Une mise au point sur la position de la gauche à ce sujet s’impose, au moment où le PQ semble avoir toutes les chances d’accéder au pouvoir cette année.
Il faudrait parler « des gauches » plutôt que de « la gauche » comme on le fait trop souvent. Pour faire court et résumer commodément la situation, on peut distinguer trois types de gauche au Québec : la première, une gauche nationaliste, indépendantiste dans sa grande majorité ; une seconde, sociale (directions syndicales et groupes communautaires) et une troisième, culturelle celle-là.
La gauche nationaliste a « absorbé » une large partie des deux autres assez rapidement dans les années 1960 et surtout 1970. En effet, les centrales syndicales se sont ralliées au projet souverainiste au début de la décennie 1970, pareil pour la plupart des groupes communautaires. ces deux « constellations » d’organisations de défense des droits des travailleurs (avec ou sans emploi) apportaient une caution progressiste au Parti québécois, parfois au grand déplaisir de René Lévesque qui, sur le plan social, se situait plutôt au centre-droit (même s’il ne pouvait pas le dire trop haut). Enfin, il est notoire que la grande majorité des artistes en tout genre adhéraient et défendaient la souveraineté dans le temps.
Mais cette relative unanimité des gauches en faveur de l’option indépendantiste s’est érodée au cours de la décennie 1980, vu le virage aussi brutal qu’imprévu de la direction péquiste en faveur du rétrolibéralisme, ce qui s’est traduit par des compressions budgétaires brusques lors du second et dernier mandat de René Lévesque (1981-1985). Il y eut bien le sursaut référendaire d’octobre 1995 qui a failli aboutir à la victoire souverainiste, mais par la suite, les politiques néoconservatrices successives des gouvernements Bouchard, puis Landry (1996-2003) ont provoqué une fracture au sein des gauches.
Notamment, la gauche sociale s’est alors éloignée du Parti québécois pour fonder Québec solidaire en 2006. Certes, l’indépendantisme apparaissait dans le programme de la nouvelle formation, mais en queue de liste. La priorité allait aux réformes sociales et à la défense des droits des travailleurs. De leur côté, les artistes, en tout cas plus jeunes, qui n’avaient guère connu l’engouement de leurs prédécesseurs pour l’idéal indépendantiste, ne le défendaient pas avec la même ardeur, en laissaient certains indifférents et d’autres même s’en éloignaient. Toutefois, l’absorption d’Option nationale par Québec solidaire en 2017, et plus récemment, l’arrivée au poste de porte-paroles du parti de Ruba Ghazal et de Sol Zanetti ont redonné au parti de gauche un élan souverainiste qui n’entrait sans doute pas dans les visées de ses fondateurs, et pas non plus dans les intentions d’une partie de ses membres actuels.
Dès lors, comment la gauche sociale doit-elle se positionner par rapport à la question du statut national du Québec ? Choisir une forme d’autonomie plus ou moins accentuée au sein de la fédération ou l’indépendance ?
Il y a des avantages d’un côté comme de l’autre.
Si l’on accorde la priorité à la question sociale parce qu’on se méfie (à juste titre) du Parti québécois, l’appui à l’orientation autonomiste est une option légitime et elle permet en théorie une alliance, fût-elle circonstancielle, avec la gauche « canadian ».
Si on accorde la priorité à l’obtention de l’indépendance, alors Québec solidaire devient l’allié du Parti québécois, même s’il ne s’agit éventuellement que d’un soutien conditionnel, mais pourvu que le parti « survive » au prochain scrutin en faisant élire quelques députés à l’Assemblée nationale. Sinon, PSPP pourra se passer de l’appui d’une formation qui en serait absente et qui n’aurait recueilli qu’un pourcentage minime de votes.
Pourtant, le rôle de Québec solidaire est crucial sur deux dimensions importantes de la lutte pour l’indépendance et sur lesquelles on n’insiste pas assez. On les passe même sous silence.
Tout d’abord, si le Parti québécois conquiert le pouvoir à la fin de cette année, la polémique entre fédéralistes et indépendantistes risque de monopoliser le débat public au détriment des thèmes sociaux (crise du logement, inflation, itinérance, etc.) et ce jusqu’au référendum, un an ou deux plus tard. Qu’il soit encore présent ou non à l’Assemblée nationale, la mission de Québec solidaire devrait consister à imposer ces thèmes et à harceler le gouvernement Plamondon en lui rappelant que lorsqu’on traite d’indépendance, on ne vise pas que la modification du statut national québécois, mais la réalisation d’un projet de société équitable, sans lequel il ne vaut pas la peine de consentir à tant d’efforts pour établir ici un État indépendant.
Ensuite, en cas de victoire du OUI, Québec solidaire doit talonner le gouvernement péquiste pour que les sacrifices économiques inévitables qui marqueraient la longue et difficile période de transition suivant la victoire du OUI soient équitablement répartis entre toutes les couches de la population ; il faut à tout prix éviter de permettre au gouvernement Plamondon de céder à la facilité en procédant à des compressions budgétaires arbitraires qui affecteraient inévitablement les plus démunis, déjà très vulnérables.
Québec solidaire, conformément à sa mission doit donc veiller à dénoncer et à lutter contre les abus de pouvoir des deux ordres de gouvernement, une tâche aussi ardue qu’au résultat incertain, vu la force des deux principaux partis en présence, libéral à Ottawa, et possiblement péquiste à Québec dans un avenir rapproché.
Une victoire du OUI (qui me paraît improbable, mais sait-on jamais ?) entraînerait bien des sacrifices pour les Québécois et les Québécoises mais règlerait enfin le problème du statut national du Québec.
Celle du NON équivaudrait à perpétuer l’ambiguïté de la situation québécoise au sein de la fédération canadienne, mais aussi elle épargnerait bien des souffrances à son peuple.
Telle est l’équation avec laquelle les militants et militantes de la gauche sociale doivent jongler. Il ne peut être question d’effectuer un choix entre les deux options sans en assumer aussi les conséquences négatives. C’est un pensez-y bien.
Jean-François Delisle
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