Édition du 3 décembre 2019

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Amérique centrale et du sud

Haïti : Exigeons la destitution de Jovenel Moise et le démantèlement de l’État néocolonial

Aujourd’hui, s’il est évident que Jovenel Moise doit démissionner et faire face à la justice, cette exigence ne doit pas uniquement se limiter à une question de corruption. Certes, Moise doit être inculpé, ainsi que ses acolytes, pour détournements de fonds du programme Petro Caribe, peut-être le plus grand scandale financier de notre histoire. Mais il doit aussi répondre aux crimes et massacres commis sous sa présidence. C’est un point essentiel qu’il convient de ne pas oublier.

Il est important de comprendre que la lutte pour renverser Moise, c’est aussi une lutte pour démanteler une fois pour toutes le régime Tèt Kale au pouvoir depuis 2011.

Ce régime est le nouveau visage du duvaliérisme, sa version contemporaine qui reprend les mêmes tactiques de François et de Jean-Claude Duvalier : dilapidation des fonds publics, assassinats et massacres.

C’est un régime qui nous a été imposé par l’oligarchie et l’impérialisme pour défendre leurs intérêts. Avec Moise ou pas, avec Martelly ou pas, ce régime veut et peut continuer à régner.

C’est pourquoi la vigilance est de mise. Évitons de réduire la lutte uniquement à la démission de l’individu Jovenel Moise.

Il faut comprendre aussi que la lutte contre le duvaliérisme n’est pas terminée. 1986 représente le renversement de la dictature des Duvalier et non pas la destruction du duvaliérisme.

L’État duvaliérien qui s’est construit au cours des années 1960 et 1970 a profondément transformé les institutions. Ces dernières ont été domestiquées et ont fonctionné au service du régime. C’est cet héritage que le régime Tèk Kale, de par sa pratique, se revendique.

Au cours de la dictature des Duvalier, les institutions de l’État étaient un moyen d’enrichir la famille du président et celles de ses acolytes.
C’est la même logique qui prévaut pour le Parti Tèt Kale.

Sous Duvalier, une terreur ouverte, entretenue par les macoutes, écrasait toutes formes de revendications.

Cette tendance, on la voit de plus en plus à l’œuvre avec le régime Tèk Kale.

Duvalier créait des réseaux de corruption, de dépravation, expropriait des milliers de paysans et de citoyens.

Le pouvoir Tèt Kale entretient et reproduit des réseaux de corruption, de dépravation, exproprie les paysans, écrase les revendications sociales, etc. Les exemples sont multiples.

Toutefois, au-delà même du pouvoir des Duvalier et de celui du PHTK, il est nécessaire d’appréhender la nature de l’État haïtien.

Pourquoi, historiquement, cet État, depuis en particulier la « dette de l’indépendance », a toujours fonctionné à l’encontre des intérêts de la nation ? Pourquoi se soumet-il aux diktats de puissances étrangères qui n’ont aucune considération pour le peuple haïtien ?

De même, il serait intéressant de comprendre comment se sont développées nos classes dominantes depuis l’indépendance. Pourquoi ces classes n’ont jamais élaboré et institué l’idée d’une nation prospère et inclusive ?

Ces questions ont fait l’objet d’études intéressantes. Néanmoins, ce qui nous parait clair, maintenant plus que jamais, c’est que l’État haïtien est dans les faits un État néocolonial.

Un État qui, particulièrement depuis l’occupation étatsunienne de 1915-1934, s’est transformé graduellement et de plus en plus en un État au service de l’Empire.

Un État qui a perdu tout au long du 20e siècle sa souveraineté économique et politique.

Un État qui, malgré ses différentes formes, est resté, pendant toute cette période, essentiellement antinational.

Avec l’imposition du régime néo-duvaliériste Tèt Kale par les puissances impérialistes, l’État néocolonial connait un nouveau développement. Sans la moindre retenue, ce régime poursuit la politique de pillage des fonds publics pendant qu’il renforce les mécanismes d’exploitation des masses populaires par la bourgeoisie sous-traitante.

Plus de 4,2 milliards des fonds Petro Caribe sont spoliés alors que les classes populaires croupissent dans le plus grand dénuement. Des rapports de l’ONU font état de 6 millions d’Haïtiens en situation de malnutrition. Les employés de services publics, dont des professeurs, des médecins etc., ne reçoivent pas leur salaire depuis plusieurs mois.

De surcroit, l’inflation ininterrompue atteint le niveau record de 17,7% alors que le régime néo-duvaliériste Tet Kale s’oppose avec la plus grande arrogance à tout ajustement des salaires des ouvriers vivant dans la misère la plus abjecte.

Soulignons aussi que cette situation socioéconomique délétère s’articule à une dégradation environnementale sans précédent. La couverture forestière est à moins de 2% alors qu’aucune politique environnementale n’est définie.

Dans un paysage complètement dénudé, les paysans sont livrés à eux-mêmes face aux cyclones qui deviennent de plus en plus violentes. La moindre pluie entraine l’inondation des villes, des coulées de boues et de déchets. Généralement, les habitants des quartiers populaires sont toujours les uniques victimes.

Face à la montée de la mobilisation qui se répand comme une trainée de poudre dans les différents quartiers de Port-au-Prince et des villes de province, le régime néo-duvaliériste Tet Kale réagit par la répression la plus brutale.

Par son caractère sanguinaire, cette répression rappelle les moments sombres du règne des Duvalier et des militaires putschistes. Plusieurs dizaines de familles sont assassinées par des gangs armées à la solde du gouvernement dans les quartiers populaires de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, dont La Saline, Carrefour-feuille, Martissant, Cité-Soleil, Croix-des-Bouquet, etc. Vu l’indifférence des autorités judiciaires et policières, plusieurs centaines de familles rescapées ont pris refuge sur des places publiques où ils sont obligés de vivre à la belle étoile.

Cette répression ne se limite pas à l’exécution des dizaines de femmes, d’hommes, d’enfants et de vieillards, elle prend aussi la forme de viols collectifs des femmes. Cette réponse du régime Tet Kale au mouvement revendicatif du peuple haïtien consiste à instaurer un climat de terreur générale dans le pays.

Le corps des femmes se transforme en territoire de guerre. Selon les organisations féministes, quotidiennement plus de dix femmes sont victimes de viol collectif à Port-au-Prince. Cette pratique criminelle n’épargne personne. Des étudiantes de plusieurs universités de l’agglomération de Port-au-Prince sont violées pendant qu’elles rentraient chez elles.

Aujourd’hui, plus que jamais, les forces progressistes et révolutionnaires qui ont compris que changer Haïti, c’est avant tout construire un nouvel État, doivent entreprendre cette tâche historique de penser et de construire cet État qui sera au service de la nation.

Un État qui pourra concevoir un système d’éducation dont l’objectif essentiel sera de penser notre réalité en vue de la transformer. Un système d’éducation qui valorisera notre environnement, notre flore, notre faune, notre culture, qui utilisera notre langue nationale (le créole) pour divulguer le savoir. Un État qui développera un système économique au service du plus grand nombre, etc.

Aujourd’hui, l’État néocolonial est en décomposition. Il ne peut plus tenir. Le régime Tèt Kale en représente le point culminant.

Saisissons ce moment pour dire à haute voix, avec toutes les forces vives de la nation et de la diaspora, avec les organisations paysannes, ouvrières, celles des quartiers populaires, des étudiants et étudiantes, des progressistes, que nous voulons la destitution de Jovenel Moise, le démantèlement du régime néo-duvaliériste Tèt Kale, mais également, et surtout, la disparition de l’État néocolonial antinational.

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