Édition du 30 novembre 2021

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Lettres de Platon

La Lettre VII (Texte 25)

Platon. 2004. Lettres. Traduction Luc Brisson. Paris : GF Flammarion, 316 p.

Dans la plupart de ses autres ouvrages, Platon met en scène divers personnages (Socrate, lʼÉtranger dʼAthènes, Critias, Timée, etc.). Ce procédé des dialogues, dans lequel Platon brille par son absence, laisse sans réponse une importante interrogation : dans quelle mesure ces personnes incarnent-elles véritablement la pensée de Platon ? Dans Lettres, Platon « parle à la première personne »[1] du singulier. Il expose et défend clairement ses idées. Dans les autres ouvrages que nous avons résumés jusqu’à maintenant, Platon apparaît comme un penseur qui s’intéresse principalement à des enjeux théoriques ou à des sujets qu’il analyse abstraitement. Les Lettres nous révèlent une autre facette de Platon. Il explique pourquoi il a voulu, dans sa jeunesse, assumer un rôle politique actif à Athènes et il précise ses motivations quand il s’est engagé dans le rôle de conseiller du dirigeant politique, quelques années plus tard, à Syracuse, en Sicile. Grâce à la Lettre VII, nous découvrons un Platon qui a accepté de mettre à l’épreuve du réel certaines de ses idées qu’il a développées dans le livre La république. Dans Lettres, nous retrouvons treize écrits qui ont été composés quelques années avant sa mort[2]. Elles décrivent le destin de Platon qui sʼinscrit dans lʼhistoire de la Grèce en général et de la Sicile en particulier, de la seconde moitié du Ve siècle avant J.-C. jusquʼà la fin de la première moitié du IVe siècle. Nous nous intéresserons ici à la célèbre Lettre VII.

Le contexte dans lequel Platon écrit la Lettre VII

Platon se rend, en -388, en Italie du Sud pour rencontrer Archytas de Tarente[3]. Ce personnage représente lʼidéal du philosophe-gouvernant, que Platon expose dans La république et quʼil aura lʼintention de promouvoir auprès de Denys I[4]. Le tyran de Sicile, Denys I, accepte d’accueillir Platon à sa cour. La présence du prestigieux philosophe d’Athènes peut avoir pour effet de donner un vernis philosophique à son régime tyrannique. À la cour de Denys I, Platon rencontre Dion[5]. Celui-ci est sur-le-champ fasciné par Platon dont il devient le disciple. Denys I est un tyran « populaire ». Son règne s’étale sur 38 années. Il laisse siéger lʼAssemblée. Il n’entrave pas le travail des Magistratures. Il se présente même comme un défenseur du peuple. Dans les faits, cʼest un monarque absolu. Il fait ériger autour de lui un véritable palais-forteresse. Quelques mois après son arrivée en Sicile, Denys I décide de renvoyer Platon. De retour à Athènes, Platon fonde, en -387, lʼAcadémie. Son programme pour l’essentiel comporte l’élément suivant : rendre un dirigeant politique apte à administrer la cité dans la justice par l’acquisition d’une formation scientifique et philosophique.

En -367, Denys I meurt. Son fils Denys II[6] accède au trône. Il est à peine âgé de 30 ans. Dion invite Platon à revenir à Syracuse. Dion est d’avis que Denys II, qui a été tenu à lʼécart des affaires par son père, sera bien disposé aux enseignements de Platon. Platon voit dans cette invitation une occasion de mettre en pratique les principes quʼil a développés dans certains de ses écrits politiques. En se rendant à la cour de Syracuse, Platon souhaite transformer cette tyrannie en une royauté présentant la plus grande conformité avec le modèle de La république. Lʼaccueil qui lui est réservé est flatteur. Denys II montre, au début, beaucoup dʼenthousiasme à l’endroit de Platon. Mais, inévitablement, des sujets de discorde surgissent. Dion est banni de la cour et Platon est placé en résidence surveillée. En raison d’une expédition militaire dans le Sud de l’Italie, Denys II laisse partir Platon tout en lui faisant promettre qu’il reviendra. Platon s’embarque pour Athènes où il reprend ses activités à lʼAcadémie et poursuit la rédaction de son œuvre. Cʼest durant cette période quʼil écrit les dialogues Théétète, Parménide, Sophiste, Politique et Timée.

La paix restaurée, Denys II rappelle Platon, mais non Dion. Insatisfait de cette restriction, Platon refuse l’invitation de Denys II. Des pressions sʼexercent sur Platon. Il décide de retourner, vers -360 à Syracuse. Ce troisième voyage a pour but la défense des intérêts de Dion qui entre-temps avait résidé à Athènes et fréquenté lʼAcadémie. Une fois de retour à Syracuse, Platon soumet Denys II à une épreuve qui fait apparaître chez ce personnage la superficialité de sa passion pour la philosophie. Alors qu’il n’a eu qu’un seul entretien avec Platon, Denis II se dit l’auteur d’un ouvrage philosophique. De plus, il ne tient pas les promesses faites concernant les biens de Dion. Platon est rapidement renvoyé de la citadelle. Craignant pour sa vie, il fait appel à Archytas de Tarente qui réussit à convaincre Denys II de laisser partir Platon.

Sur le chemin du retour, Platon se rend dans le Péloponnèse où il rencontre Dion lors des jeux Olympiques de -360. Platon refuse dʼappuyer lʼexpédition que prépare Dion contre Denys II. Il se propose à titre de conciliateur entre les parties (p. 208). Nous ignorons par quel type de régime constitutionnel Dion voulut remplacer la tyrannie. Mais en -354, Dion est assassiné. Platon écrit la Lettre VII aux proches et aux partisans de Dion en juin -354, soit peu de temps après la mort de ce dernier. Platon explique dans cette missive ce qui sʼest effectivement passé et conseille aux proches et aux amis de Dion d’agir avec modération.

Lettre VII (résumé)

Platon est prêt à être l’allié des proches et des partisans de Dion dans la mesure ils se comportent bien (p. 165) et où ceux-ci ont «  la même façon de voir et le même dessein que lui (Dion Y.P.) » : à savoir « les Syracusains […] devaient être libres, gouvernés par les meilleures lois  » (p. 167). Mais cette lettre ne raconte pas en totalité l’histoire de Dion. Elle relate plutôt les leçons que Platon a tiré de ses différentes expériences de la vie politique à Athènes (lors de la tyrannie des Trente jusqu’à la condamnation à mort de Socrate) et des trois voyages qu’il a effectués à Syracuse auprès de Denys I et de Denys II.
Cette lettre est une réflexion de Platon sur un gouvernement « juste » à partir de lʼexpérience quʼil a fait de lʼinjustice commise à l’endroit de Socrate lors de son célèbre procès. Platon raconte comment la mort de Socrate lʼa détourné de la politique et orienté vers la philosophie[7]. Cette lettre est également celle d’un homme qui ne souhaitait pas se faire prendre pour un « beau parleur » (p. 173). Voilà pourquoi il a, nous dit-il, accepté de s’engager dans la voie de l’action à titre de conseiller d’un homme au pouvoir[8]. Si la cité juste relève d’une hiérarchie, cette dernière doit être aussi juste ; en d’autres termes, un esprit juste doit l’inspirer, ce qui implique d’initier les dirigeant-E-s à la discipline susceptible de les élever, c’est-à-dire la philosophie. Or, elle ne peut dominer sans une aide politique, d’où le pari de Platon à vouloir convaincre les dirigeant-E-s sur les atouts de la philosophie qui saura les rendre meilleur-E-s, et ainsi capitaliser sur cette proximité avec la politique pour faire gagner finalement la philosophie.

Au niveau de l’analyse politique, le texte comporte trois grandes parties. Dans un premier temps, Platon rappelle les faits : la mort de Socrate est une mort parfaitement injuste selon lui (p. 168). Cette condamnation de son maître à penser aurait pu l’amener à la vengeance (p. 169). Même si Platon est profondément choqué et affecté par lʼintolérable de la situation, il préfère sʼen remettre à lʼexamen des conditions de réalisation de lʼinjustice. Cet examen l’amène à une condamnation sans appel du régime politique dʼAthènes, qui est, selon lui, responsable de la mise à mort de Socrate. Il s’agit ici du régime suivant : la démocratie. Lʼexpérience que Platon fait du procès de Socrate est celle de lʼéchec de la démocratie athénienne incapable de rendre justice. La démocratie cʼest le pouvoir de la majorité, du plus grand nombre (démos [le plus grand nombre] kratos [pouvoir]). Or, Platon ne voit dans le peuple quʼune foule incapable d’identifier et de repérer clairement lʼintérêt commun. La foule est ignorante. Elle se laisse gouverner par ses passions. Elle devient une proie facile pour les démagogues. La foule ne sait pas en quoi consiste véritablement la justice quʼelle confond allègrement avec la vengeance[9]. Aussi bien dire que la foule ignorante mène la cité vers sa perte. Il faut alors renverser la démocratie, accepter ce geste tyrannique en vue d’un plus grand bien à venir.

Dans un deuxième temps, Platon effectue une critique radicale du régime politique de toutes les cités existantes. « À la fin, je compris que, en ce qui concerne toutes les cités qui existent à l’heure actuelle. Absolument toutes ont un mauvais régime politique (p. 170) ». Par cette phrase Platon affirme de manière péremptoire qu’aucun régime politique nʼest capable de rendre justice. Platon, nous le savons, est anti-démocrate et il se montre également dans la Lettre VII opposé aux régimes monarchiques (la royauté), aristocratiques et timarchiques (note 22, page 214)[10]. À toutes fins utiles, aucun régime existant ne correspond, à ses yeux, à un régime réellement juste. Il faut donc, selon Platon, repenser le régime politique capable dʼinstituer des lois au service de la justice. Il s’agit donc de trouver le remède au sens médical du terme. Le philosophe ici se fait médecin.

Dans un troisième temps, il pose, à l’aide de l’exemple de la médecine, ce qui lui semble juste comme régime politique. Platon assimile, le chef dʼÉtat à un capitaine de navire et le philosophe à un médecin. Pour modifier la course dʼun navire, il suffit de convaincre le capitaine. Le médecin nʼaccepte de donner ses conseils quʼaux malades disposés à les suivre. En réalité, les choses sont un peu plus compliquées. La marge de manœuvre dʼun chef dʼÉtat est réduite. Le conseiller doit se plier à des négociations et des compromis. Le chef dʼÉtat considère le philosophe moins comme un conseiller que comme un garant qui justifie son action passée et surtout comme un instrument de prestige : la grandeur du chef dʼÉtat se voit rehausser lorsquʼà lʼopulence et aux succès militaires vient sʼajouter la maîtrise de la parole et surtout des idées.

Cʼest pourquoi le texte sʼachève sur la philosophie et le devoir du philosophe de réfléchir le politique. Mais comme il nʼy a pas de justice effective sans connaissance du juste, Platon confie le gouvernement de la cité à celui qui a le « naturel philosophe ». Au savant. La tâche du philosophe nʼest pas de rester à contempler les idées. Il se doit de les réaliser dans la cité. Reste encore à former ce savant, à trouver le premier ou la première qui acceptera de se plier à l’enseignement de la sagesse.

Conclusion

Lʼexemple concret raconté ici par Platon ouvre un débat. Est-il avantageux ou non que la ou le philosophe soit la conseillère ou le conseiller du chef dʼÉtat ? Le champ dʼaction de la ou du philosophe est celui des Idées alors que le champ dʼaction du chef dʼÉtat est celui du monde réel-concret où prédominent le pouvoir et les ressources matérielles et financières, la puissance, la force et la richesse, la fortune.

Mais une véritable vie intellectuelle, et Platon le rappelle, exige quʼon consacre beaucoup de temps et dʼénergie à lʼétude et quʼon mène une vie radicalement différente de celle de la plupart des chefs dʼÉtat. Alors, le philosophe cesse dʼêtre, pour le chef dʼÉtat, un instrument, pour devenir un guide, ce qui constitue une ingérence la plupart du temps intolérable dans lʼéquilibre des forces qui ont suscité lʼétablissement de ce pouvoir et assurent son maintien.

L’échec des tentatives faites par Platon pour devenir le conseiller dʼun chef dʼÉtat n’est pas unique en son genre, mais elle reste exemplaire parce que la totalité des échecs qui ont suivi en ce domaine sʼexpliquent par les mêmes erreurs dʼappréciation, aussi bien de la part du philosophe sur le chef dʼÉtat, que de la part du chef dʼÉtat sur le philosophe. Les deux sont incapables de définir comment arrimer correctement leur champ de pratique et d’expertise respectif.

Yvan Perrier
Guylain Bernier
13 décembre 2020
13 heures
yvan_perrier@hotmail.com

[1] Les informations qui sont présentées ici ont été puisées, en grande partie, dans l’introduction du livre Platon. 2004. Lettres. Paris : GF Flammarion, p. 9 à 56 et dans Monique Dixsaut. « Platon ». https://universalis-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/encyclopedie/platon/. Consulté le 7 août 2020.

[2] Rappelons certains éléments biographiques concernant Platon. Il naît autour de -428/-427 avant J.-C. Il appartenait à lʼaristocratie athénienne. La famille de son père prétendait descendre de Codros (le dernier roi dʼAthènes, au XIème siècle avant J.-C.). Du côté de sa mère, ses ancêtres remontent jusquʼà Solon, au VIIème siècle. Nous savons peu de choses au sujet de Platon jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de 20 ans. C’est à ce moment qu’il rencontre Socrate dont il sera l’élève durant huit ans. En -404, la ville d’Athènes se retrouve sous un régime oligarchique. Un des chefs de file de ce régime est Critias (lʼoncle de la mère de Platon). La Commission constituante de Trente membres sʼarroge les plus hauts pouvoirs à Athènes. Au Pirée, une autre Commission est dirigée par Charmide (un autre oncle de Platon). Platon est convaincu que le moment est tout indiqué pour lui de faire ses premiers pas dans lʼaction politique. Mais les excès des Trente ont eu pour effet d’effriter les appuis des oligarques au pouvoir. En -403, la démocratie est rétablie à Athènes. Platon ne semblait pas avoir perdu espoir de jouer un rôle politique dans le cadre du régime démocratique qui venait dʼêtre réinstauré. Un drame allait cependant l’en dissuader à tout jamais. En -399, Socrate est condamné, par le pouvoir du plus grand nombre (la démocratie) pour « impiété ». Socrate est contraint à boire la ciguë. Facile dans ces circonstances de s’imaginer le drame à la fois intellectuel et personnel dans lequel Platon se retrouve. Devant une telle « injustice » à ses yeux, il tire du procès qui scelle le sort de la vie de Socrate la conclusion radicale suivante : « aucune cité ne peut être bien gouvernée, si ceux qui la gouvernent ne sont pas des philosophes » (p. 133 et 170). Pour surmonter son drame, Platon décide de sʼécarter, en toute clairvoyance, d’une voie qui semblait tracée à l’avance devant lui. Tout au long de sa vie, Platon refusera de considérer la démocratie comme un régime digne d’intérêt.

[3] Archytas de Tarente est un Pythagoricien, philosophe, mathématicien et homme politique.

[4] Également connu sous le nom de Denys l’Ancien.

[5] Dion était un réputé diplomate et un loyal supporteur de Denys I (dont il était également le beau-frère).

[6] Connu également sous le nom de Denys le Jeune.

[7] Platon va avancer qu’à ses yeux, un philosophe est une personne qui est « apte à apprendre, à avoir une bonne mémoire et à être capable de raisonner par lui-même, tout en restant sobre » (p. 192).

[8] La Lettre VII a été résumée par Luc Brisson aux pages 133 à 137 du livre Lettres. Aux pages 151 à 158, Brisson soulève des interrogations fondamentales en lien avec les problèmes qui accompagnent l’écriture (la « digression philosophique », voir à ce sujet le texte de Platon aux pages 194 à 199).

[9] Voir à ce sujet : Apologie de Socrate.

[10] Ces régimes s’opposent à la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie (p. 171).

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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