Édition du 17 septembre 2019

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Environnement

Le soutien du gouvernement à l’oléoduc Trans Mountain met le Canada face à ses contradictions

À quelques mois des élections fédérales canadiennes qui se tiendront en octobre, la tension monte autour du projet d’agrandissement du Trans Mountain (TMX), cet oléoduc très controversé de plus de 1.000 km qui doit tripler la capacité de transport du pétrole extrait des sables bitumineux, d’Edmonton dans l’Alberta jusqu’à Vancouver en Colombie-Britannique, à l’ouest du Canada.

Tiré de Equal Times.

Le gouvernement fédéral d’Ottawa a donné son feu vert final au projet le 18 juin dernier, à la plus grande satisfaction du gouverneur de l’Alberta, province pétrolière, à la recherche de nouveaux débouchés. Mais de l’autre côté, le gouvernement provincial de Colombie-Britannique, la majorité des Premières nations et nombre d’organisations de défense de l’environnement continuent de refuser catégoriquement le projet, dénonçant les risques écologiques, l’impact sur le réchauffement climatique et le coût économique réel du TMX.

« Après la décision du Premier ministre Justin Trudeau, une vaste coalition s’est constituée sur la côte Ouest, entre des citoyens, des propriétaires fonciers, des syndicats comme la BC Teachers’ Federation et le British Columbia Government and Service Employees’ Union (BCGEU), ainsi que des organisations environnementales et plus de 150 Premières nations du Canada et des États-Unis. Il va y avoir d’autres recours juridiques, car le consentement préalable libre et éclairé des Premières nations n’a pas été recueilli comme le demandent les Nations unies. Il y a eu des concertations certes, mais pas l’accord de la majorité (…) »

« On s’attend à ce qu’il y ait une escalade sur le terrain, par rapport aux enjeux économiques, au tourisme, aux modes de vie des Premières nations. Les gens, jeunes, vieux, responsables politiques, sont prêts à bloquer les bulldozers et à se faire arrêter », indique à Equal Times Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat Énergie à Greenpeace-Canada.

Selon l’Agence canadienne d’évaluation environnementale, l’agrandissement du Trans Mountain, qui ajoute 590.000 barils de pétrole par jour de capacité pour la porter à 900.000 barils/jour, devrait augmenter les émissions de gaz à effet de serre en amont de 13 à 15 millions de tonnes de CO2 par an. Le projet va également multiplier par sept le trafic de navires cargo dans la baie de Vancouver, menaçant les écosystèmes, les espèces marines, ainsi que les opportunités touristiques et la santé des résidents de Colombie-Britannique.

L’oléoduc, qui traverse les terres des Premières nations, est aussi perçu comme une atteinte au mode de vie et droits des populations autochtones, pour lesquelles, l’eau, la terre et la forêt sont sacrées. Les sables bitumineux sont considérés comme les plus sales et les plus polluants au monde. Au Canada, 98 % des réserves prouvées de pétrole proviennent de ces sables. Selon le ministère de l’Environnement, la province pétrolière de l’Alberta représente, à elle seule, 37 % des émissions de gaz à effet de serre du pays.

« Le Trans Mountain n’est pas seulement une question indigène. Si le pipeline vient à céder, cela aura des conséquences sur tout l’écosystème de Colombie-Britannique et sur l’économie qui vit du tourisme pour près de 8 milliards de dollars canadiens par an (…) »

« Il n’y a pas de bénéfice réel pour la Colombie-Britannique. Alors pourquoi devrions-nous supporter un tel risque, quand un accident pourrait affecter notre environnement sur plusieurs générations ? », interroge le Grand Chef Stewart Philipp, président de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique (UBCIC), interviewé par Equal Times.

L’homme, au regard malicieux, est fermement opposé au projet mais sûr de la justesse et de la victoire de son combat. « On nous dit que ce pétrole sera vendu à l’Asie. Mais c’est une idée folle. C’est un pétrole sale que tout le monde n’a pas la capacité de raffiner, très corrosif. Pourquoi l’Asie achèterait ce pétrole là, alors qu’il y a tant d’autres huiles disponibles qui ne gâcheront pas leurs raffineries ? », ajoute-t-il.

Devant les résistances et les recours en justice, la société américaine Kinder Morgan, qui était initialement à la tête de ce projet, a dû jeter l’éponge et le gouvernement Trudeau racheter en catastrophe en août 2018 le Trans Mountain pour 4,5 milliards de dollars canadiens (environ 3 milliards de dollars US). Mais la facture serait aujourd’hui bien plus lourde. Et les retombées économiques du projet pour le Canada, sujet à caution.

Selon le think tank canadien Conference Board of Canada, en ouvrant l’accès aux marchés mondiaux, le Trans Mountain, pourrait occasionner des retombées économiques de 46,7 milliards de dollars canadiens sur 20 ans (35,8 milliards de dollars US) pour les gouvernements fédéral et provinciaux (taxes et impôts), tandis que les pétroliers verraient leurs revenus augmenter de 73,5 milliards de dollars canadiens sur la même période (56,4 milliards de dollars US). Des retombées hautement contestées qui ne prendraient pas en compte les effets négatifs du projet, ni son coût réel, désormais évalué à près de 9,5 milliards de dollars canadiens (7,3 milliards de dollars US). Et alors même que le réchauffement climatique est deux fois plus rapide au Canada que dans le reste du monde.

« Il n’y a pas d’études économiques fortes et indépendantes sur ce projet. Les deux études qui ont été réalisées par Scotiabank et par Conference Board of Canada, organisation historiquement pro-pétrole, ont grandement gonflé les bénéfices économiques. Quand le gouvernement parle de bénéfices de plusieurs milliards de dollars, ce n’est pas crédible, il n’y a pas de preuves de cela. Sur le nombre d’emplois créés aussi, c’est exagéré. Les seuls éléments sur lesquels on peut s’appuyer sont les chiffres transmis à l’origine par Kinder Morgan à l’Office national de l’énergie (ONÉ) indiquant que le projet créerait 2.500 emplois par an pendant deux ans durant la phase de construction et créerait 40 emplois permanents en Colombie-Britannique et 50 emplois permanents en Alberta », indique à Equal Times Ricardo Acuña, directeur de l’Institut de recherche Parkland Institute, situé à Edmonton dans l’Alberta.

Les objectifs climatiques s’éloignent

Avec le Trans Mountain, le Canada devra résoudre une équation bien difficile et assumer ses contradictions. Comment concilier engagements climatiques internationaux pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et poursuivre dans le même temps la construction du pipeline ?

Le Canada est signataire de l’Accord de Paris et doit tout mettre en œuvre pour limiter ses émissions de CO2 en dessous de 2°C. Le Premier ministre Justin Trudeau semble avoir trouvé la parade en affirmant que chaque dollar généré par ce projet sera investi dans la transition écologique du Canada.

Polluer en augmentant l’extraction de pétrole des sables bitumineux pour financer la transition verte, l’idée ne manque pas de piquant. « Du point de vue réchauffement climatique, l’extension du Trans Mountain est un retour en arrière et fait courir de gros risques à Vancouver », explique à Equal Times Doug Smith, directeur du Développement durable de la ville de Vancouver.

« Augmenter la production de pétrole en Alberta grâce au Trans Mountain risque d’augmenter nos émissions de 42 %, ce qui signifie que le reste du pays devra réduire d’autant ses émissions d’ici 2030, ce qui est impossible. Et donc s’engager sur le Trans Mountain signifie négliger complètement les engagements que nous avons pris dans le cadre de l’Accord de Paris », pointe de son côté Ricardo Acuña.

Pour l’Alberta, plus le temps passe et plus le coût pour sortir des sables bitumineux et amorcer une réelle transition énergétique sera élevé, et le changement difficile. En 2008 déjà, le syndicat SCEP (devenu Unifor) plaidait pour un plan de transition équitable pour les travailleurs du secteur de l’énergie appelant à une intervention forte des pouvoirs publics et des financements à la hauteur des enjeux. Unifor, plus grand syndicat du secteur de l’énergie au Canada, avec près de 12.000 membres, appelle aujourd’hui à une diversification énergétique de l’Alberta et à valoriser les ressources existantes, en augmentant les capacités de raffinage.

A Fort McMurray, les travailleurs du pétrole peuvent gagner une centaine de milliers de dollars par an, le triple de ce qu’ils gagnent ailleurs dans le pays. Des travailleurs hostiles à un changement de modèle. Comment leur assurer qu’ils pourront continuer à payer leurs traites, à subvenir aux besoins de leurs familles ?

« La transition demande de créer de nouveaux emplois, de former les gens, d’assurer de nouveaux revenus pour le gouvernement provincial de l’Alberta. Le temps perdu nous a conduit à une situation telle aujourd’hui que les investissements à réaliser sont colossaux et sur une très courte période », analyse Ricardo Acuña. Ce qui demanderait du prochain gouvernement des mesures courageuses.

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