Édition du 19 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

L'illusion centriste

Le Nouveau Parti démocratique a beaucoup de chemin à faire pour percer au Québec, comme l’avait réussi Jack Layton en 2011, après huit ans d’efforts soutenus. Jagmeet Singh, lui, ne donne aucun signe d’aller en ce sens, bien au contraire.

Lors de la dernière campagne électorale, il a évoqué un "fédéralisme asymétrique, coopératif et respectueux" des champs de compétence des province, en particulier du Québec, croit-on comprendre de ses propos ambigus.

Il s’est engagé tout au plus à une hausse des transferts en santé du fédéral aux provinces, d’assujettir les entreprises de compétence fédérale à la Charte de la langue française, de ne pas mener d’évaluations environnementales sur les projets dont la compétence relève du Québec et de "consulter" ce dernier avant de signer toute entente avec un géant du Web.

Toujours aussi alambiqué, il a promis le financement de cent dix mille logements sociaux en dix ans (assorti d’éventuelles conditions fédérales ? il ne l’a pas précisé) et aussi de reconnaître la singularité du Québec ; difficile d’imaginer propos plus vagues. Cette promesse implique-t-elle un transfert de pouvoirs d’Ottawa vers Québec ou ne constitue-t-elle qu’un engagement de principe sans portée pratique ? Cette dernière hypothèse nous semble la plus plausible...

On peut aussi mentionner dans la plate-forme néo-démocrate la promesse d’augmenter de soixante-treize millions de dollars par année au titre des transferts en immigration la somme pour les réunifications familiales plutôt que d’en céder au Québec le plein contrôle. Un gouvernement néo-démocrate écarterait les entreprises privées de le gestion des centres d’hébergement pour aînés, même s’ils sont de compétence provinciale (comme presque tout ce qui regarde la santé). Monsieur Singh a même évoqué l’établissement de "normes nationales" en ce domaine.

Un stratège néo-démocrate a bien résumé la situation en disant que la plate-forme s’adressait avant tout aux Québécois et Québécoises et non pas au gouvernement provincial.

Cette déclaration et l’appui de son parti au Parti libéral dont il est l’allié parlementaire illustrent bien, non seulement l’incompréhension d’une bonne partie de la gauche canadienne anglaise à l’endroit du Québec mais aussi l’ambiguïté de la situation de celui-ci a sein de la fédération.

L’insuccès persistant du Nouveau Parti démocratique dans la "Belle province" s’explique par la conception dominante au Canada anglais d’une grande "canadian nation" où le nationalisme québécois ne représente qu’une particularité pittoresque mais souvent enquiquinante. Dans le passé au cours des années 1970, des leaders québécois du Nouveau Parti démocratique comme Raymond Laliberté, lors de leurs rares et éphémères tentatives pour implanter le parti au Québec, ont blâmé la gauche québécoise (alors très majoritairement souverainiste) de ne pas se joindre à leurs efforts.

Mais après tout, progressistes et gauchistes québécois ne devaient rien au Nouveau Parti démocratique à qui il revenait plutôt de démontrer ses chances de succès. Jack Layton l’a bien prouvé en 2011 ; il a fait élire cinquante-neuf députés au Québec. La cause n’est donc pas désespérée pour le NPD ici. Mais depuis sa mort, sous la gouverne de chefs incompétents au sens politique déficient, Thomas Mulcair et Jagmeet Singh, le parti n’a cessé de reculer. Il ne subsiste plus au Québec que l’inamovible Alexandre Boulerice, député de Rosemont-la-Petite-Patrie.

Beaucoup d’électeurs et d’électrices ont préféré voter pour le Parti libéral de Justin Trudeau depuis 2015 non seulement parce que cette formation s’est déplacée (un tantinet) au centre-gauche sur l’échiquier électoral (les "voies ensoleillées" inventées par son chef) mais aussi parce qu’elle incarne depuis très longtemps un certain nationalisme canadien-français à Ottawa, ce que le NPD n’a jamais tenté de faire, sauf sous Jack Layton. Alexandre Boulerice doit se sentir bien isolé au sein du caucus néo-démocrate...

Pour remédier à la situation, il faudrait impérativement que la faction québécoise du parti se regroupe, qu’elle forme une entité cohérente et qu’elle amorce une critique incisive de l’orientation néo-démocrate qui sévit au sein du parti depuis Thomas Mulcair. Il importe de sermonner monsieur Singh et au besoin de le remplacer par un leader plus ouvert à la "question du Québec".

Monsieur Boulerice, en dépit de sa compétence de député et du capital de sympathie qu’il a amassé au fil des ans, ne pourra y arriver seul. Une nombreuse et solide équipe doit l’épauler, vouée à affirmer une présence fréquente dans les médias et dans les régions, commencer à recruter des candidats et candidates et faire en sorte que le Nouveau Parti démocratique assume enfin une position cohérente sur la question nationale québécoise, ce qui risque bien entendu d’y provoquer de sérieux tiraillements. Mais c’est une condition préalable à tout véritable succès électoral au Québec.
Du pain sur la planche en vue ; on n’a même pas commencé à le trancher.

Jean-François Delisle

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