Édition du 19 janvier 2021

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Platon : Les lois

Résumé des Livre V et Livre VI (Texte 21)

Platon. 2006. Les lois : Livres I à VI. Traduction par Luc Brisson et Jean-François Pradeau. Paris : Garnier-Flammarion, 459 p.

Livre V

« Car de toutes les choses que possède un homme, c’est l’âme qui est ce qu’il y a de plus divin après les dieux, elle est ce qui nous définit le mieux  ». Ainsi s’exprime l’Étranger d’Athènes au début du Livre V. Platon passe en revue les bonnes façons (le respect des devoirs) et les mauvaises façons (les défauts à éviter) d’honorer l’âme. Il faut faire le bien et proscrire le mal. Puisqu’il en est ainsi, le citoyen doit se mettre au « service des lois » de sa cité (p. 257). Il doit se montrer respectueux envers lui-même, ses parents, ses biens, la parenté, les amis, les associés, les étrangers et également sa cité. Dans la cité à créer « en paroles d’abord » il faut indiquer la voie à suivre pour que les citoyens mènent « la vie la plus belle qui soit » (p. 258). Platon postule « qu’aucun homme ne commet l’injustice de son plein gré » (p. 259). S’il le fait c’est en raison de son ignorance. Il faut donc rappeler que «  ce qui vient en tête de tous les biens, pour les dieux […] comme pour les hommes », c’est « la vérité » (p. 258). D’une manière générale, une vie vraie est une vie bien conduite. Elle s’inscrira dans le respect des quatre modes de vie avérés : vie de tempérance, vie de réflexion, vie de courage et une vie de santé.

Le préambule de la législation est considéré comme ayant été mené à « terme », il faut donc maintenant «  tracer une esquisse des lois de la constitution » (p. 264). L’organisation de la cité repose sur « deux volets  » : « l’attribution des magistratures aux individus » et « l’institution des lois pour ces magistrats  » (p. 264). Dans cette nouvelle cité à voir le jour il y aura un processus de « purification » sociale (p. 265) en vue d’éliminer le recrutement d’éléments malsains. Ne serait-ce pas encore une crainte des dirigeant-E-s qui pousse Platon à vouloir purifier les aspirant-E-s au gouvernement ? Cette manie la détourne de la sagesse, au point où le sage conseil se transforme en prescription autoritaire.

Puisqu’il s’agit de fonder une nouvelle cité il ne saurait y avoir de « disputes redoutables et périlleuses que suscitent la propriété foncière, la remise des dettes et le partage des terres » (p. 266). Se pose donc, au sujet « du partage des terres et des lieux de résidence  », la seule question suivante : «  Quel pourrait bien être le mode du partage correct ? » (p. 267). La réponse se trouve dans une donnée mathématique : cinq mille quarante exploitants agricoles. Pourquoi ce nombre ? Parce qu’il est divisible d’un à dix et qu’il admet jusqu’à « cinquante-neuf divisions » (p. 268). Ces opérations peuvent être utiles pour les opérations en « lien avec « la guerre » ou « les occupations de paix » (p. 268). Du point de vue religieux, les différents rites seront respectés par le législateur. Il faut donc que dans chaque cité, chaque homme à l’égard de tout autre veille par-dessus tout à ne jamais faire preuve de tromperie à l’égard de qui que ce soit ; on devra plutôt être simple et franc en toute circonstance, et ne pas se laisser abuser par la fausseté d’autrui » (p. 269). À sa crainte des dirigeant-E-s s’ajoute celle de la concentration trop élevée de population ; crainte justifiée sur la base de calculs fixant son importance en temps de guerre comme de paix, et non trop loin apparaît la nécessité de la franchise, comme si cette justification derrière sa crainte plus ou moins claire respectait ce dernier critère aussi efficacement qu’une autre jugée à son tour raisonnée.

La meilleure constitution qui puisse être imaginée est celle « où se réalise le plus possible pour toute la cité le vieux diction […] qui veut que «  vraiment tout est commun entre amis  » » (p. 270). Ce modèle, plus que parfait, est hors d’atteinte. Il faut y apporter des dérogations. Il faut accepter la propriété privée de la terre et la transmission de la terre de père en fils. Celle-ci, par contre, restera immuable de même que la répartition de la population. Il y aura une régulation des naissances et les mariages seront également réglementés.

Les citoyens ne doivent pas chercher à s’enrichir. Ils ne possèderont ni or, ni argent (p. 273). Le prêt à intérêt sera interdit (p. 274). Le dessein du législateur ne consiste pas à «  rendre la cité qu’il prétend servir par ses lois la plus puissante, la plus riche possible  » (p. 274) — voilà sa troisième crainte, c’est-à-dire le gain de richesse qui rime avec envie, conflit et désordre. À travers son action, le législateur vise à faire en sorte que «  la cité soit la meilleure et la plus heureuse possible  » (p. 274) — voire autosuffisante. L’objectif des lois de la nouvelle cité est « de rendre les citoyens le plus heureux possible et de faire qu’il y ait entre eux le plus de concorde possible » (p. 275). Donc le moins de discorde possible signifie, le moins de procès. Dans cette cité, il y aura « quatre classes censitaires » (p. 276). Les écarts de revenus entre ces quatre classes ne seront pas trop prononcés. La cité sera divisée en « douze parties […] égales » (p. 278), chacune placée sous la protection d’un des douze dieux. C’est vers cet idéal que l’action du législateur doit viser. Les mathématiques (c’est-à-dire, les chiffres) sont très importantes ici. Ce sont elles qui président aux grandes divisions. Il en est ainsi pour Platon parce qu’elles sont indubitablement à ses yeux un principe d’ordre. En acquérir la maîtrise permet de pallier le manque de sagesse observé chez les Égyptiens et les Phéniciens (p. 280). Le législateur devra également tenir compte de certains facteurs naturels relevant du climat et de l’environnement. Ces facteurs y sont pour quelque chose dans la supériorité ou l’infériorité des hommes (p. 281).

Pour conclure

Dans le Livre VI Platon expose les principales caractéristiques d’une vie vertueuse. Il poursuit ensuite sa réflexion au sujet du nombre d’exploitants agricoles et de la sélection (purification sociale) de la population de la cité. La ville sera divisée en douze parties. Chacune sera placée sous la protection d’un des douze dieux. Les colons préalablement sélectionnés devront administrer leur propriété et leurs biens. La population de la nouvelle colonie sera divisée en quatre classes sociales aux revenus distincts. Ce sont les mathématiques qui président à ces divisions. Pourquoi avoir retenu le critère des mathématiques ? Parce que, chez Platon, il s’agit de la discipline royale qui est à l’origine d’un principe d’ordre et d’harmonie. À ne point oublier que cette science des chiffres possédait peu d’initiés et relevait d’une connaissance transmise par les dieux.

Livre VI

La constitution repose sur deux piliers : les magistratures et les lois (p. 282). La première partie du Livre VI est consacrée à la description des magistratures et la deuxième partie porte sur le droit familial, le partage du territoire civique et l’importance de perpétuer ce partage. Quelles seront les tâches principales des magistrats ? Comment seront-ils choisis ? Ils auront à superviser les lois, enregistrer les déclarations de fortune des citoyens, confisquer au profit de l’État ce qui va au-delà du montant autorisé par le législateur (p. 288-289). Une très longue section de ce Livre VI est consacrée au mode d’élection et de sélection des stratèges militaires, des membres du conseil de la cité (« trente douzaine de personnes » (p. 291)) et des autres personnes (dont la liste est longue et détaillée) qui occupent des fonctions officielles désignées.

Dans la nouvelle cité, «  (d)ans la mesure du possible, rien ne doit rester sans surveillance » (p. 295). Tous doivent agir avec un sens très aigu du juste (p. 292) et de la justice (p. 298). Platon affirme que l’homme « est un animal apprivoisé » (p. 304-305) qui sera dans sa cité nouvelle « éduqué » par les meilleurs citoyens. Quelques remarques sont formulées en cas de décès des personnes qui exercent une « magistrature publique » (p. 304) et sur le fonctionnement des tribunaux (p. 305). Suit une réflexion quant à « l’établissement des lois » (p. 307). La réalisation d’une œuvre législative n’est pas le résultat d’une génération spontanée. Il s’agit d’une œuvre qui, à l’instar de la réalisation d’une œuvre picturale, est « sans limite » de temps (p. 308). Le cadre des lois doit avoir un caractère « qui s’inspire de la religion » (p. 311). Au sujet du mariage, il faut que « chacun recherche le mariage qui favorise la cité, non celui qui plait le mieux à lui-même » (p. 314). Il a déjà été précisé que l’homme qui ne sera pas marié à l’âge de trente-cinq ans «  sera chaque année frappé d’une amende » (p. 315). Les couples se formeront en respectant la diversité sociale et économique (p. 314-315). Il faut « interdire les dots » (p. 315).

Sur la délicate question des esclaves, Platon suggère « deux expédients », en vue de rendre plus acceptable leur « servitude » : « de ne pas avoir pour esclaves des hommes du même pays et surtout, dans la mesure du possible, des hommes qui ne parlent pas la même langue ; puis de les traiter comme il faut, non pas seulement en vue de leur bien, mais surtout en vue de notre propre intérêt  » (p. 320).

Arrive maintenant la question des édifices, des temples et des remparts dont Platon «  trace brièvement une esquisse  » (p. 321). Le livre se clôt sur la question des mariages, de la place des femmes dans les repas pris en commun (les syssities), la possibilité pour le législateur d’adopter des lois qui concernent à la fois la vie publique et la vie privée (p. 324).

Les jeunes mariés doivent «  donner à la cité les enfants les plus beaux et les meilleurs possible  » (p. 330). Ils atteindront cet objectif sous la surveillance des « inspectrices des femmes » (p. 331). Si, au bout de dix ans, les couples ne parviennent pas à avoir d’enfants, Platon entrevoit la possibilité d’une séparation entre les conjoints (p. 331).

Le Livre VI se termine par le paragraphe suivant :

«  L’âge de se marier sera chez les filles entre seize et vingt ans, limite extrême ; chez les jeunes hommes, entre trente et trente-cinq ans. Pour exercer une magistrature, une femme devra avoir quarante ans et un homme trente ans. Pour ce qui est de la guerre, les hommes seront mobilisables entre vingt et soixante ans. Pour ce qui est des femmes, en ce qui concerne les services qu’on jugera devoir leur demander quant à la guerre, on fixera ce qui est possible et convenable pour chacune, jusqu’à l’âge de cinquante ans  » (p. 332).

Platon ne passe pas sous silence la question de la place des femmes dans la vie de la cité. Il ne confine pas uniquement à leur rôle de femmes reproductrices. Il les voit plutôt comme des personnes qui ont un potentiel réel à la vie de la cité. Cette relation n’est pas cependant réellement égalitaire. Elle comporte toujours des discriminations.

Pour conclure

Cet effort d’encadrement, pour ne pas dire de normalisation des rôles, des statuts et des fonctions à l’intérieur de la cité, sert à la mise en place d’un ordre politique et moral destiné à éduquer et à élever la nature humaine vers les hautes sphères de la sagesse, grâce à laquelle la Cité idéale (juste) deviendra réalité. Or, cette démarche expose une inclination autoritaire, despotique en quelque sorte, dans la mesure où la nature humaine doit se plier à des lois basées sur une rationalité des chiffres, soit par les âges, soit par le nombre maximal à ne point dépasser. Parce que l’harmonie et l’ordre s’obtiennent soi-disant par les calculs, dont nous ignorons cependant tous les tenants et aboutissants. En effet, Platon semble diviniser une science en ignorant ce qu’elle représente réellement, sorte d’effet hyperbolique l’éloignant de la pure sagesse ; en quoi effectivement les nombres peuvent venir aider à l’élévation de l’âme qui recherche un équilibre à travers son support terrestre et dans la justice, le courage et la tempérance ? Platon veut encadrer à la fois la reproduction, l’éducation, l’autorité, la défense militaire, la subsistance, le respect des dieux et ainsi de suite, à la condition de mettre tout en commun, ce qui semble paradoxal compte tenu des restrictions multiples fixées et qui semblent davantage restreindre des groupes et en autoriser d’autres à certaines sphères devenues soudainement nébuleuses. Par un oubli de la sagesse qui est la sienne, sa démonstration impose au lieu de conseiller et de guider. Aux règles élémentaires de l’équilibre, il rajoute un ordre et des prescriptions, créant plutôt un déséquilibre entre l’excès d’ordre et une faiblesse d’harmonie. Voilà comment ses craintes l’ont fait dévier.

Yvan Perrier

Guylain Bernier

6 décembre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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