Édition du 5 novembre 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

L’énigme du NPD

Dans mes années turbulentes, je pensais avec mes camarades que le NPD exprimait la vilaine trahison de la social-démocratie dans le monde. C’est ce que nous avions (trop) vite retenu des débats au début du vingtième siècle. Il faut dire que dans les années 1960-70, le NPD avait migré vers la droite. Ce qui me choquait surtout était leur attitude pour le moins ambiguë envers les mouvements de libération nationale à Cuba, au Vietnam, en Palestine, etc. Nous n’étions pas capables d’endurer leur indifférence ou pire encore, leur complicité avec le discours de la guerre froide. Leur amour passionnel pour le « grand Canada » les amenait aussi à être tellement hostiles aux revendications légitimes du peuple québécois. Il y a eu quelques moments où un peu de dignité a prévalu, par exemple lorsque les députés du NPD ont voté contre l’ignoble loi des mesures de guerre en 1970.

Dans les années 1990, au Canada comme dans le reste du monde (France, Angleterre, Espagne, etc.), la social-démocratie s’est enfoncée dans la gestion néolibérale. En Ontario, un éphémère gouvernement du NPD s’est engagé dans une guerre à finir contre les syndicats. À Ottawa, les chefs et les députés du NPD ont emboité le pas dans la campagne de manipulation contre le deuxième référendum québécois, jusqu’à aller un peu plus tard avec la « loi de la clarté », un assaut direct et total contre le droit du Québec à l’autodétermination manigancé par le Parti Libéral.

Au début des années 2000, un nouveau rebond est survenu avec Jack Layton. C’était le bon gars qui a séduit le Québec au complet à cause d’une prestation à Tout-le-monde-en-parle. Layton s’était parallèlement engagé dans un nouveau dialogue avec le Québec, via la « déclaration de Sherbrooke » (un document adopté comme référence par le NPD) qui, en substance, contredisait la ligne autoritaire du fédéralisme libéral. Et on a eu l’envolée qu’on a eue.

Mais les choses ne sont jamais simples avec ce parti. À la suite du décès de Layton, un aventurier réactionnaire du nom de Tom (dit Thomas) Mulcair a pris le contrôle. Il a pratiquement tout retourné sens dessus dessous en plaçant le NPD à droite du PLC. Sur le Québec, cet ancien directeur du lobby anglophone qui avait mené la guerre contre la loi 101, essayait de faire le malin, en parlant des deux coins de la bouche, selon là où il était. N’importe qui sentait bien que pour Mulcair, le seul vrai adversaire n’était pas le gouvernement libéral, mais le PQ à Ottawa, et plus tard, Québec Solidaire, quand il avait sommé ses députés de rendre leur carte de QS.

Aujourd’hui, le dos dans les cordes, le NPD avance autre chose, ce qui avait été refusé sous Mulcair : le droit à l’autodétermination pas seulement en apparence, le respect de la loi 101, la juridiction québécoise ré affermie sur les questions de l’énergie, de la culture et de l’immigration avec pleins droits de compensation, etc.. Ce relookage rejoint, par nécessité plutôt que par vertu, le consensus québécois. Il ne faut pas être un grand « expert » pour savoir que le NPD est en lutte pour sa survie au Québec.

Ainsi, la question doit être posée : outre les bonnes ambitions et l’influence de progressistes comme Alexandre Boulerice, qu’est-ce qui va rester de ces promesses après l’élection ? Le virage qui vient de survenir n’a pas été endossé, à ma connaissance, par les instances du parti, encore moins par un congrès en bonne et due forme. Les députés fédéraux du NPD en dehors du Québec et ceux des provinces où le NPD a encore quelques forces (en Colombie-Britannique notamment), n’ont rien dit. Un parti qui se respecte et est imputable à ses membres de n’engage pas dans une nouvelle politique sans un débat qui permet de construire une base commune, voire un consensus. Autrement, cela est un « spin », comme cela est la norme dans les partis de droite.

Désolé d’être sceptique, Jagmeet !

Mes amis de Toronto me disent que je suis trop pessimiste. Certains prédisent, et je trouve cela intelligent, qu’il y a un autre scénario. Il est vrai que le NPD s’en va effectivement vers une dégelée, pas seulement au Québec d’ailleurs. Il est évident que les libéraux ont bien manœuvré pour soulever la menace conservatrice, tout en mettant Maxime Bernier dans les pattes des Conservateurs. Comme le NPD et le Bloc ne sont pas des prétendants au pouvoir, c’est le PLC qui pourrait rafler la mise. Certains concluent alors qu’une sévère défaite pourrait conduire à un petit tremblement de terre au sein de ce parti, comme on l’a vu dans le cas du Parti travailliste en Angleterre. Comme notre ami vancouverois Sven Robinson pourrait rebondir, pourrait-il devenir une sorte de Jeremy Corbin canadien ? Cela serait également le rêve des gens du « Leap Manifesto », Naomi Klein en tête.

Je ne serais pas prêt à gager une bonne bouteille de vin sur cela, mais tout à coup que… Personne il y a deux ans n’aurait pu prévoir ce qui est arrivé en Angleterre. Ni non plus aux États-Unis avec la vague Sanders. Comme quoi l’histoire n’est jamais terminée.

Si un tel virage survient, il y aurait une nouvelle donne. Attention ! Ce n’est pas pour dire que la gauche québécoise devrait aller vers le « fédéralisme renouvelé » et laisser tomber l’indépendance. Mais cette rupture nécessaire de l’État canadien, dont le code génétique même est pourri, pourrait être facilitée par une gauche canadienne qui arrêterait de croire aux lubies du « gentil » Canada, qui accepterait de s’entendre d’égal à égal, de peuple à peuple, avec le Québec et les Premières Nations. Il faudrait alors penser à un post-Canada, un cadre mutuellement agréé et construit sur la souveraineté des peuples en question, car après tout, il faudra se mettre à plusieurs pour confronter la grosse machine capitaliste et impérialiste nord-américaine.

Ne retenez pas votre souffle, ce n’est pas pour demain. En attendant, restons vigilants.

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