Tiré de campagnerosa.quebec
Alix Parent
Elles ne le savent pas. Il rétorque « je combats le féminisme ». Une étudiante, Nathalie Provost répond « Écoutez, nous sommes juste des femmes étudiant l’ingénierie, pas forcément des féministes prêtes à marcher dans les rues criant que nous sommes contre les hommes, juste des étudiantes cherchant à mener une vie normale. » La réponse n’est pas satisfaisante. Il réplique : « Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes, je hais les féministes. » Il ouvre le feu.
Avant de se suicider, une vingtaine de minutes plus tard, il tue quatorze personnes. Toutes des femmes. Parce qu’elles étaient des femmes.
Suite à la tuerie de Polytechnique, on cherche à comprendre ce qui s’est passé. On critique l’intervention policière – en fait, la police n’est entrée dans l’École qu’après le suicide du tireur. Encore une fois, on psychanalyse post-mortem le tueur. Plusieurs groupes féministes tentent de faire valoir qu’il s’agit clairement d’un geste anti-féministe. Le tueur l’a dit lui-même avant de tirer. Il l’a écrit dans lalettre qu’on a retrouvé sur lui. Celle-ci était assortie d’une liste de 19 femmes qu’il voulait tuer – parce qu’elles étaient – et sont encore – féministes.
Au Québec, il y a eu de nombreux débats sur la nature du massacre de Polytechnique. Selon Hélène Charron, historienne, trois thèses principales sont débattues. Premièrement, il s’agit d’un geste isolé, perpétré par un fou. Un crime isolé qui n’a aucune portée politique. Une seconde mouvance reconnait qu’il s’agit d’un attentat féministe, lui accordant la portée politique et symbolique qu’un tel geste porte. Et, enfin, la dernière thèse blâme les femmes qui ont osé bouleverser l’ordre normal des choses et les rôles traditionnels selon le genre. Les bouleversements sociaux engendrés par les avancées menées par les femmes de la classe ouvrière auraient créé une crise de la masculinité et – selon cette théorie clairement masculiniste – les vraies victimes seraient les hommes qui ont perdu tous leurs repères.
Il aura fallu trente ans pour qu’on reconnaisse enfin qu’il s’agissait bel et bien d’un féminicide, ancré politiquement et socialement dans une mouvance masculiniste qui a pris de l’ampleur depuis 1989. Trente-cinq ans plus tard, la thèse masculiniste reste donc bien présente dans la société. Certains groupes masculinistes ont fait du tireur un héros, qui a osé faire valoir la place des hommes dans une société soit-disant matriarcale. Il va sans dire que le 6 décembre 1989 a marqué les esprits au Québec.
Polytechnique aujourd’hui
Les discours antiféministes liés à Polytechnique sont en corrélation avec une montée de la droite idéologique au Canada. Dès 2012, le gouvernement conservateur de Stephen Harper a détruit le registre des armes à feu créé en 1995 suite aux revendications des survivantes et des proches de la tuerie de Polytechnique. Les attaques contre la classe ouvrière se multiplient : le droit à l’avortement est constament remis en question ; les femmes et filles autochtones sont encore les plus discriminées dans l’État canadien.
On constate d’ailleurs la montée d’un pseudo-féminisme de droite au Québec, incarnée par une organisation islamophobe et transphobe. Ce groupe est financé en grande partie par la Coalition Avenir Québec (CAQ) , le parti au pouvoir. Ces discours, faits sous le voile de la bienveillance, s’inscrivent dans une logique du contrôle du corps des femmes et de leur place dans la société. En effet, sous prétexte de protéger les femmes et les enfants, certains groupes veulent interdire les toilettes non-genrées et limiter les droits des personnes trans. Leurs positions politiques sont empruntes de sexisme, d’homophobie, de racisme et d’islamophobie.
L’attentat de Polytechnique a été analysé, décortiqué et disséqué depuis trente-cinq ans. La société québécoise cherche à donner du sens à cette tuerie, sans jamais vouloir s’attaquer aux sources fondamentales de l’antiféminisme. Les discours de droite ont une forte tendance à blâmer un autre groupe minorisé pour les problèmes qui affectent la classe ouvrière. Le laïus antiféministe n’échappe pas à cette logique bien ancrée dans le capitalisme.
Le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, s’ouvrent les 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes. Au Québec, de nombreuses activités sont organisées par différentes organisations et groupes, des plus réactionnaires aux plus radicaux. Pourtant, selon un rapport de L’Observatoire canadien du fémicide pour la justice et la responsabilisation (OCFJR), de 2019 et 2022, le nombre de féminicides au Canada a augmenté de 20%. 36% des victimes sont des femmes autochtones alors qu’elles ne représentent que 5% de la population canadienne. Force est de constater que la pandémie de COVID-19 a exacerbé les inégalités déjà bien présentes dans l’État canadien. Les pouvoirs publics ont lancé un plan d’action qui vise, principalement, à venir en aide aux victimes. C’est essentiel de mettre tout en œuvre pour que les femmes puissent avoir accès aux ressources qui leur permettront de s’en sortir. En effet, depuis la pandémie, les refuges débordent et le sous-financement des ressources d’aide reste un problème structurel.
Le constat s’impose : malgré cette apparente volonté de régler une fois pour toutes la violence genrée, la situation ne s’améliore pas. La violence faite aux femmes est rendue possible parce que, dans le système capitaliste, les femmes sont perçues comme inférieure. En effet, le mythe bien ancré de la famille « traditionnelle » encourage les femmes à se consacrer à des tâches non rémunérées – ou moins bien rémunérées – et liées au soin des autres. Pour les féministes socialistes, le combat contre la violence faite aux femmes est étroitement imbriqué dans la lutte de classe.
La classe ouvrière ne peut tolérer ni les violences de genre ni les autres oppressions inhérentes au système capitaliste – que ce soit la misogynie, la transphobie, les lgbtphobies, le racisme… Ces différentes attaques sont nécessaires aux puissants et servent à nous diviser pour détourner notre attention de nos véritables ennemis communs : le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme… L’instrumentalisation de ces violences par la droite doit donc être dénoncée avec force.
Combattre ces idées réactionnaires et revendiquer des solutions pour permettre de paver le chemin vers l’émancipation des femmes de la classe ouvrière fait partie intégrante de notre lutte.
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