Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

L'indépendance du Québec : relance possible ou déclin irrémédiable ?

Quel visage présente l’option indépendantiste à l’heure du capitalisme mondialisé et cosmopolite ? Quelles sont ses perspectives d’avenir ? En a-t-il seulement ?

Dans la conjoncture mouvante et incertaine que nous traversons, difficile de répondre clairement à ces interrogations. On ne peut que tracer des pistes de réflexion.

Tout d’abord sur le plan global, les mouvements de libération nationale (comme en Palestine) ne faiblissent pas. On peut aussi mentionner le regain de nationalismes (colorés de chauvinisme par endroits) en Europe contre l’emprise des eurotechnocrates de Bruxelles et des classes politiques qui leur sont inféodées. Le Brexit en constitue un bon exemple : s’il comporte d’indéniables composantes xénophobes, il compte aussi parmi ses partisans des nationalistes ouverts, opposés aux politiques restrictives imposées par l’Union européenne à ses États membres. La nationalisme n’est donc pas mort à travers le vaste monde. Il revêt différentes formes, à droite comme à gauche. Tout dépend du contexte.

Précisément, quel est celui du Québec ?

Admettons d’entrée de jeu que la conjoncture actuelle ne lui est pas très favorable. Le courant souverainiste en particulier vacille. L’affrontement entre fédéralisme et indépendance qui a structuré la vie politique québécoise depuis un demi siècle tend à s’effacer au profit d’un nationalisme autonomiste parfaitement incarné par la Coalition Avenir Québec et son chef François Legault, genre de nationalisme plus rassurant pour une bonne partie de l’électorat.

Le segment le plus jeune de celui-ci n’a pas connu la ferveur indépendantiste de la décennie 1970, pas davantage que le référendum de mai 1980 ou d’octobre 1995. À la suite de ce dernier, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard a mis de côté le discours souverainiste au profit du rétrolibéralisme et de l’austérité budgétaire qui en découle, une orientation restrictive déjà entamée après le référendum initial, celui de mai1980.

Même si les jeunes d’aujourd’hui sont aussi nationalistes que leurs aînés, ils entretiennent d’autres préoccupations et se soucient moins de l’indépendance. Les plus vieux et plus vieilles, les boomers et boomeuses dont plusieurs ont longtemps formé le fer de lance du mouvement sont las et découragés, souvent à la retraite et moins disponibles qu’auparavant pour faire du porte-à-porte...

Demeure une frange assez importante d’électeurs et d’électrices qui continue d’adhérer à l’idéologie indépendantiste. Mais de quels instruments dispose-t-elle donc pour continuer le combat ?

Le Parti québécois paraît en pleine débandade avec un pauvre 17% du vote obtenu lors du scrutin d’octobre 2018. Il n’a qu’un chef temporaire et il se cherche. Les souvenirs déjà lointains de son passage au pouvoir ne sont pas que bons.

À Ottawa, le Bloc québécois ne semble pas en très bonne forme non plus, après le passage à sa tête de la controversée Martine Ouellet.

Québec solidaire demeure résolument souverainiste depuis l’accession au poste de coporte-parole de Gabriel Nadeau-Dubois, Depuis ses débuts en 2006, le parti a connu une belle montée tant en termes de suffrages obtenus que de député(e)s élus. Il paraît en voie de déclasser le Parti québécois tant comme vecteur de l’indépendance que du socialisme démocratique.

Reste à savoir quelle importance ses militants et militantes accorderont à ces deux options respectives, lesquelles ne se recoupent pas étroitement. De plus, son ascension va-t-elle se poursuivre ou la formation subira-t-elle au contraire un plafonnement d’audience ?

Chaque parti possède ce qui manque à l’autre : l’expérience gouvernementale dans le cas du Parti québécois, l’ardeur militante et l’oreille de plusieurs jeunes pour ce qui est de Québec solidaire.

Un rapprochement, une alliance ou même une fusion sont-ils envisageables entre les deux partis ?

Pour la direction péquiste, tout rapprochement trop marqué avec son rival équivaudrait à renoncer sur le plan socio-économique au rétrolibéralisme et à l’indépendantisme « respectable » dont elle a fait sa marque de commerce depuis longtemps ; autrement dit, à son identité spécifique. Un certain orgueuil entre aussi en ligne de compte. Elle renâclerait à s’allier de trop près avec une jeune formation perçue comme radicale et immature.

Pour Québec solidaire, un rapprochement avec le Parti québécois nécessiterait de diluer passablement son vin social-démocrate et d’accepter « l’étapisme » péquiste honni. Cette orientation vers la « modération » provoquerait à coup sûr de profondes divisions dans ses rangs.

L’une des deux formations devrait consentir à plus de compromis que l’autre et compte tenu du rapport de force entre elles, on peut douter que Québec solidaire y consente. Le parti est en pleine montée et il paraît en position pour déloger son vieux rival comme principale force d’opposition de gauche, d’autant plus que le Parti québécois n’a plus rien d’un parti de gauche depuis belle lurette.

Le PQ mis sur pied par René Lévesque et ses lieutenants en octobre 1968 dans l’effervescence propre à l’époque expérimenterait alors le sort de l’Union nationale qui a légalement cessé d’exister en 1989, mais qui avait déjà disparu de l’écran-radar politique bien avant, au grand chagrin des nationalistes conservateurs.

Cependant pour prétendre au titre de parti à vocation de pouvoir, Québec solidaire devra élargir sa base électorale et rallier des franges relativement conservatrices de l’électorat, donc modifier une partie de son programme. Bref, abandonner un certain radicalisme social mais en tout en conservant l’essentiel de son orientation social-démocrate. Bien des débats en vue au sein du parti et de la haute voltige pour ses responsables et stratèges.

C’est la triste réalité : dans le régime électoral qui est le nôtre et dans le type de société où nous évoluons, un parti ne peut accéder au pouvoir (ou même au statut d’Opposition officielle) qu’en gommant des aspects jugés trop radicaux (donc « dangereux ») de sa plate-forme électorale par une frange importante de l’électorat. Le tout consiste à trouver un équilibre entre s’engager dans cette direction sans y sacrifier les principes fondateurs du parti.

Même chose pour son parti-pris indépendantiste : Québec solidaire devra peut-être choisir entre la promotion tous azimuts de la souveraineté ou donner priorité au socialisme. Des choix épineux en vue !

Dans ce contexte, le sort du mouvement souverainiste demeure très incertain. Mais il représente tout de même une des voies majeures possibles de notre avenir nationale ; il n’a rien d’un effet de mode pas davantage qu’il ne constitue que l’adhésion politique d’une génération, contrairement à une thèse soutenue durant les années 1970.

Même si le mouvement peut sembler sur son déclin à première vue, il est susceptible de resurgir après une éclipse plus ou moins longue, à la faveur d’une conjoncture politique imprévue. Qui sait ? En tout état de cause, il laissera d’ici là des traces importantes dans la culture politique québécoise qu’il a marquée pendant cinquante ans.

La prédominance présente à Ottawa du multiculturalisme des Trudeau père (tout d’abord) et fils (pour l’instant) ne doit pas faire illusion : il n’efface pas l’indépendantisme québécois et n’a pas plus que ce dernier l’éternité en sa faveur.

Jean-François Delisle

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