Édition du 16 avril 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le temps est long et nos vies sont courtes

Notre société, comme d’autres, a beaucoup changé depuis quelques années. Cela ne fait pas si longtemps qu’on était dans une sorte de brouillard empoisonné. Il y avait un aventurier réactionnaire du nom de Duplessis et une intellectualité cléricale à son service dont le cher Abbé Lionel-Groulx qu’on célèbre encore aujourd’hui, alors qu’il tentait d’importer ici les idées de Mussolini et du maréchal Pétain.

Des réformistes de bon aloi ont réussi à faire capoter ce système qui était déjà malmené par des luttes ouvrières d’époques, à Valleyfield, Asbestos, Louiseville, Murdochville. Les étudiant-es en avaient marre, alors qu’apparaissait de manière un peu timide un féminisme précurseur. Et bien sûr, tout cela a basculé dans les années 1960-70 parce que les réformistes en question, associés au Parti Libéral du Québec, ne pouvaient pas aller jusqu’au bout de leurs idées. C’est ainsi qu’à cette époque a pris forme une sorte de social-démocratie québécoise avec le PQ. Encore là, tout cela n’aurait jamais été possible sans le mouvement social ascendant qu’ont mené syndicalistes, étudiant-es et féministes. Comme quoi, une « leçon » universelle a été reconfirmée : les changements au niveau politique reflètent ce qui se fait de manière impalpable dans la société, ou comme aurait dit Marx, à travers les luttes de classes.

Dans les années 1980, cet élan de réformes a atteint son pic, comme ailleurs dans le monde. La social-démocratie européenne, notamment en France, capitulait devant l’offensive de la bourgeoisie et de l’impérialisme, sous le label du « néolibéralisme ». Quand le PQ a confronté les syndicats en 1982, c’était le début d’une lente descente qui aboutit aujourd’hui à un parti aux soins palliatifs. Les mouvements populaires ont été alors désemparés, mais ils ont repris le bâton peu à peu.

Dans les années 1990, le mouvement social a retrouvé son élan en laissant de côté les promoteurs syndicaux de la paix sociale et de la « convergence », soucieux d’arracher quelques miettes ici et là, feignant de nier les formidables reculs économiques et sociaux. Encore là, c’est venu des jeunes et des femmes, avec la Marche contre la pauvreté et la violence et le Sommet des Amériques. Après cela, les astres se sont réalignés jusqu’aux mouvements écologistes, ainsi que lors de la grève étudiante et des manifestations des Carrés rouges. Pour moi en tout cas, la percée de QS est un « produit dérivé » d’un travail en profondeur dans la société par la société.

Contrairement à une vision simpliste des choses, les mouvements sociaux ne sont pas toujours capables de confronter les solides dispositifs de l’exploitation et de l’oppression. Le « peuple », quoi qu’en disent des « populistes » mal informés, n’est jamais homogène, soudé comme un bloc. Il est au contraire traversé de profondes contradictions, non seulement au niveau politique (on le voit avec des couches populaires qui aboutissent à la droite et l’extrême droite), mais aussi au niveau social. Les couches populaires sont différenciées. Il y a bien sûr les fractures de genre et de génération. Sans compter ce qui provient du domaine de la culture.

Donc faire l’apologie du peuple et de la spontanéité, c’est se confiner dans des histoires à la Disneyland, qui sont en fin de compte l’autre côté du miroir d’autres théorisations coincées comme une certaine tradition socialiste, où l’« avant-garde » pouvait proclamer l’histoire et où l’État « socialiste » pouvait tout changer.

Qu’est ce qui reste de ces vieux-nouveaux débats ? La capacité des mouvements populaires à s’articuler, à développer des stratégies, à s’auto-organiser et à s’auto-former, reste la clé, mais cela ne se fait pas par magie. Il faut un travail de soutien, d’accompagnement, appelons-cela politico-intellectuel. Il faut des débats, des recherches, comme on le voit de plus en plus à travers les collectifs qui animent des coalitions féministes, autochtones, syndicales, urbaines, et qui produisent de nouvelles connaissances, de nouveaux savoirs. Si ce travail aboutit, c’est à cause de toutes sortes de facteurs enchevêtrés qui incluent aussi des opportunités, des occasions. Les grands changements, disait-on à l’ère des révolutions européennes, surviennent quand se produit une sorte d’« intersection » historique : quand « ceux d’en haut » ne savent plus gouverner (c’est leur crise), mais aussi et surtout quand « ceux d’en bas » ne veulent plus accepter la domination séculaire (c’est l’utopie qui prend forme).

Alors aujourd’hui il faut être attentif. Il y a une possibilité pour une nouvelle convergence, sur la base de ces réseaux actifs dans les mouvements populaires. Celles-ci peuvent prendre plus d’importance dans le cours de leur développement, lorsqu’ils parviennent à lier les pratiques de luttes les plus innovatrices avec des analyses permettant de savoir quand, où et comment confronter l’édifice du pouvoir (les révolutionnaires de l’ancienne époque disaient, « identifier les « maillons faibles »). Ces mouvements sont également branchés vers des circuits internationaux de résistance qui mènent ici et là de grandes batailles.

Dans cette équation, la coalition politique arc-en-ciel qu’on connaît sous le label de Québec Solidaire a également un rôle, essentiellement pour faire porter la voix des mouvements sur une scène politique tronquée, qui a été pensée pour évacuer toute contestation réelle, mais qui peut être subvertie, jusqu’à un certain point en tout cas. Certes, l’Assemblée nationale, qui n’est certainement pas le seul maillon du dispositif de la domination (c’est même un maillon relativement secondaire), mais elle peut, selon certaines conditions, devenir un espace où l’élan d’émancipation a des échos.

Tout cela demande de la patience, comme nous l’ont appris les Zapatistes et d’autres mouvements de résistance qui ont su passer à travers bien des batailles, des défaites aussi, et qui ont été en mesure de garder la tête haute et de voir loin.

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