Édition du 15 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Le sens du coup de chapeau de Richard Martineau au Front national de Marine Le Pen

Le 28 octobre dernier, Richard Martineau nous servait, dans son texte, La poussière sous le tapis, publié dans le Journal de Montréal un éloge bien senti du Front national de Marine Le Pen. La force électorale de ce parti lui viendrait, nous dit-il, du fait qu’il sait parler franchement des questions qui préoccupent les Français alors que la gauche française n’apporterait aucune réponse à ces questions. Toute référence avec ce qui se passe au Québec est complètement absente du texte. Mais, l’écriture et la publication de ce texte, à ce moment-ci, se veulent porteuses de leçons pour le Québec. Quelles leçons au juste veut nous servir Richard Martineau ?

Pour R. Martineau, le FN, parti d’extrême droite, se retrouve en tête des sondages, parce qu’il sait traiter des sujets dits "sensibles’ : l’immigration, la montée de l’islamisme, la délinquance, l’identité nationale et la menace terroriste et parce qu’il n’“enfouit pas la tête dans le sable, qu’il aborde ces thèmes de front et qu’il ne détourne pas les yeux !"

La gauche balayerait ces questions sous le tapis par rectitude politique et pour garder les mains propres. Le problème de la gauche serait qu’elle aurait peur de passer pour raciste. Alors que la grande mojarité des citoyens français savent que le problème c’est que "leur pays accepte plus d’immigrants qu’il n’est capable d’en intégrer". Le FN répondait à l’aspiration de la majorité des Français de parler "honnêtement et franchement des problèmes qui les touchent."

La réalité du FN et les conditions de son renforcement

La gauche aurait peur de passer pour raciste. Mais le FN n’a pas cette peur. Mobilisations contre les immigréEs, défense de la discrimination ouverte par sa rhétorique sur la préférence nationale, attaques contre la loi sur les mariages des conjoints de même sexe, le Front national est de tous les combats réactionnaires favorisant la régression sociale.

Ce que contribue à faire oublier Martineau, c’est que le FN n’est pas un parti comme les autres. C’est non seulement qu’il n’a pas peur de passer pour raciste, mais que le racisme, l’homophobie, le culte du chef visent à diviser les forces populaires et à favoriser la destruction des acquis sociaux progressistes.

La gauche sociale-démocrate porte une responsabilité dans la montée de l’extrême droite. Mais, c’est moins parce qu’elle a eu peur de passer pour raciste, que parce qu’elle a repris à son compte la démagogie populiste de la droite sur les quartiers dangereux, qu’elle a fait de la rhétorique sécuritaire un axe essentiel de son discours, que le ministre socialiste du gouvernement Hollande, Manuel Valls, n’a pas hésité de reprendre à son compte les expulsions des Roms.

Alors que le gouvernement Hollande multiplie les attaques contre les acquis sociaux de la majorité au nom des recettes néolibérales, il laisse le champ libre à Marine Le Pen, à sa politique qui dévoie le mécontentement social sur le terrain du nationalisme, du chauvinisme et du racisme. À droite l’UMP, reprend les thèmes du Front national, et s’attaque aujourd’hui au droit du sol pour les enfants d’immigrés nés en France dont les parents seraient dans une situation irrégulière. Mais ce n’est pas le manque de complaisance envers le racisme (le refus de la peur de passer pour raciste) qui est un moteur de la montée du racisme, mais c’est cette complaisance devant la tenue de discours racistes dans l’espace public qui favorise sa "normalisation".

Les fausses leçons de Martineau

Ici aussi, les classes dominantes sont à l’offensive : offensive pour assurer une extension de l’utilisation des énergies fossiles et marginaliser le combat écologique, offensive contre l’État social, par la signature d’accords de libre-échange, qui prétend laisser les multinationales privatiser nos services publics au nom de l’extension des marchés pour les entreprises, attaques contre les droits démocratiques de s’organiser, de manifester, de résister du mouvement syndical et de l’ensemble des mouvements sociaux alors que les affairistes se vautrent dans la corruption de plus en plus répugnante.

Pour couvrir ces attaques, le discours identitaire et ethnodifférentisaliste vise à diviser la population en le "nous des authentiques porteurs des vraies valeurs nationales" et les autres, les minorités ethnoculturelles qui seraient porteuses de toutes les régressions sociales. Il faut s’opposer à ce discours et non s’en accommoder. C’est pourquoi la lutte contre le racisme et la xénophobie est à l’ordre du jour. C’est une lutte pour les droits de tous les oppriméEs et de tous les exploitéEs qui s’opposent aujourd’hui aux attaques multiples dont ils sont victimes.

Martineau nous invite, au contraire, à nous ouvrir à ce type de discours. Il garde pourtant un silence total sur les causes véritables de la régression sociale, sur la responsabilité des minorités possédantes, couvrant ces dernières tout en se prétendant la voix des sans voix.

Comme figure emblématique de la démagogie laïco-xénophobe, Richard Martineau n’a pas fini de nous surprendre. D’autant plus que l’utilité de ses prises de position pour l’oligarchie régnante lui assure son omniprésence dans les médias écrits comme électroniques.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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