Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Mademoiselle Julie d’August Strindberg

Le combat d’une rebelle

À défaut de pouvoir assister à une représentation de Mademoiselle Julie (1888) de Strindberg au Théâtre du Rideau Vert (TRV), puisque l’on a procédé à l’annulation de ce spectacle tragique, que devait mettre en scène Serge Denoncourt, en raison de la crise actuelle du Corona virus, les amateurs (trices) de théâtre francophones du Québec et du Canada anglais pouvaient néanmoins se réjouir en constatant qu’Ici Radio-Canada Première allait présenter cette création sous la forme d’un radio-théâtre, le 19 mars 2020.

De cette façon, le grand réseau de radio publique pancanadien allait renouer avec la tradition de diffusion des pièces de théâtre par le biais d’un moyen de reproduction que l’on a tendance à négliger aujourd’hui, sur le plan littéraire.

Évidemment, Serge Denoncourt et les principaux interprètes de la tragédie naturaliste de Strindberg ont été déçus de ne point pouvoir présenter le fruit de l’ensemble de leur travail scénique directement à un public de théâtre. Toutefois, grâce à la collaboration de l’équipe composée par les réalisateurs d’Ici Radio-Canada Première, Denoncourt et ses collaborateurs avaient l’occasion de faire connaître une partie de leur interprétation de la fameuse pièce de théâtre suédoise.

Sans contredit, au fil du temps, Serge Denoncourt s’est imposé comme un metteur en scène particulièrement polyvalent, sachant adapter avec autant de doigté des œuvres dramatiques exigeantes que des productions populaires. Récemment encore, il a signé une splendide mise en scène d’Électre (2019) de Sophocle, à l’Espace Go, une tragédie classique qui donnait le rôle-titre à la formidable comédienne qu’est Magalie Lépine-Blondeau. Dans sa conception de la mise en scène de Mademoiselle Julie, Denoncourt a judicieusement renouvelé sa confiance envers la jeune femme en faisant appel à elle pour incarner le personnage principal de la tragédie récente du grand maître suédois. De plus, Serge Denoncourt a pu compter sur le concours de David Boutin et de Louise Cardinal pour camper respectivement les rôles de Jean et de Christine. Cela dit, précisons que Denoncourt a exécuté lui-même la traduction de l’œuvre de Strindberg qu’il met en scène. Sur le plan technique, l’artiste québécois a bénéficié de la collaboration adroite des réalisateurs radiophoniques Francis Legault et Jocelyn Lebeau qui, conscients de leur propre rôle, ont mis en valeur le travail de Denoncourt et de ses interprètes, lors de la captation et de la radiodiffusion de la pièce de théâtre.

Un résumé de Mademoiselle Julie

On peut synthétiser ainsi l’intrigue de l’œuvre tragique d’August Strindberg : Julie est une jeune femme rebelle qui fait partie de la noblesse suédoise. Pour contester le rôle de demoiselle de la bonne société qu’on lui impose, elle pousse son fiancé, un jeune homme respectable, à rompre le lien qui les unit. Ultérieurement, la jeune insoumise profite de la célébration de la Fête de la Saint-Jean pour séduire Jean, un domestique qui travaille dans sa demeure. Après moult tergiversations, la protagoniste et son serviteur nouent une relation intime et passionnée. Néanmoins, afin d’éviter de subir l’ostracisme que pourraient leur infliger des représentants de la société dans laquelle ils se meuvent, Jean et Julie planifient bientôt d’aller vivre à l’étranger. Toutefois, leurs désaccords font avorter ce projet. Dès lors, pour éviter de vivre dans le déshonneur, Julie se suicide.

La pertinence et la profondeur d’un auteur

A priori, il faut reconnaître que Serge Denoncourt, ses trois interprètes et le compositeur Laurier Rajotte ont su mettre en relief l’extraordinaire qualité littéraire de Mademoiselle Julie. Contrairement à un Gregory Hlady, qui a adapté très librement La danse de mort (1900-1901) de Strindberg, il y a près de huit ans (au Théâtre Prospero), à travers une mise en scène baroque, Serge Denoncourt procède à une adaptation théâtrale se révélant particulièrement sobre, voire fidèle à l’esprit et à la lettre de la pièce de théâtre sur laquelle il a jeté son dévolu. Ainsi, le metteur en scène originaire de Shawinigan a su déceler la modernité, l’universalité d’une œuvre naturaliste, témoignant d’une grande finesse psychologique, qui incite le (la) spectateur (trice) ou l’auditeur (trice) à se poser des questions fondamentales au sujet de la nature profonde de l’être humain, voire des relations qui unissent les hommes et les femmes dans le monde occidental.

Le portrait psychologique de l’héroïne

Parmi les thèmes qu’August Strindberg a explorés, dans sa tragédie naturaliste, il est essentiel de se référer à celui de l’oppression de la femme et à celui de la lutte de classes sociales, qui constituent la dichotomie prépondérante sur laquelle repose l’intrigue de l’oeuvre. Dans cette perspective, on peut affirmer que, même si mademoiselle Julie appartient au gotha de son pays, elle demeure prisonnière de la condition féminine qui prévaut en Suède et au sein de nombreux pays occidentaux, à la fin du dix-neuvième siècle. En d’autres termes, la jeune femme ne peut pas déroger aux règles que l’on impose aux personnes de son sexe sans risquer de subir la réprobation de son propre père ou de représentants établis de la société qui l’entoure. N’empêche qu’à l’instar de sa mère, lorsqu’elle était vivante, la protagoniste de la narration se révolte volontiers contre un ordre social qui brime sa liberté individuelle, même si elle sait qu’une tel comportement pourrait lui causer bien des tourments. Dès lors, pourquoi mademoiselle Julie adopte-t-elle cette attitude ? Parce que, malgré les avantages socioéconomiques dont elle-même et les gens de sa caste bénéficient, Julie se sent malheureuse au sein du monde dans lequel elle vit. De façon lucide, la jeune femme n’a pas l’impression qu’elle peut s’y épanouir. Cela explique notamment qu’elle fasse différents gestes d’opposition par rapport à l’ordre social auquel elle appartient. Parmi ceux-ci, on actera la volonté de la protagoniste d’assujettir son fiancé à ses lubies et son refus manifeste de célébrer la Fête de la Saint-Jean, en compagnie de son père ainsi que d’autres membres de sa famille.

Le portrait psychique de Jean

Pour sa part, Jean, comme sa compagne, Christine, fait partie de la classe sociale des serviteurs. Par conséquent, les porte-parole reconnus de la société dans laquelle il vit s’attendent à ce qu’il accepte d’occuper, sans rechigner, un rang inférieur à celui des maîtres qu’il sert. Or, Jean consent à vivre selon cette convention, même si elle ne lui plaît pas du tout. Contrairement à Julie, le jeune homme ne conteste jamais ouvertement l’ordre établi de peur de se voir sanctionné. N’empêche qu’il entretient des rêves ambitieux, à travers lesquels il se voit occuper la position du dominant plutôt que celle du dominé. En conséquence, au moment opportun, il se prête naturellement au jeu de la séduction auquel se livre Julie devant lui. De manière incontestable, il se sent attiré par la jeune femme en raison de sa beauté et de sa position sociétale supérieure. Ainsi, il a longtemps perçu cette demoiselle de la bonne société comme une figure inatteignable en raison de son statut social privilégié. Cependant, il n’éprouve pas d’amour véritable pour cette insoumise. En d’autres termes, il feint de ressentir une extraordinaire passion pour elle, alors qu’il n’en est rien. Évidemment, il n’ignore pas qu’en ayant une relation intime avec la jeune femme, il transgressera un interdit. Somme toute, Jean éprouve une tentation de transcender sa condition sociale de domestique qui se révèle plus forte que la crainte qu’il ressent à l’idée de subir un châtiment.

Une liaison amoureuse funeste

Peu de temps après que les amants aient consommé leur relation charnelle, ils appréhendent les conséquences négatives que leur geste, contraire aux règles de la bienséance et à la religion, risque d’engendrer. Dans ces circonstances, l’opposition aux normes sociopolitiques dominantes qui unissait la maîtresse et le serviteur s’effrite. Julie découvre promptement que Jean s’est joué d’elle lorsqu’il prétendait éprouver un sentiment amoureux à son égard. Pour se venger, l’héroïne manifeste un sentiment de mépris prononcé envers le jeune homme, en vertu du statut social inférieur qui est le sien. Subséquemment, Jean et mademoiselle Julie se lancent dans une discussion particulièrement acrimonieuse, voire cruelle à travers laquelle ils s’accusent mutuellement d’êtres responsables de la grave transgression de l’ordre morale qu’ils ont commise. N’empêche que, par moments, on constatera que les amants seraient prêts à se réconcilier pour tenter de fuir la persécution qui les guette et d’accéder à une nouvelle vie, en Suisse. Malheureusement, leurs sentiments de solidarité réciproques ne s’avéreront pas assez solides pour surmonter des impondérables et transformer une velléité en réalité. Par ailleurs, sachant qu’elle risque grandement de porter l’odieux de s’être abaissée à avoir des rapports sexuels avec un simple serviteur, mademoiselle Julie songe, de manière sérieuse, à se suicider pour préserver son honneur. Or, plutôt que de tenter de dissuader la protagoniste de commettre un geste irréparable, Jean la pousse à le faire afin de cacher l’incartade qu’il a lui-même commise. De son côté, éprouvant encore un certain attachement pour son éphémère amant, Julie se tranchera la gorge en utilisant le rasoir de Jean. Elle deviendra donc la victime expiatoire d’une société aux valeurs misogynes. En choisissant de clore son intrigue de cette façon, August Strindberg procède à une critique virulente du conservatisme sociopolitique et de l’intolérance qui caractérisaient la Suède de la fin du dix-neuvième siècle. Du reste, il faut savoir gré à Serge Denoncourt de nous suggérer que de telles valeurs collectives constituent des entraves inacceptables, par rapport à l’affirmation des droits individuels, dans différentes sociétés du monde contemporain.

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