Édition du 7 avril 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections Québec 2014

Mais quelle mouche a donc piqué Jean-François Lisée ?

En réponse aux deux textes de Jean-François Lisée parus dans son blogue le 11-03-2014 et le 12-03 2014.

Dans le sillage du tsunami que la candidature de Pierre Karl Péladeau a déclenché en cette première semaine de campagne électorale 2014, on pourrait facilement avoir l’impression que, lorsqu’il s’en prend à Québec solidaire, Jean-François Lisée est en train de nous révéler, en les exposant au grand jour, les étroites limites de son fond de commerce politique : un nationalisme étriqué à peine mâtiné de social-libéralisme à la mode de Tony Blair ?

Lui qui nous avait habitués, tant dans ses livres que dans ses blogues ou ses interventions journalistiques à faire ressortir avec habileté l’élément central d’une conjoncture, ou à apporter des nuances décisives dans la compréhension d’une situation politique complexe, voilà qu’on le retrouve parti en guerre —en véritable opération commandée— contre Françoise David et Amir Khadir. Et sans aucune nuance ni mise en perspective digne de ce nom. Comme si l’intellectuel qu’il était, avait soudainement cédé la place au politicien plein de rancoeur !

Se désoler de Françoise David et d’Amir Khadir

On le voit ainsi se désoler du fait que Françoise David aurait soit disant « franchi une ligne éthique en faisant preuve de mépris envers les militants progressistes du grand parti de rassemblement souverainiste qu’est le Parti québécois (sic) (...) ».

Quant à Amir Khadir, qui dans une conversation libre avec un citoyen de son comté, avait sur la base de son propre parcours personnel et des leçons qu’il en avait tirées en Iran, évoqué le danger d’un nationalisme sans rivage (justement « ni de gauche, ni de droite »), il va plus loin encore, exigeant « Qu’il s’excuse sans délai », lui qui aurait été « prisonnier de ses propres erreurs de jugement », à voir « Khomeini » aujourd’hui « partout ». De quoi, devant tant d’amalgames simplificateurs, rester pantois et avoir envie de lui souffler gentiment à l’oreille que dans ce cas-ci, c’est bien peut-être à lui qu’on devrait faire le reproche d’être « prisonnier de son passé ».

La schizophrénie péquiste

Quoi qu’il en soit, la dureté des attaques, tout comme leur orientation générale, est à sa manière révélatrice d’un malaise profond qui bouscule aujourd’hui les militants péquistes. Et pour cause, on touche ici au cœur de la stratégie du Parti québécois et à ces ambiguïtés d’aujourd’hui. Quelque chose de schizophrénique, au sens propre du terme, c’est-à-dire générant dires et faits en tous points contradictoires les uns avec les autres, de telle sorte qu’on finit par ne plus savoir où ce dernier loge et s’il ne serait pas en train d’expérimenter une sorte de dédoublement de personnalité. À déboussoler jusqu’à ses propres partisans ! Songez-y bien !

Alors que Pauline Marois a clairement annoncé lorsqu’elle a pris la direction du Parti québécois, qu’elle ne s’engagerait pas dans un référendum lors d’un premier mandat, et alors qu’elle a privilégié depuis l’idée d’une gouvernance souverainiste ainsi que la seule publication d’un livre blanc en la matière, on la retrouve aujourd’hui –avec son nouveau candidat milliardaire vedette PKP—en train de plancher en conférence de presse sur les vertus d’une souveraineté qui ne s’affranchirait pas du dollar canadien et ne s’offusquerait pas de ne pas avoir une place au conseil d’administration de la Banque centrale du Canada. Et cela, sans préparation aucune, comme si on se trouvait soudainement en pleine campagne référendaire, et pas du tout dans une élection dont rien n’assure au PQ qu’il pourra la gagner facilement.

Alors que les élites péquistes jouent du violon « unitaire » et se déclarent partisanes, à l’instar de J.F. Lisée, M. Laviolette, G. Larose, etc., d’un large rassemblement nationaliste non partisan, elles le font maintenant rimer avec le ralliement inconditionnel à un homme providentiel, patron de choc et propriétaire milliardaire d’un empire médiatique connu pour ses prises de positions droitières et anti-syndicales, muselant ainsi à l’avance les secteurs progressistes du parti et leur ôtant de fait toute possibilité de peser dans la balance de manière effective pour donner au projet d’indépendance son inaliénable dimension populaire.

Un mirage à portée de main ?

En fait —c’est ce qui explique la dureté des attaques contre Québec solidaire— le projet de souveraineté initié par le PQ a pris au fil du temps une tournure tout autre, en s’appauvrissant et se réduisant comme peau de chagrin. Sous la gouverne de Pauline Marois, on a cherché à en repousser dans le temps la mise en œuvre et on s’est employé à en diluer le contenu originellement plus progressiste, en l’arrimant solidement à un projet économique social-libéral pour ne pas dire parfois ouvertement néolibéral. D’où les bras ouverts aujourd’hui à PKP, mais aussi et surtout les volontés de s’acquitter au plus vite de la dette, ou encore de hausser les tarifs d’hydro-électricité, ou de favoriser le tournant pétrolier, etc. D’où enfin pour tant de souverainistes déboussolés, le mirage que peut représenter la candidature de PKP : celui de donner l’impression que l’indépendance est à portée de main, sans plus avoir à réfléchir sur son contenu comme sur ses objectifs et encore moins de s’interroger sur cette schizophrénie ambiante.

Et que Québec solidaire par la voix de ses députés, puisse mettre en lumière les aléas d’un tel projet et rappeler ce qu’il en est des exigences d’un authentique projet indépendantiste et progressiste –ce que justement tout intellectuel de l’acabit de Jean-François Lisée devrait faire— c’est à n’en pas douter, cela la mouche qui a piqué Jean-François Lisée.

Dans un sens c’est plutôt une bonne nouvelle !

Pierre Mouterde

Sociologue et essayiste

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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