Édition du 4 octobre 2022

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Asie/Proche-Orient

Quel était le but de cette guerre à Gaza ?

Trois jours après le lancement [le vendredi 5 août 2022] par Israël de sa dernière opération militaire à Gaza, on ne sait toujours pas à quoi tout cela a servi.

Tiré de À l’encontre.

Avec l’annonce d’un cessez-le-feu négocié par l’Egypte dans la nuit de dimanche à lundi, les analystes israéliens se sont empressés de considérer la campagne « harmonieuse » du Premier ministre intérimaire Yair Lapid [en fonction depuis le 1er juillet 2022] et du ministre de la Défense Benny Gantz comme un succès. Après avoir violemment arrêté Bassam al-Saadi, un haut dirigeant de la branche du mouvement Jihad islamique en Cisjordanie occupée, l’armée israélienne a verrouillé les communautés frontalières autour de Gaza pendant près d’une demi-semaine en prévision d’une attaque de représailles présumée. Elle a finalement commencé à lancer des frappes aériennes dans la bande de Gaza, auxquelles les militants [du Jihad islamique et d’autres fractions] ont répondu par des volées de tirs de roquettes [interceptés à quelque 97% par le système de défense israélien « Dôme de fer », selon Reuters]. Ces escalades se sont soldées par la mort de 44 Palestiniens, dont 15 enfants, et par plus de 350 blessés.

Lapid et Gantz, qui auraient lancé l’opération sans le consentement nécessaire du cabinet de sécurité, ont tous deux été félicités pour le prix relativement bas payé par les Israéliens lors de cette dernière « vague de violence », ainsi que pour les frappes rapides et « précises » sur les principaux commandants du Jihad islamique dans la bande de Gaza. En dehors d’un certain nombre de protestations de Palestiniens et de militants de gauche israéliens à travers le pays, le public israélien, qui bénéficie largement du statu quo d’un siège sans fin et d’une domination coloniale, a salué une attaque qui semble avoir très peu changé la situation sur le terrain.

Pourtant, malgré les éloges adressés aux dirigeants israéliens, les récits en provenance de Gaza – où plus de deux millions de Palestiniens et Palestiniennes, dont beaucoup sont des réfugiés de la Nakba, vivent dans des conditions insupportables – étaient presque insoutenables. Des images de corps d’enfants calcinés, de bâtiments démolis et de centaines de personnes fuyant leur maison en portant sur leur dos leurs biens les plus précieux se sont diffusées. Les habitants de Gaza, dont beaucoup sont encore en train de reconstruire leurs habitations après la dernière guerre d’Israël contre la bande de Gaza en mai 2021, devront enterrer les morts et soigner les blessés, alors que plus de violence est pratiquement garantie à l’avenir.

L’assaut de trois jours a fait écho à une autre opération israélienne en 2019 : l’assassinat du commandant du Jihad islamique Baha Abu al-Ata, tué alors qu’il dormait à son domicile. A l’époque, j’avais écrit [Edo Konrad, responsable du site israélien +972] que l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahou avait pris l’initiative de cet assassinat comme un moyen d’« échapper à ses bourbiers politiques ou juridiques ». Cette fois-ci, c’est Lapid qui semble être à la recherche d’une image de victoire, peut-être dans le but d’améliorer son profil de faucon avant les élections israéliennes [du 1er novembre 2022]. Le résultat a été une offensive non provoquée contre une population civile dont la vie est largement dictée par le bon vouloir de l’appareil sécuritaire israélien.

C’est ainsi que l’establishment militaire et politique israélien préfère diriger les choses. Gaza est devenu, à bien des égards, la version la plus extrême du projet de bantoustanisation d’Israël en Palestine. Plutôt que de devoir gérer directement des millions de Palestiniens, la logique de l’apartheid israélien exige que les différentes enclaves des territoires occupés restent quelque peu autonomes, tout en conservant le pouvoir fondamental de contrôler et d’intervenir dans leurs affaires en vue des intérêts d’Israël.

En conséquence, alors qu’en Cisjordanie, Israël a confié une grande partie de ses tâches de sécurité à une Autorité palestinienne affaiblie et autoritaire ; à Gaza, le territoire presque hermétiquement clos est contrôlé par le Hamas, tout aussi autoritaire [1].

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, Israël ne souhaite pas réellement renverser le Hamas ; il en a besoin pour maintenir le statu quo, en contrecarrant continuellement la possibilité d’une unification palestinienne tout en empêchant un groupe encore plus radical, comme le Jihad islamique, de prendre sa place. Et tandis qu’Israël combattra ces groupes palestiniens pour les tenir en respect, son système de contrôle restera finalement en place.

Mais s’il est élu en novembre, Lapid apprendra probablement la même dure leçon que ses prédécesseurs : chaque « victoire » militaire à Gaza est une victoire à la Pyrrhus, et Israël, malgré toutes ses démonstrations, n’a pas de stratégie à long terme pour la bande de Gaza autre que celle impliquant une guerre et un bain de sang incessants. Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais, de solution militaire israélienne pour Gaza ; le meurtre de combattants et de commandants palestiniens ne fait qu’ouvrir la porte à de nouvelles générations de militants endurcis prêts à reprendre le flambeau de la lutte armée.

Plus important encore, il n’y a aucune raison de croire qu’un peuple entier vivant sous la brutalité d’un siège depuis 15 ans, et plus de sept décennies de dépossession, décidera soudainement de céder face à ses suzerains coloniaux. Tout ce qui n’est pas le démantèlement de ces structures oppressives n’est qu’un bricolage violent d’un dangereux statu quo. (Article publié par le site israélien +972, le 8 août 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Edo Konrad est le rédacteur en chef du magazine israélien +972.


[1] Amy Maguire, professeure de droit international à l’Université de Newcastle, résumait ainsi, dans The Conversation le 8 août 2022, des données bien connues concernant les conditions de survie de la population de Gaza. Ces données sont le plus souvent camouflées par le récit médiatique dominant lors des opérations de l’armée israélienne sur Gaza.

- Près des deux tiers de la population palestinienne de Gaza sont des réfugié·e·s, dont plus de 500 000 vivent dans huit camps de réfugiés à travers la bande de Gaza, dans l’une des plus fortes densités de population au monde

- 97% de l’eau de Gaza est imbuvable et l’eau contaminée empoisonne les populations.

- Les habitants de Gaza ne reçoivent en moyenne que 12 heures d’électricité par jour [et souvent moins] et sont soumis à des coupures de courant permanentes.

- Les services de santé de Gaza sont en crise perpétuelle, privés d’électricité, d’équipements vitaux, de personnel et de médicaments essentiels.

- 39% des patients ayant besoin de soins spécialisés en Cisjordanie ou en Israël se sont vu refuser ou retarder l’autorisation de quitter Gaza par Israël cette année.

- Le taux de chômage est de 46,6%, et de plus de 62% pour les jeunes.
Quatre enfants sur cinq à Gaza déclarent vivre dans la peur, le chagrin et la dépression, qui se manifestent souvent par l’automutilation.

- Des dizaines de milliers de personnes sont déplacées à l’intérieur de Gaza en raison des bombardements et de la destruction de leurs maisons. (Traduction rédaction A l’Encontre)

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