Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Les facettes de la lutte des Etats-Unis contre le régimes de gauche en Amérique latine et la Caraibe

Aux yeux de Washington, tout régime faisant du bien-etre collectif le socle de sa politique sociale en Amérique latine et la Caraïbe se définit comme une menace pour ses intérêts géopolitiques est suivi de près par le Département d’État et se place dans les lignes de tir de la CIA (Central Intelligence Agency).

Par Bleck D Desroses /
Professeur de Géopolitique

Si l’on fait exception de Fidel Castro (1959-2006), et de Nicolas Maduro (2014 à nos jours) qui résiste encore en dépit de ses difficultés à la fois internes et externes, tous les chefs d’État se réclamant de la gauche et du socialisme ayant contesté l’ordre géopolitique étasunien sur le continent ont connu une fin dramatique qui varie en fonction du contexte et de la dynamique politique nationale et internationale. Lequel ordre, défini en 1823 par le président James Monroe (1817-1825), préconise la domination sans partage du continent par les États-Unis selon la formule célèbre ’’ l’Amérique aux Américains’’. Cet ordre se caractérise par le pillage des ressources minières de ces pays par les multinationales américaines, l’intervention brutale de Washington dans les affaires politiques des États du continent au mépris du droit international, des chartes de l’ONU (Organisation des Nations unies) et de l’OEA (Organisation des États américains) qui sont, pour de nombreux spécialistes de l’école critique des relations internationales, des organisations pour la défenses des intérêts de la République étoilée.

En revanche, les régimes de droite et conservateurs au service de l’oligarchie nationale et du capital transnational trouvent le soutien du Gouvernement américain. En témoignent sa parfaite collaboration avec le dictateur chilien Augusto Pinochet (1973-1990) et son hostilité au président socialiste Salvador Allende (1970-1973). En quoi le mode opératoire de la lutte des États-Unis contre les régimes de gauche d’orientation nationaliste et socialiste en Amérique latine et la Caraïbe pourrait nous aider à comprendre les différentes facettes de leurs stratégies politiques ?

De l’analyse du mode opératoire des États-Unis sur le continent en réaction aux gouvernements de gauche et aux régimes socialistes, il en résulte les facettes suivantes :

1. L’embargo

L’embargo, c’est-à-dire des sanctions économiques, financières et commerciales, est une des armes politiques de Washington pour asphyxier l’économie d’un pays en rébellion à son ordre géopolitique afin de provoquer des troubles sociaux internes susceptibles d’entraîner l’implosion du régime au pouvoir. En effet, après l’échec du débarquement de la Baie des Cochons en avril 1961, Fidel Castro a proclamé l’année suivante le caractère socialiste de la révolution, et il s’est rapproché de l’URSS (Union des Républiques socialistes soviétiques). Sans tarder, le président John Fitzgerald Kennedy (1960-1963) avait décrété un embargo contre Cuba qui, malgré les avancées diplomatiques entre la Havane et Washington à la fin du deuxième mandat de Barack Obama (2009-2017) pour la levée des sanctions, est encore maintenu par l’administration Trump.

Sans avoir à réinventer la roue, le magnat de l’immobilier s’est servi de cette méthode relativement efficace initiée par Kennedy pour lutter contre le Venezuela qui a pris un virage à gauche depuis près de deux décennies d’abord avec le colonel Hugo Chavez (1999-2014) et ensuite avec le président Nicolas Maduro. En effet, la réélection de ce dernier en mai 2018 avait occasionné une pluie de critiques à Washington qui, du même coup, a invité ses alliés européens, latino-américains et caribéens dont Haïti et la République dominicaine à couper le pont avec le leader vénézuélien qualifié entre autres de dictateur et de narcotrafiquant.

Des sanctions ont été adoptées contre le pays. Ses fonds sont gelés à l’étranger et Trump a proféré des menaces contre tous les chefs d’Etat qui oseraient commercer avec ce pays, selon lui, , en rébellion à l’ordre étasunien et qui cherche de surcroît à revivifier le socialisme sur le continent. Ces mesures drastiques ont transformé le géant pétrolier sud-américain en une véritable bombe sociale à retardement.

2. L’isolement diplomatique

L’embargo n’est pas l’unique arme de Washington contre ses adversaires régionaux. Il se sert également de la stratégie de l’isolement diplomatique. En 1962, à la conférence de Punta del Este en Uruguay, sous les pressions du Département d’État américain, Haïti qui était représentée à l’époque à l’OEA par le ministre René Chalmers (Daly Valet, Le Nouvelliste, 20 mai 2009) avait voté l’expulsion de Cuba à cette organisation, et l’année dernière, en dépit de plus deux siècles de relations cordiales entre Haïti et Venezuela, le président Jovenel a pris position contre le deuxième mandat de son homologue vénézuélien au sein de cette même organisation, sans tenir compte de l’opinion publique haïtienne et des liens historiques unissant les deux pays depuis 1806. N’est-ce pas pour accomplir ces types de besogne que les États-Unis ont toujours soutenu les gouvernements fantoches et corrompus en Haïti ?

3. L’assassinat

Le radicalisme de certains leaders de la région porte parfois les États-Unis à choisir également l’option radicale, celle de l’élimination physique de ces derniers. Les deux cas les plus spectaculaires sur le continent sont ceux de Salvador Allende au Chili et Omar Torrijos Herrera à Panama. Le 1e a été assassiné le 11 septembre 1973 à la suite d’un pronunciamiento (Coup d’état en Amérique latine) réalisé par le général A. Pinochet après avoir nationalisé la mine de cuivre de Chuquicamata exploitée alors par la compagnie étasunienne Anaconda Copper tandis le second fut tué dans un crash d’avion en 1983 à la suite d’une bataille diplomatique menée pour la rétrocession du canal de Panama géré par le géant nord-américain depuis son inauguration en 1914.

4. La guerre civile

Par ailleurs, il faut également souligner la stratégie de la guerre civile. A ce niveau, l’on peut dire que la République dominicaine est le 1e terrain d’expérimentation de cette stratégie contre le pouvoir de gauche dans la Caraïbe. En effet, après la chute du président Juan Bosch en 1963, le pays allait plonger dans une guerre civile deux ans plus tard (1965) opposant les partisans du président déchu et les défenseurs des intérêts de l’oligarchie nationale qui ont été battus au pont Duarte. Du coup, ces derniers ont sollicité l’aide des États-Unis qui ont envahi le pays et permis à la droite de prendre les rênes du pays par le truchement du docteur Joaquim Balaguer.

Le même scénario s’est produit quatorze ans plus tard au Nicaragua après l’accession des sandinistes au pouvoir. De tendance socialiste et révolutionnaire, ces derniers allaient être combattus par les contras, un groupe d’opposants armés et financés par le Gouvernement américain à travers la CIA (Fabrice Drouelle, France inter, 17 septembre 2018). Après cinq ans de guerres civiles (1985-1990) faisant 30 000 morts et 100 000 blessés, le pays était plongé dans une crise sociale insupportable et un marasme économique entraînant un profond désarroi dans la population. Au final, les sandinistes ont été battus aux élections de 1990 par une coalition de Centre-droit dirigé par Violeta Chamorro.

5. Les coups d’état

La stratégie la plus courante de Washington est celle du coup d’état depuis Juan Domingo Perón (1955, Argentine) et João Goulart (1964, Brésil) en passant par Juan Bosch (1963, République dominicaine), Jean Bertrand Aristide (1991 et 2004, Haïti) pour arriver à Evo Morales (2019, Bolivie).

Le coup d’État de 1991 en Haïti est assez significatif. En effet, la chute de la dynastie des Duvalier en 1986 allait permettre l’organisation de la première élection démocratique de décembre 1990 remportée par Aristide sous la bannière du FNCD (Fond national pour le changement et la démocratie). Ayant pris le pouvoir sous le label de la gauche à la fin de la Guerre froide avec un discours menaçant les élites économiques traditionnelles et la communauté internationale dont les États-Unis en particulier, le nouveau président a été renversé sept mois plus tard par un coup d’État sanglant conduit par le colonel Michel François et le général Raoul Cédras non sans l’aval de Washington qui voyait déjà en lui une dérogation à l’ordre américain à l’Ouest de île Quisqueya..

6. L’intervention militaire

6.1. D’abord de manière camouflée

Cuba est le 1e pays à avoir dérogé ouvertement à l’ordre étasunien dans la Caraïbe par sa révolution. En effet, le 30 janvier 1961, deux ans après la prise du pouvoir par les révolutionnaires (1959) sous la conduite de Fidel Castro et Ernesto Che Guevara, le président J.F.Kennedy déclarait :’’la domination communiste dans cet hémisphère n’est pas négociable’’. Trois mois plus tard, soit le 16 avril 1961, la CIA passait à l’action en déployant 1 200 hommes entrainés au Salvador, au Nicaragua et à Miami à la Baie des Cochons (Une plage à Cuba) pour renverser Fidel Castro. La résistance populaire cubaine a été impressionnante. En trois jours, ces mercenaires capitulés, s’étaient fait prisonniers. Cet échec avait terni l’image de Washington et celle du locataire de la Maison Blanche d’alors (J.F.Kennedy), assassiné à Dallas en 1963. Le scénario vénézuélien en 2020 est-il différent ?

Les sanctions financières et l’isolement diplomatique tardent à faire partir Maduro. Washington met les pieds sur l’accélérateur en se camouflant. En effet, le 3 mai dernier, un groupe de mercenaires étrangers dont deux soldats de l’armée américaine travaillant pour une compagnie de sécurité basée à Miami arrivaient à Guaira (Venezuela) en passant par la Colombie. Pour les responsables vénézuéliens, leur mission était claire : renverser le régime au pouvoir avec l’appui des opposants internes. Ils ont été neutralisés par l’armée vénézuélienne restée loyale au chavisme en dépit des appels à la rébellion lancés par Juan Gaido, chef de l’Opposition vénézuélienne.

6.2. Ensuite l’intervention ouverte

Dans certains pays, les États-Unis agissent à visière levée. C’est le cas de la Grenade. Cette ancienne colonie anglaise de la Caraïbe insulaire a été envahie en 1983 par l’armée américaine sous l’ordre du président Ronald Reagan (1980-1988) pour déloger du pouvoir les révolutionnaires d’obédience marxiste qui s’étaient emparés de l’appareil politique après l’assassinat du Premier ministre Maurice Bishop (1979-1983). Six ans plus tard, le Panama allait connaître un sort similaire. Le président George W Bush (1988-1992) y avait envoyé 20 000 soldats pour renverser du pouvoir le président Manuel Antonio Noriega (1983-1989) qui fut contraint de marcher dans le sillage de son prédécesseur, Omar T Herrera, qui contestait l’ordre étasunien. Il fut arrêté et conduit aux États-Unis pour y être jugé selon les lois américaines avec des chefs d’accusation comme crime contre l’humanité, blanchiment des fonds et trafic de la drogue.

La situation n’a pas été différente en Haïti en 2004 lorsqu’un commando venu des États-Unis avait forcé Aristide à laisser le pays en catastrophe alors qu’il était au zénith de sa popularité.

7. Le financement d’une Opposition interne

L’accession de Jimmy Carter au pouvoir aux États-Unis en janvier 1977 a inauguré une nouvelle ère dans la politique extérieure américaine. Le nouveau président a rompu les liens avec les dictatures et fait la promotion pour la démocratie et les droits de l’Homme. Une vingtaine d’années après, on allait assister, à un virage à gauche en Amérique latine. Le père Aristide est élu président en Haïti (1990 et 2001), Hugo Chavez(1999) puis Nicolas Maduro (2014) accédait au pouvoir au Venezuela, Lula (2003) prenait les commandes au Brésil, Evo Morales(2006) a vaincu la droite en Bolivie, Rafael Correa (2007) faisait de même en Equateur, Hipolito Mejia(2000) s’imposait en République dominicaine, Michel Bachelet(2006) a fait la différence au Chili, etc.

Face à ce danger et sous l’impulsion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ayant accéléré le processus de la mondialisation où les informations circulent à la vitesse de la lumière d’un bout à l’autre de la planète, les États-Unis ont dû renoncer aux méthodes traditionnelles pour adopter une nouvelle stratégie plus démocratique et moins brutale qui est celle de la mise en place d’une opposition interne sous le haut patronage de Washington avec des leaders nationaux. Ces derniers, associés à la presse, se voient attribuer la mission de saper les bases du pouvoir au niveau interne, miner le régime en fonction, créer une situation d’explosion sociale qui favoriserait soit la démission des dirigeants en exercice, soit leur défaite aux prochaines élections, soit une intervention de l’armée américaine dans le pire des scénarios sous le couvert de l’Humanitaire. Haïti entre 2001 et 2004 et le Venezuela à l’heure actuelle sont des exemples assez révélateurs de nouvelle stratégie de Washington en Amérique latine et la Caraïbe.

Il est alors évident que la politique est un jeu complexe exigeant un effort d’esprit élevé pour comprendre ses enjeux, appréhender ses contours et ses subtilités. Car, on ne peut lutter contre un adversaire sans étudier sa stratégie et comprendre sa tactique de jeu. En termes clairs, l’une des meilleures façons de surprendre un adversaire puissant comme la République étoilée est d’étudier minutieusement ses stratégies afin de définir la contre-stratégie efficace et appropriée.

« C’est un devoir et un honneur de se faire enseigner par l’ennemi  ». Cette devise du géopolitologue allemand, Karl Haushofer, a été aussi celle des généraux romains, et elle doit être, à mon avis, le fil conducteur de la politique de tous les Etats y compris Haiti dont les actions sont guidées par les lumières de l’intelligence afin d’esquiver les pièges et se préparer éventuellement à faire face aux offensives des adversaires par l’établissement d’un réseau d’alliances stratégiques selon la formule politique qui veut que l’ennemi de mon ennemi est mon ami comme Toussaint Louverture l’avait sciemment appliquée dans sa lutte pour l’émancipation des masses noires de St-Domingue en s’alliant à l’Espagne et l’Angleterre contre la France esclavagiste. En quoi cette intelligence politique louverturienne pourrait inspirer la diplomatie haïtienne de nos jours pour la défense des intérêts nationaux dans la bataille qui oppose à l’heure actuelle la Chine et les États-Unis pour la suprématie mondiale ?

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Amérique centrale et du sud

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...