Édition du 22 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Le mot en F***

« Y a les mots », comme le chantait si bien Francine Raymond … Et de tous ces mots qui ont longtemps blessé comme autant de morsures, il y a le fameux mot en F ***. Eh non, bande de vilains-nes, il ne s’agit pas du mot « Fuck », mais bien du mot « Fou » ! Eh oui, ce mot si terrible à entendre parfois, avec toute la constellation des équivalents l’entourant : aliéné, barjo, branque, capoté, chaviré, cinglé, foldingue, siphonné, timbré, toqué …
Autant de mots qui frappent et qui fessent, qui jappent et qui mordent, qui égratignent et cisaillent, surtout quand on a l’âme qui à vau l’eau, qu’on a fait de la dépression ou qu’on endure stoïquement un trouble mental.

Une époque « merveilleuse »

Cela dit, si j’ai utilisé ici l’expression « mot en F », c’est que rectitude politique et parcellisation des souffrances oblige, j’ai voulu faire un clin d’œil ironique à cette ère « merveilleuse » où l’on ne prononce plus certains mots litigieux, de peur de blesser l’autre voire de passer pour raciste, sexiste, homophobe ou autres. Une époque sublime où journalistes, professeurs-es et auteurs-es s’autocensurent volontiers et marchent sur des œufs en utilisant les mots en N (nègre), en S (Sauvage) en ceci ou en cela, de peur de s’enfarger dans les exigences « woke » de la race, du genre, du sexe, du féminisme, du capacitisme et tutti quanti. On a beau répéter que le mot « chien » ne mord pas, rien n’y fait ; des légions de SJW sont aux aguets, et tout le monde (ou presque) est aux abois. Ce qui fait que non seulement on n’a plus les mots qu’on avait, mais pas un jour ne se passe sans que toute cette purée langagière ne fasse débat, que ce soit à propos d’un livre, un film, une œuvre picturale, une campagne de pub et ainsi de suite dans les particularismes des nouvelles générations offensées jusqu’à l’infini.

Nommer la « chose »

Une époque « extraordinaire », on l’aura compris, mais qui aurait rendu très malheureuse cette grande auteure féministe que fut Marie Cardinal, elle dont l’œuvre majeure, Les mots pour le dire, insistait tellement sur le besoin d’employer les vrais mots pour guérir les maux de l’âme. Elle qui, une bonne partie de sa vie, fut incapable de nommer ses maux de bonne façon, et qui parlait de la « chose », en évoquant ses propres névroses obsessionnelles. Dans la foulée, je ne suis pas certain non plus que le livre de Jean-Charles Pagé Les fous crient au secours (1961), une œuvre majeure, passerait aujourd’hui le test du politiquement correct. Et cela, même si l’auteure Sadia Messaili a pu repiquer son titre, il y a quelques années, pour son beau livre Les fous crient toujours au secours (Éd. Écosociété).

Apprendre à rire de soi

Au sortir de mes séjours en psychiatrie dans les années 70, j’ai vraiment souffert pendant un temps d’entendre décliner le mot fou à toutes les sauces. Pourtant, de là à en réclamer maintenant un usage exclusif, voire même un usage préventif ou sélectif, il y a des limites au délire ! De fait, avec le temps, l’usage et surtout un minimum de rétablissement, je me suis aperçu que nombre de ces expressions-là, en F… ou autrement, non seulement ne m’offusquaient plus du tout, mais m’avaient forcé à pratiquer une salutaire pratique de l’autodérision, surtout quand je constatais que l’intention derrière n’était ni gratuite ni méchante.
Tiens ! Ça fait en sorte que maintenant mon film préféré est toujours Vol au-dessus d’un nid de coucous, et ce malgré tous les fabuleux clichés qu’ils véhicule, et dont on pourrait parler longtemps en matière de déstigmatisation (ou pas).
Apprendre à rire de soi pour mieux se rétablir ?!
Et comment !
Gilles Simard, Pair-aidant en santé mentale

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