 ans qui a du mal à respirer, car son conjoint lui a serré le cou trop fort. Elle est couverte de bleus sur tout le corps. Dans la salle d’attente, un homme et ses deux enfants sont accompagnés par des policiers. Avec mes collègues, nous donnons tous les soins à cette patiente : prise de sang, prise de pression, médication, intubation, car elle n’arrive plus à respirer. Placée sur le respirateur artificiel, une larme coule de ses yeux, la larme de l’inquiétude, celle de laisser ses enfants derrière elle, la larme du désespoir. Ce dernier regard est pour moi, car je suis près de sa tête et je lui dis qu’on va bien s’occuper d’elle. Je vois dans ses yeux que mes paroles ne sont pas suffisantes, ni pour elle ni pour moi.

Je me sens souvent prise au dépourvu devant de telles situations. Je me sens impuissante, découragée, car, comme mes collègues, femmes et mères, pour certaines, je n’ai pas été formée pour apporter le soutien psychologique dont la patiente aurait tant eu besoin dans cette salle de réanimation, ce samedi soir là. Cette formation manque cruellement dans les programmes éducatifs des travailleuses de la santé. Il est temps de former et d’inclure plus de professionnelles en soins dans les équipes de cellule de crise, pour que nous fassions partie de la solution.

Ma famille me demande souvent : « Comment tu fais ? Il faut que cela change ! » Je leur réponds simplement que je fais mon possible, mais qu’assurément une formation me manque pour agir en situation de crise. Il est vrai que le programme d’aide aux employés (le « PAE ») existe pour nous appuyer, mais là aussi, il manque de personnel pour répondre aux nombreuses demandes d’aide, en augmentation constante. Il est plus que temps de prévoir des ressources et rendre le PAE facilement accessible.

Le gouvernement du Québec a adopté, le 6 octobre 2021, le projet de loi 59. Celui-ci contient des dispositions qui obligent les employeurs à prendre les mesures nécessaires pour assurer la protection des travailleuses de la santé exposées à une situation de violence conjugale, familiale ou à caractère sexuel. C’est un premier pas dans la bonne direction, mais il reste tant à faire. Par exemple, chaque corps de police pourrait compter sur des enquêteur-trice-s spécialisé-e-s en violence conjugale, sur davantage de procureur-e-s pour réduire les délais. Le ministère de la Sécurité publique pourrait instaurer les bracelets électroniques en contexte de violence conjugale. Les maisons d’hébergement et les ressources pour hommes violents gagneraient à être mieux financées, car les listes sont trop longues. Des unités de logements sociaux pour les victimes pourraient aussi être ajoutées. La liste des mesures à prendre est longue.

Il faut aussi former et sensibiliser les hommes de notre société, et ce, dès leur plus jeune âge. Dans les garderies et les écoles, des programmes d’enseignement doivent être implantés pour les soutenir. Ça passe par la prévention ! Il est donc de la responsabilité de la ministre responsable de la Condition féminine de faire les représentations nécessaires au sein du Conseil des ministres et d’agir pour que des ressources soient mises en place et que le financement des groupes de femmes soit rehaussé.

Je termine en citant Madeleine Ferron (1922-2021), artiste, écrivaine et romancière : « Pour réussir, il ne suffit pas de continuer, il faut toujours se dépasser. »

C’est ce que les professionnelles en soins font tous les jours pour les patient-e-s. En matière de violence faite aux femmes, le gouvernement doit également se dépasser !

Une professionnelle en soins qui attend (toujours !) des actions.

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