Édition du 17 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

La prétention de la mesure en économie

Partie 3 : à propos des notions de « rareté » et « d’amortissement »

Il existe tellement de notions, prétendument « concepts » ou « mesures » en économie,2 présentées comme autant de « vérités premières » ou de quantifications scientifiques indiscutables, qu’elles en deviennent des sortes de « mantras » sans cesse ressassés par, pêle-mêle, économistes, politiciens, journalistes... Aussi automatiquement que profondément intégrées, et dans les cursus universitaires, et dans les langages de tous les jours, ces notions en deviennent des quasis postulats. Postulats dont la validité, la rigueur, le sens… ne semblent poser aucun problème.

Omar Aktouf1

Il en est ainsi de notions telles que celle de « marché », ou « d’équilibre général des marchés » dont nous avons discuté dans la précédente chronique. Mais il en de même pour bien d’autres notions dites « économiques », beaucoup plus nombreuses qu’on ne peut le croire, qui méritent discussion et déconstruction. Pour la présente chronique je propose de passer à l’examen de deux notions fort couramment utilisées, et également jamais discutées : celles de « rareté » comme concept (présenté comme immanence quasi scientifique) et celle d’ « amortissement » comme « mesure » à partir de laquelle il est permis d’effectuer d’innombrables autres mesures et calculs3.

Pour débuter : Une anecdote bien significative

Avant d’aller plus loin dans cette analyse de ces piliers du discours économique dominant que sont « la rareté » et « l’amortissement », j’aimerais rapporter une anecdote vécue, qui illustre plus qu’éloquemment mon présent propos. C’était lors d’un congrès international d’économistes en Amérique latine, il y a quelques années. Il se trouva que j’eus, en séance plénière d’ouverture, comme voisin, un économiste Chilien – dont hélas, je ne me souviens plus du nom- aussi anti-néolibéral que moi. Une des conférences d’ouverture était assurée par une « star » nord-américaine, digne des plus orthodoxes des « Chicago Boys »4. Presque une heure durant, il nous asséna les poncifs les plus éculés de l’orthodoxie économique à la US. Tout y passa ou presque, depuis l’inéluctabilité des bienfaits de la « saine concurrence », de la course à l’enrichissement individuel illimité, de la « saine compétition », de la « compétitivité » de tous contre tous, en passant par « la nature humaine qui fait que tout un chacun se bat pour l’accès à des ressources rares », jusqu’au bien-fondé intrinsèque d’une inéluctable « mondialisation » basée sur ces fondamentaux-transcendants « principes »… Je bouillonnais sur mon siège, mais mon voisin encore davantage ! Il se leva d’un bond, interrompit l’orateur et lui demanda la permission de lui poser une question à propos de deux hypothèses qui fondaient son discours.

Il formula ainsi sa demande : « si l’on ôtait d’un côté l’hypothèse de rareté immanente de tout ce dont les humains veulent se servir (pour, au contraire, comme bien des sociétés dites primitives, considérer que la nature est bonne et généreuse pour tous) ; et si d’un autre côté on faisait l’hypothèse que les humains n’ont aucune envie d’entrer en compétition les uns contre les autres (mais bien plutôt qu’ils désirent être amis les uns des autres, s’entraider, coopérer)… qu’adviendrait-il des fondements de ces théories dont vous nous abreuvez ? ».

Après quelques tentatives d’échappatoires du genre « votre question est philosophique et non scientifique »… notre orateur finit par piteusement reconnaître que, en effet, si on admettait ce type de remarques et d’hypothèses, toute la théorie qui fonde son discours s’effondre5. Ce fut un de ces jours où mon aversion pour les thèses néolibérales prenait un peu plus forme et substance, car cette réponse, ou cette « capitulation » montrait à loisir qu’il y a bien plus d’idéologie et « d’actes de foi » dans le discours économique dominant que de « vérités scientifiques ».6

De la notion de « rareté » comme prétexte idéologique pour justifier le caractère belliciste et inégalitaire du champ théorique néolibéral

Si nous examinons un tant soit peu plus soigneusement le sens du terme « rareté », on s’apercevra vite de l’ampleur de son ambiguïté et de son flou sémantique. Et ce, contrairement aux prétentions des tenants de l’idéologie néolibérale qui traitent de cette notion tout comme s’il s’agissait d’un concept aussi univoque qu’indiscutablement limpide. En effet, déjà dans certaines définitions mêmes de la « science économique », il est fait usage de formulations du genre « Science de l’allocation optimale des ressources rares », ou « Science des choix rationnels en contextes de rareté »… On le voit donc d’emblée, la notion de rareté est quasiment indissociable de celle même de « science économique » telle qu’entendue par le courant néoclassique-néolibéral. Or, si l’on regarde cela de plus près, que voyons-nous ?

1- Une notion purement subjective : lorsque je décrète que telle chose est « rare », je ne dis en fait rien de plus que « la nature donne moins de cette chose-là que ce que j’en désire ». Or, le « désir » est chose éminemment subjective ! Je ne fais donc qu’exprimer un « sentiment subjectif » rien d’autre !

2- Une notion purement et totalement « anthropocentrique » : en soi, rien n’est ni rare ni abondant ! Ni l’eau, ni l’or, ni le pétrole, ni le diamant… Tout cela, objectivement « est »… point ! Rajouter les mots « rare » ou « abondant », cela relève d’une pure attitude subjective de la part du locuteur. Ce n’est donc que par rapport à ce que l’humain – ou plutôt certains humains- « désirent » ou non, que telle ou telle chose est rare ou abondante.

3- Une notion totalement relative dans le temps et dans l’espace : si l’or était chose bien rare et de bien haute valeur pour les conquistadors espagnols, il ne l’était absolument pas pour les indigènes d’Amérique du sud qui s’en défaisaient pour n’importe quelle pacotille en échange. Si aujourd’hui les tulipes et leurs bulbes ne sont pas plus que fleur et plante comme une autre et sans valeur spéciale, il en était tout autrement vers le milieu du 17ème siècle lors des spéculations sur les bulbes de tulipes, notamment en Hollande. Lesquels bulbes pouvaient « valoir » de colossales fortunes, certains atteignaient facilement l’équivalent de quinze années de revenus d’un artisan !

4- Une notion « belliqueuse » vis-à-vis de la nature : si je considère que, malicieusement, la nature s’arrange pour faire « rares » toutes les bonnes et belles choses que je convoite, alors, mon rapport à la nature sera un rapport forcément plus « belliqueux » qu’amical ; au lieu d’être mon amie et mon alliée, elle devient mon ennemi. Un ennemi que je vois « maîtriser », « dominer », « combattre », « domestiquer »… voire, « légitimement »… finir par détruire et polluer.

5- Une notion source de belligérance entre humains, entre humains et animaux : plus je considère « rares » les ressources que je désire, plus tout être qui utilise ou désire ces mêmes ressources devient mon ennemi ; autant mes semblables que les animaux dont les habitats abritent ce que je convoite.

6- Une notion « excuse » à nos comportements « inconséquents-irrationnels » : lorsque l’on prétend par exemple que l’eau, l’air pur, le pétrole… se raréfient, on évite de dire-admettre qu’en réalité, c’est nous qui transformons – idiotement- sans cesse eau et air purs en eau et air sales et contaminés, pétrole bien emprisonné dans des roches millénaires en fumées et particules toxiques.

7- Enfin une notion qui pousse à être en totale « contradiction » avec les lois de la vie et de la nature : sachant que la vie et la nature ne sont que fragiles et constants « équilibres »7, le fait de décréter la rareté des ressources nous pousse à demander à la Terre toujours plus que ce qu’elle peut donner. Dire par exemple que « le pétrole se raréfie », revient tout simplement à dire que « la Terre donne toujours moins de pétrole que ce que nous demandons ». Ce qui pousse à agir – pour paraphraser Albert Jacquard- « comme des gamins qui veulent toujours plus de chocolat ou de bonbons », sans considération à ce que leurs parents peuvent acheter, ou encore à leurs efforts pour les inciter à la modération.

Je suppose que ces quelques incursions dans les sens - et conséquences de sens- d’un vocable aussi « abondant » dans les discours économique, politique, gestionnaire… que celui de « rareté », donne de quoi y réfléchir à plusieurs fois avant d’y avoir recours. Mais nous voilà à ôter du vocabulaire dominant un autre « pilier » après ceux des sacro-saints « marché » et « équilibre général des marchés » ! Sans ces termes, que pourraient encore dire nos économistes, politiciens, professeurs de gestion, de marketing, de finances, de gestion des « ressources » humaines… ?

L’amortissement : « mesure » ou fiction-cadre de calculs encore plus commode que celle du « marché » ?

Je me souviens, alors étudiant, lors d’un cours portant sur la dépréciation des biens en comptabilité, avoir été presque immédiatement troublé par le caractère tellement arbitraire de ce que mon professeur dénommait « mesure » en parlant de l’amortissement. Des années plus tard, retournant aux études pour un doctorat, je ne résistai pas à la tentation de poser la question en cours de « finances – comptabilités » avancé. « S’il vous plait, demandai-je à mon professeur nord-américain, puis-je avoir une définition plus précise ou plus scientifique de ce que signifie l’amortissement, en dehors des traditionnels ``perte de valeur d’un bien immobilisé``, ou ``extinction graduelle d’une dette avec le temps``, ou encore ``dépréciation d’un bien immobilisé``… ? ». Après moult circonvolutions verbales, il finit par admettre qu’au fond, il ne s’agit que d’une pure et simple « convention » nécessaire pour « tenir compte du fait que les biens, avec le temps, perdent nécessairement de leur valeur8 ». J’insistais en vain sur l’objection qu’il y a une différence, aux conséquences colossales, entre le fait de parler de « convention » - ce qui renvoie nécessairement à l’idée d’une sorte d’ « entente arbitraire »-, et le fait de « fixer un taux d’amortissement » - ce qui renvoie à une idée de « mesure objective ». Depuis, cette question de « statut » mathématique, théorique ou intellectuel de la notion d’amortissement ne cesse de me tarauder. Car si « convention » il y a, il faut forcément se poser la question de savoir qui convient avec qui, selon quels critères, avec quels intérêts en jeu… ? Et puis, une convention, cela peut toujours se discuter ou se rediscuter n’importe quand. Et puis… et surtout, comment faire de quelque chose d’aussi arbitraire qu’une convention, une base de « mesures » dites rationnelles, objectives, scientifiques ? Lesquelles mesures (qui vont du bilan et des comptes de l’entreprise jusqu’au PNB, en passant par l’inflation, le chômage, les comptes nationaux, internationaux…) peuvent du jour au lendemain bouleverser la vie de milliers et de millions de personnes ! Nous verrons plus tard que ces questions peuvent conduire à des conséquences et des façons de faire qui ressemblent à des jeux d’apprentis sorciers.9 Pour l’instant, attardons-nous au « statut » de prétendue « mesure »10 que serait l’amortissement, puisque de fait, on le traite et en use comme tel. Que nous dit la science sur ce qu’est ou n’est pas une « mesure » admissible comme « scientifique » et base pour effectuer d’autres mesures ? En science, il est admis que seulement deux sortes de mesures peuvent être considérées et traitées comme scientifiques, et comme base propres à effectuer, de façon légitime, valable et valide, d’autres mesures ou calculs : 1- la mesure dite « fondamentale » et 2- la mesure dite « dérivée ». La première est de la nature de, par exemple, ce qui est déposé au Bureau International des Poids et des Mesures de Sèvres : il est ici question des « étalons » internationaux définissant la longueur (mètre…) le poids (kilogramme…). La seconde (dérivée) est une mesure obligatoirement dérivée d’une mesure fondamentale. L’exemple le plus simple peut être la mesure de la température d’une pièce : il s’agit de la longueur (mesure fondamentale) parcourue par une goutte de mercure sur une échelle donnée.

Ce « parcours /échelle » est alors la mesure dérivée qui me donne la température que je recherche. En dehors de ces deux sortes de mesures, la science n’en admet aucune autre comme telle ! Se pose donc la question de savoir, si on prétend en faire usage pour affirmer que l’on effectue des calculs objectifs à prétentions scientifiques, à quelle catégorie de « mesure » correspond ce que l’on dénomme amortissement. Fondamentale ? Non ! Dérivée ? Non plus11 ! Force est alors d’admettre qu’en fait d’amortissement comme « mesure », nous sommes bel et bien en présence d’une « non-mesure » ! Puisqu’elle n’est ni fondamentale ni dérivée. Pourquoi donc en user – et en abuser- comme s’il s’agissait d’une mesure qui « quantifie du quantifiable », d’une représentation d’observations objectives-enregistrables… pouvant servir à d’innombrables autres calculs et « mesures » ?

En conclusion : de non-concepts en non-concepts et de non-mesures en non-mesures…

Si je récapitule les conclusions de mes dernières chroniques à propos de la prétention de la mesure scientifique en économie, on constate que l’on a procédé à l’élimination – en ce que ces notions prétendent être-, de faux concepts comme la gravitation entre offre et demande, le marché, puis l’équilibre général des marchés, puis la rareté… et à présent de fausses mesures comme l’amortissement. Juste à ce stade, il y a largement de quoi montrer qu’il n’y a pratiquement aucune différence entre les pseudos calculs, mesures, prévisions… des économistes et les charlataneries des soit disant devins de tous acabits ! Ma prochaine chronique portera sur les façons dont on s’y prend pour déterminer les taux d’amortissement – véritable arnaque opérée par les classes dominantes-, mesurer des « indices », « taux »… tels que l’inflation, le chômage, la croissance – autres arnaques au service du capital.

NOTES
1.Tout commentaire bienvenu : omar.aktouf@hec.ca
2.Et par extension, dans d’autres domaines, particulièrement en gestion, et au sein des discours politiques, ce sur quoi nous reviendrons en de prochaines chroniques.
3.De fait, l’amortissement est pour ainsi dire « la mère de toutes les mesures » en comptabilité, finance, économie… sans cette notion, RIEN ne saurait être mesuré ou calculé en économie, en gestion, en politique-économiques. Depuis la moindre évaluation de projets jusqu’à la prévision de « croissance », en passant par les comptes de résultats, les bilans, les PNB… strictement rien ne pourrait être « calculé » sans disposer de « taux d’amortissements »
4.Pour les non-initiés, je rappelle que cette appellation « Chicago Boys » vient du fait de se prévaloir des idées de l’École dite de Chicago, avec en tête un de ses maitres penseurs : Milton Friedman, apôtre du « laisser-faire » total et du rabougrissement des États, inspirateur des théories dites « du côté de l’offre », et de ce qui deviendra avec les Arthur Laffer et les libertaires, l’alpha et l’oméga des politiques économiques des Reagan, Thatcher, Banque Mondiale, FMI…
5.-Je reviendrai ultérieurement sur les tenants-aboutissants et conséquences de l’existence dans le discours économique de tant de poncifs et de concepts-préjugés à propos de la « nature humaine », la « nature de la nature », des bienfaits immanents et inexorables de l’accumulation…
6.Au risque de le répéter, jamais je n’oublierai ce jour de congrès à Montréal où un économiste nord-américain m’interrompit en plein milieu de ma présentation pour me crier, indigné : « Don’t you beleive in the market !? ». Il venait tout simplement de me reprocher, comme s’il s’agissait d’une faute scientifique grave, de ne pas « croire » au marché !
7.Voir chroniques précédentes, notamment celle portant sur le « statut scientifique du profit »
8.À noter ici qu’il est fait abstraction, ipso facto, avec de telles définitions, de nombreux biens « immobilisés » dont la valeur augmente avec le temps : collections d’art, antiquités, immobilier de centres historiques ou de prestige… mais là aussi nos comptables et économistes ont recours à de belles astuces du genre « ne pas confondre valeur comptable résiduelle et valeur du marché », comprenne qui pourra !
9.Nous verrons lors d’une prochaine chronique, la façon dont se « calculent » amortissement, taux de chômage, inflation… et aussi la façon dont les modalités concrètes de certains de ces « calculs » peuvent entrainer des décisions économiques, politiques… non seulement radicalement différentes, mais aussi infondées scientifiquement les unes que les autres !
10.Que l’on m’excuse de ne point me hasarder ici à plonger dans les limbes de « définitions » de ce que j’entends par « mesure ». J’aurai l’occasion d’y revenir, mais pour le moment, je me contenterai de dire que je parle du fait de « quantifier ce qui est quantifiable », du fait de pouvoir « consigner les caractéristiques objectivement observables, non aléatoires, à un moment donné, propres à un objet donné ou à un phénomène dont l’observation peut être récurrente ».
11.- Il n’existe nul endroit ni possibilité où l’on pourrait observer et consigner la vitesse avec laquelle des unités d’argent se déplaceraient à rebours sur l’axe du temps !!

Omar Aktouf

Professeur titulaire, HEC Montréal.

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