Édition du 3 décembre 2019

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Amérique centrale et du sud

Haïti, l’esclave rebelle est de retour

Haïti manque pratiquement dans les médias, sauf lorsqu’un séisme, un ouragan, un coup d’État ou quelque chose de ce genre se produit. Du point de vue historique, il ne faut pas oublier qu’Haïti est le seul endroit au monde où l’esclave s’est libéré et a construit une nation, battant sur le champ de bataille le colonialisme et l’esclavage

photo et article tirés de NPA 29
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Le sujet historique qui a réalisé cela était l’esclave. Dans le reste de l’Amérique latine, le processus d’indépendance était monopolisé par l’élite créole et ceux qui étaient asservies ou asservis étaient utilisés comme chair à canon, à de rares exceptions près.

Quand Haïti a écrit cette belle histoire, l’esclavage était à la mode partout. Les États-Unis sont devenus indépendants en 1776 et l’esclavage a duré jusqu’en 1865, c’est après la guerre de sécession qu’ils ont reconnu Haïti.

Deuxio est le thème linguistique. Nous parlons le créole et le français et le reste de l’Amérique latine parle espagnol. Le Brésil parle portugais.

Troisièmement, il y a l’idée coloniale de ce qu’est Haïti. Le peuple haïtien a été construit à partir de l’idée même parmi les gens de gauche, qu’Haïti est un peuple qui suscite la pitié, la compassion. Beaucoup nous considèrent comme un homme pauvre et lavent leur conscience en nous donnant une pièce de monnaie. Ce n’est pas pensé en termes de solidarité mais en termes d’aide, ils nous regardent et pensent « pauvres petits Noirs ».

Quatrièmement, ils présentent l’État haïtien comme un État en faillite, alors que pour moi c’est un État néocolonial au service des intérêts impérialistes et de l’oligarchie.

Il y a un dernier élément : Haïti est un morceau de l’Afrique ici, il y a eu et il y a une fausse représentation de la réalité d’Haïti. Hollywood a déformé la religion du peuple, le vaudou, comme s’il s’agissait de magie et de façon raciste, de la magie qui fait le mal, de la magie noire. La langue créole est considérée comme un patois et non comme une langue.

Notre pays est perdu dans cet océan de fausses représentations, de malversations, de stigmates et de stéréotypes. Nous devrions également être mieux intégréEs en Amérique latine. L’ignorance pèse sur Haïti.

Si vous demandez à quiconque qui sont les libérateurs de l’Amérique on va vous dire : Bolívar, San Martín, O’Higgins, Miranda… mais jamais Dessalins qui a proclamé la première indépendance et mis fin à l’esclavage, une première en territoire américain. Ils ne parleront jamais d’Alexandre Petión, sauf au Venezuela, sachant que Bolívar put faire tout ce qu’il a fait grâce à l’aide fournie par Haïti, en armes, munitions, argent, imprimeries, vivres et volontaires.

Plus de 500 Haïtiens sont morts pour l’indépendance du Venezuela et de la Colombie. Quand on lit l’histoire de Napoléon, il y a la défaite de Waterloo, mais la première grande défaite de Napoléon a été le 18 novembre 1803, quand l’expédition française en Haïti s’est rendue à la bataille de Vertières. Le Vietnam pour eux ! Napoléon est connu comme un héros mais ce fut un grand criminel qui maintint l’esclavage en Guadeloupe et Martinique qui souhaitait le restaurer en Haïti mais n’a pas pu !.

Comme vous pouvez le constater, il y a des éléments historiques, culturels et même linguistiques, qui nous éloignent. Et il y a le fait que beaucoup d’entre nous continuent à croire en la modernité et à l’eurocentrisme, peu importe la difficulté dans laquelle nous vivons. La pensée décoloniale ne s’est pas encore imposée..

Depuis plus de deux mois, nous en sommes à la dixième semaine, le pays est bloqué, le peuple est dans la rue, des millions de personnes exigent le départ du président et on parle peu de notre pays par rapport à d’autres.

Tout d’abord, il faut commencer à la base, je crois qu’Haïti est un pays qui a écrit une belle histoire, mais qu’en 1806, avec l’assassinat de Dessalins, la contre-révolution a triomphé. Et de 1915 à 1934 ans, les États-Unis occupèrent Haïti et le transformèrent en une parfaite néo-colonie. Ce sont ces structures néocoloniales qui s’effondrent. C’est la base de l’énorme appauvrissement de la population car ils ont réduit des millions d’êtres humains à des conditions d’existence subhumaine.

En Haïti, c’est le chemin de l’esclave révolté qui reprend. Il y a des manifestations quotidiennes, dans ce qu’on appelle en créole « peilok » qui signifie pays bloqué. Ils bloquent par des barricades et toutes sortes de pneus.

L’histoire de l’année dernière se répète : lorsqu’en juillet, il y eut une flambée sociale due à l’augmentation de la consommation de carburant, l’insurrection populaire contraignit le président à revenir sur l’augmentation, à dissoudre le gouvernement et à demander la démission de son premier ministre.

Pareil le 16 octobre de l’année dernière, il y avait 3 millions de personnes dans la rue, le 18 mars, il y avait 2 millions à Port-au-Prince. Il y a des affrontements permanents, le gouvernement a organisé des forces pour commettre des massacres dans différents quartiers populaires, mais les gens continuent de résister avec ce qu’ils peuvent, des pierres, des cocktails Molotov, des bouteilles et des armes.

Ils ne pouvaient pas nous faire plier malgré la répression, malgré le soutien inconditionnel des ambassadeurs des États-Unis, du Canada, de la France, de l’Espagne, de l’Union européenne, de l’OEA et du Brésil.

Les églises protestante, catholique et vaudou, ainsi que des intellectuels, le conseil des avocats, le conseil des médecins et les étudiants ont manifesté contre ces politiques. Il y a deux mois que les enfants ne peuvent pas aller à l’école, le pays est totalement bloqué, le commerce ne fonctionne plus, c’est incroyable, à l’aéroport presque personne n’arrive, ils doivent souvent annuler les vols, presque toujours à cause de l’insécurité.

On se réveille à Port-au-Prince, le ciel couvert par la fumée des pneus, il y a des fusillades tous les soirs dans différents quartiers, il y a plusieurs journalistes qui ont été tués cette année. Il y a des massacres ce n’est pas moi qui le dis, il y a des enquêtes internationales, y compris de l’ONU, qui ont reconnu l’existence de massacres et de crimes contre l’humanité commis dans les quartiers.

Dans un quartier appelé La Salina, ils ont tué plus de 80 personnes, violé des femmes et des filles, démembré des personnes, jeté des corps dans une terre en friche, les ont filmés et téléchargés sur Whatsapp. Ce qui se passe est terrible, il y a des endroits où les gens ne peuvent pas circuler, des gangs armés tirent sur tout ce qui s’approche.

Haïti est un pays où il y a une insurrection populaire généralisée, même dans les zones rurales où il n’y avait jamais eu de manifestations auparavant. Il y a une prise de conscience, un saut qualitatif et quantitatif important dans la prise de conscience et la décision de se battre. Parce que nous savons que la seule chose qui peut arriver est de nous libérer.

Personne ne viendra nous aider, personne ne viendra donner quoi que ce soit, c’est clair et c’est ce qui se fera, espérons-le, si les frères latino-américains pouvaient comprendre et nous accompagner davantage.

« Haïti est le seul endroit au monde où l’esclave s’est levé et a construit une nation, détruisant les idées de la modernité, du colonialisme et de l’esclavage sur le champ de bataille. » C’est l’une des clés, qu’Henry Boisrolin, coordinateur du Comité démocratique haïtien, utilise pour comprendre la réalité actuelle d’Haïti et la barrière de désinformation qui pèse sur le pays. Dans une Amérique troublée, un pays qui devrait être plus d’actualité qu’il ne l’est ».

23/11/2019

https://www.anred.org/

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