Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

Platon : Athènes 428 – 348

Socrate et les trois grandes périodes dans l’œuvre de Platon (Texte 2)

La devise de Socrate se résume dans la formule lapidaire suivante : « Connais-toi toi-même ». Cette formule nous invite à être notre propre juge, à chercher la vérité en nous-même et non pas dans l’opinion la plus largement répandue au sein de la foule. Il retient de sa mère, qui était une sage-femme, la maïeutique (l’art d’accoucher) qu’il appliquera aux idées contenues à l’intérieur de nous-même. Socrate disait d’ailleurs : «  Nul n’est méchant volontairement ». Socrate fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, la vie quotidienne peut faire place à la philosophie. La philosophie étant définie ici comme correspondant à « l’art d’accoucher les idées » (Théétète).

1.0 Sur l’art d’accoucher les idées selon Socrate

Voici comment Socrate définissait la particularité de son art d’accoucher les idées :

« SOCRATE

VII. – Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leurs âmes en travail et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, c’est qu’il rend capable de discerner à coup sûr si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J’ai d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la voici ; c’est que le dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer. Je ne suis donc pas du tout sage moi- même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s’attachent à moi, bien que certains d’entre eux paraissent au début complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet, des progrès merveilleux non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair comme le jour qu’ils n’ont jamais rien appris de moi, et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce au dieu et à moi. »

[…]

« XLIV. – Si donc, Théétète, tu essayes par la suite de concevoir d’autres pensées et si tu les conçois, tu seras plein de choses meilleures grâce à la discussion présente, et, si tu demeures vide, tu seras moins à charge à ceux que tu fréquenteras, et plus doux, parce que tu seras assez sage pour ne pas croire que tu sais ce que tu ne sais pas. C’est là tout ce que mon art peut faire, et rien de plus. Je ne sais rien de ce que savent les grands et admirables sages de ce temps et du temps passé. Quant à l’art d’accoucher, ma mère et moi, nous l’avons reçu de Dieu, elle pour les femmes, et moi pour les jeunes gens d’âme généreuse et pour tous ceux qui sont beaux[1]. »

La philosophie est donc définie ici comme correspondant à un exercice de libération face à la pensée commune. Une rupture et, par conséquent, une purification de l’esprit à l’égard des habitudes contractées dans la vie ou l’existence concrète (La République, Livre VII).

2.0 Âme et choix rationnel

Comme l’illustre l’extrait suivant, l’examen socratique vise à rien de moins que l’amélioration de l’âme au moyen de la délibération et du choix le plus rationnel :

« SOCRATE

VI. – Ah ! mon cher Criton, ton zèle aurait bien du prix à mes yeux, s’il s’accordait avec le devoir ; sinon, plus il est ardent, plus il est fâcheux. Il nous faut donc examiner si nous devons faire ce que tu proposes, ou non ; car ce n’est pas d’aujourd’hui, c’est de tout temps que j’ai pour principe de n’écouter en moi qu’une seule voix, celle de la raison, qui, à l’examen, me semble la meilleure. » Criton, BEQ, p. 29.


L’excellence de l’âme, qui est tributaire de la connaissance et qui a pour effet de rendre l’individu moralement autonome, est présentée dans le livre Gorgias comme le propre de l’art politique (« L’un se rapporte à l’âme : je l’appelle politique. »).

SOCRATE

XIX. – Voyons maintenant si j’arriverai à t’expliquer plus clairement ce que je veux dire. Je dis que, comme il y a deux substances, il y a deux arts. L’un se rapporte à l’âme : je l’appelle politique. Pour l’autre, qui se rapporte au corps, je ne peux pas lui trouver tout de suite un nom unique ; mais dans la culture du corps, qui forme un seul tout, je distingue deux parties, la gymnastique et la médecine. De même dans la politique je distingue la législation qui correspond à la gymnastique et la justice qui correspond à la médecine. Comme les arts de ces deux groupes se rapportent au même objet, ils ont naturellement des rapports entre eux, la médecine avec la gymnastique, la justice avec la législation, mais ils ont aussi des différences.

Il y a donc les quatre arts que j’ai dits, qui veillent au plus grand bien, les uns du corps, les autres de l’âme. Or la flatterie, qui s’en est aperçue, non point par une connaissance raisonnée, mais par conjecture, s’est divisée elle-même en quatre, puis, se glissant sous chacun des arts, elle se fait passer pour celui sous lequel elle s’est glissée. Elle n’a nul souci du bien et elle ne cesse d’attirer la folie par l’appât du plaisir ; elle la trompe et obtient de la sorte une grande considération. C’est ainsi que la cuisine s’est glissée sous la médecine et feint de connaître les aliments les plus salutaires au corps, si bien que, si le cuisinier et le médecin devaient disputer devant des enfants ou devant des hommes aussi peu raisonnables que les enfants, à qui connaît le mieux, du médecin ou du cuisinier, les aliments sains et les mauvais, le médecin n’aurait qu’à mourir de faim. Voilà donc ce que j’appelle flatterie et je soutiens qu’une telle pratique est laide, Polos, car c’est à toi que s’adresse mon affirmation, parce que cette pratique vise à l’agréable et néglige le bien. J’ajoute que ce n’est pas un art, mais une routine, parce qu’elle ne peut expliquer la véritable nature des choses dont elle s’occupe ni dire la cause de chacune. Pour moi, je ne donne pas le nom d’art à une chose dépourvue de raison. Si tu me contestes ce point, je suis prêt à soutenir la discussion[2]. »


Socrate : Le bouc émissaire

Dans la foulée de la défaite d’Athènes aux mains de Sparte, Socrate sera cité en procès et accusé, à l’âge de 71 ans, d’avoir blasphémé les dieux, désobéi aux lois de la Cité et corrompu la jeunesse. Il sera jugé par un tribunal populaire (une foule) et condamné à mort. Il s’éteint courageusement en 399 avant J.-C. après avoir bu la ciguë et surtout à la suite d’une tranquille discussion avec quelques-uns de ses disciples sur l’immortalité de l’âme. Socrate croyait dans la validité du savoir vrai sur un monde organisé par l’intelligence. Au conventionnalisme politique et moral des sophistes (réduction du vrai à un accord entre les personnes entre elles) Socrate oppose l’affirmation de la transcendance de la loi. Selon lui il faut obéir à une décision même injuste, car la désobéissance est plus grave qu’une condamnation inique. Socrate meurt pour un crime qu’il n’a pas commis. Il meurt en se sacrifiant à l’exigence d’assujettissement du sujet à l’ordre de la cité, mais en niant, par sa référence à une loi suprême, l’enfermement de l’homme dans les limites des conventions sociales.


Impact de la mort de Socrate sur Platon

La mort de Socrate affecte profondément Platon. Platon jusqu’alors envisageait une carrière dans la politique active. La condamnation de Socrate aura pour effet de tout remettre en question ici. Aux yeux de Platon, Socrate, cet homme tellement admirable, qui s’identifiait à la Justice dans ses paroles et dans ses actes, a été contraint de se défendre contre la violence des tyrans avant d’être condamné par la foule majoritaire, le pouvoir du plus grand nombre (la démocratie), non sans avoir démontré, lors de son procès, que son langage empreint de sagesse demeurait inaccessible aux juges.

Platon conclut de cette observation que le philosophe, qui selon lui devait régner, était impuissant de faire partager sa raison dans le cadre de la cité-État existante et s’il en était ainsi, cela était dû au fait que cet État était profondément injuste. Pour le rendre juste et conforme aux exigences de la sagesse (la droite raison) il était nécessaire de pourvoir à l’éducation des personnes intéressés par l’exercice du pouvoir. Le succès de cette entreprise politique s’appuie sur deux piliers : la Philosophie et la Pédagogie. Le philosophe doit devenir chef d’école, d’où la création de l’Académie dont il fut le fondateur et le directeur. Platon quittera Athènes et entreprendra divers voyages et pérégrinations qui le conduiront à Mégare, en Égypte et également à Syracuse où il tentera de gagner à ses idées politiques nul autre que Denys l’Ancien. Cette démarche sera un échec. Le tyran ira même jusqu’à expulser Platon de ses terres. Ce sera à l’occasion de son retour à Athènes, qu’il fondera son Académie qu’il dirigera de 387(environ) jusqu’au moment de sa mort survenue en 348 avant J.C. Il y dispensait une formation en mathématiques et en philosophie, tout en préparant ses membres à jouer un rôle politique.

Platon était d’avis que les mathématiques (la géométrie plus spécifiquement) fondent l’objectivité (la certitude) en science et par conséquent en philosophie également. Il est l’auteur de nombreux dialogues qui portent sur les Idées (Parménide), l’amour (le Banquet), le beau (Phèdre), la nature (Timée), la science (le Théétète), l’immortalité de l’âme (le Phédon), la vertu (le Ménon) et la politique (La République, Les lois, Le politique et la Lettre VII).


Les trois périodes (début, milieu et fin) dans l’œuvre de Platon

Les spécialistes divisent l’oeuvre de Platon en trois grandes périodes. La première période s’étend sur environ quinze années (de 399 à 385) et comporte deux sous-périodes : la période de « jeunesse » (399 à 390) durant laquelle Platon a composé les ouvrages suivants : Hippias mineur, Euthyphron, Ion, Lachès, Charmide, Apologie de Socrate, Criton, et Protagoras. Cette sous-période se clôt par la mort de Socrate en 399 avant J.-C. La période de transition ne compte que cinq années et va de 390 à 385. Platon aurait écrit durant ce quinquennat les titres suivants : Gorgias, Ménon, Hippias majeur, Euthydème, Lysis, Ménexène, [La République (Thrasymaque) ?]. La deuxième période dite de « maturité » va de 385 à 370. Platon aurait composé durant cette période les ouvrages qui suivent : Le Banquet, Cratyle, Phédon, La République II-X et Phèdre. Durant la troisième période qui va de 370 à 347, Platon aurait rédigé Théétète, Parménide, Le Sophiste, Le Politique, Timée, Critias, Philèbe, Les Lois I-XII et finalement Lettres[3].

La semaine prochaine, dans le texte 3, nous traiterons un peu plus longuement des sophistes, de l’exercice du pouvoir et de la réminiscence.

Yvan Perrier

22 août 2020

yvan_perrier@hotmail.com

BIBLIOGRAPHIE

Colas, Dominique. 1992. La pensée politique. Paris : Larousse, 768 p.

Canto-Sperber, Monique (dir.). 1998. Philosophie grecque. Paris : Presses universitaires de France. 885 p.

Chatelet, François, Olivier Duhamel et Evelyne Pisier. 1989. Dictionnaire des œuvres politiques. Paris : Presses universitaires de France, 1145 p.

Denis, Henri. 1993. Histoire de la pensée économique. Paris : Presses universitaires de France, 739 p.

Dixsaut, Monique. « Platon ». https://universalis-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/encyclopedie/platon/. Consulté le 7 août 2020.

Maire, Gaston. 1966. Platon : Sa vie, son œuvre avec un exposé de sa philosophie. Paris : Presses universitaires de France, 123 p.

Mattéi, Jean-François. 2005. Platon. Paris : Presses universitaires de France, 127 p.

Piotte, Jean-Marc. 1997. Les grands penseurs du monde occidental : L’éthique et la politique de Platon à nos jours. Montréal : Fides, 607 p.

Platon. 1966. La République. Paris : Garnier-Flammarion, 510 p.

Platon. 1987. Gorgias. Paris : Garnier-Flammarion, 382 p.

Platon. 1989. Platon par lui-même. Paris : GF-Flammarion, 263 p.

Platon. 1993. Le sophiste. Paris : GF-Flammarion, 324 p.

Platon. 1995. Théétète. Paris : GF Flammarion, 413 p.

Platon. 2004. La république. Paris : GF Flammarion, 801 p.

Platon. 2006. Les lois : Livres I à VI. Paris : GF Flammarion, 459 p.

Platon. 2006. Les lois : Livres VII à XII. Paris : GF Flammarion, 427 p.

Platon. 2011. Phédon, Le banquet, Phèdre. Paris : Tel Gallimard. 235 p.

Pol-Droit, Roger. 2008. Une brève histoire de la philosophie. Paris : Flammarion, 317 p.

Williams, Bernard. 2000. Platon. Paris : Édition du Seuil, 95 p.

[1] Platon. Théétète. https://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Platon-Theetete.pdf. Consulté le 16 juin 2020.

[2] Platon. Gorgias . BEQ,. https://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Platon-Gorgias.pdf . Consulté le 12 juin 2020.

[3] S’ajoute ici toute une série de dialogues apocryphes (écrits dont l’authenticité n’est pas établie hors de tout doute) dont on trouvera la liste dans l’article de Monique Dixsaut. « Platon ». https://universalis-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/encyclopedie/platon/. Consulté le 7 août 2020.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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