Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Qui va profiter le plus chez les enseignantEs des hausses salariales envisagées par le gouvernement Legault ?

Des engagements électoraux à la proposition gouvernementale annoncée par François Legault le 13 septembre 2019 il y a un écart qui existe

Août 2018, les partis politiques au Québec rivalisent entre eux avec un objectif en tête : gagner le maximum de votes car, faut-il le rappeler, nous sommes, à ce moment-là, en pleine campagne électorale.

En vue de recueillir le plus grand nombre de suffrages le jour du scrutin du 1er octobre 2018, les candidatEs des partis politiques prennent des engagements. Elles et ils font des promesses car (et ils le savent), il existe de nombreux problèmes dans la société qui interpellent celles et ceux qui aspirent à gouverner.

La condition enseignante, le fait est archiconnu, est sous-valorisée. Il s’agit d’une profession nettement sous-rémunérée. Les salaires à l’entrée sont bas, plus bas qu’ailleurs au pays, il faut peiner de nombreuses années avant d’atteindre le sommet de l’échelle et une fois arrivé au sommet des échelons, la comparaison avec la rémunération accordée dans les autres provinces canadiennes nous indique qu’au Québec les enseignantEs sont toujours sous-payéEs.

Lors de la plus récente campagne électorale, le Parti libéral du Québec et la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ) y sont allés de grands engagements visant à revaloriser, sur le plan de la rémunération, cette profession. Vous souvenez-vous des engagements annoncés durant ces journées où les politiciennes et les politiciens se présentent à nous en nous disant qu’ils sont porteurs des solutions magiques à la totalité de nos problèmes ? Petit rappel des engagements annoncés par le Parti libéral du Québec et la CAQ il y a un peu plus d’un an et quelques mois.

Le Parti libéral du Québec

En pleine campagne électorale, trois journalistes de Radio-Canada (Thomas Gerbet, Nathalie Lemieux et Vincent Maisonneuve) ont présenté, dans le cadre du segment La Vérif du Téléjournal, un topo fort intéressant. Le but était le suivant : vérifier jusqu’à quel point l’engagement du Parti libéral du Québec de valoriser la profession enseignante couvrait en totalité les enseignantEs. Je cite :

« La Vérif : les 3/4 des enseignants au Québec ne profiteraient pas de la hausse salariale du PLQ

Radio-Canada

Publié le 29 août 2018

Le chef du Parti libéral, Philippe Couillard, promet de revaloriser le métier d’enseignant en augmentant les salaires en début de carrière, à partir de 2021-2022. Vérification faite, les enseignants comptant plus de quatre ans d’ancienneté ne bénéficieraient d’aucune hausse de salaire. Le Québec resterait parmi les provinces qui paient le moins bien leurs enseignants. […]

Si le gouvernement libéral est reporté au pouvoir, les nouveaux enseignants commenceraient leur carrière en gagnant 53 000 $ par année, au lieu de 45 000 $ à l’heure actuelle.
[…]

Après vérification, l’augmentation salariale proposée par le PLQ ne ferait que rattraper une partie du retard par rapport aux enseignants des autres provinces canadiennes.

Avec 53 000 $, le Québec n’atteindrait même pas le salaire que donnaient l’Alberta, le Manitoba et la Saskatchewan il y a quatre ans. La plus récente étude comparative de Statistique Canada utilise des données de 2014-2015.

La promesse de Philippe Couillard consiste à faire passer directement les nouveaux enseignants à l’échelon 7 de la grille salariale.

Avec le nouveau système d’évolution du salaire proposé par les libéraux, un enseignant québécois atteindrait son salaire maximal (échelon 17) après 10 ans d’exercice, soit 82 500 $. Là encore, le Québec n’atteindrait même pas la moyenne canadienne d’il y a quatre ans (84 228 $).

[…]

Une majorité d’enseignants n’en profiterait pas

Le Parti libéral précise que les jeunes enseignants qui ont déjà amorcé leur carrière grimperont eux aussi automatiquement à l’échelon 7. En revanche, ceux qui ont plus d’expérience n’auront droit à aucune augmentation de salaire.

Après vérification, ce sont près des trois quarts des enseignants qui ne pourraient donc pas profiter de la mesure libérale. À la Fédération autonome de l’enseignement, qui représente le tiers des enseignants du Québec, 77 % des membres sont déjà à l’échelon 7 et au-delà.

La plupart des enseignants qui détiennent un baccalauréat commencent leur carrière à l’échelon 3. Ce qui veut dire que tous ceux qui ont exercé au moins quatre ans à temps plein ne bénéficieront pas de la hausse salariale. »

Bref, la promesse des libéraux de procéder à un redressement des salaires chez les enseignantEs à partir de l’année 20121-2022 ne visait que 23% des membres de la profession, c’est-à-dire une infime minorité. Dans les faits, les journalistes de la Vérif ont été en mesure d’établir que plus de 75% n’en auraient pas profité. Avec un tel engagement électoral, il n’y a réellement pas de quoi pavoiser ou faire la une des quotidiens. Qu’en est-il maintenant des engagements de la CAQ à l’endroit des enseignantEs de l’élémentaire et du secondaire ?

Les engagements de la Coalition avenir Québec (CAQ)

Hugo Pilon-Larose, du quotidien La Presse, avait obtenu, quelques mois avant le déclenchement de la campagne électorale, une entrevue avec celui qui était le porte-parole de la CAQ en matière d’éducation et qui est devenu depuis le titulaire de ce ministère : Jean-François Roberge. Lors de cette entrevue, monsieur Roberge a annoncé des engagements susceptibles d’améliorer la rémunération d’un plus grand nombre (et non de la totalité) d’enseignantEs.

Je cite l’article d’Hugo Pilon-Larose en retenant uniquement les paragraphes qui traitent de la rémunération des enseignantEs en début et en fin de carrière.

« La CAQ dit « tendre la main » aux enseignants »
HUGO PILON-LAROSE LA PRESSE

Publié le 24 mai 2018 à 5h00

Hausse du salaire des nouveaux enseignants, […] création de postes de mentors […] La Presse s’est entretenue avec Jean-François Roberge, porte-parole de la Coalition avenir Québec (CAQ) en matière d’éducation, qui dit « tendre la main » aux enseignants en présentant ses engagements électoraux pour valoriser cette profession enseignante.

[…]

Un programme d’enseignants mentors

Le Québec « marche vers un précipice », estime Jean-François Roberge, qui calcule qu’une pénurie d’enseignants est à nos portes et que ce problème sera « criant » au cours des prochaines années. Dans ce contexte, les jeunes enseignants qui quittent le milieu au cours de leurs premières années de carrière représentent « un drame humain, social et économique », dit-il.
Pour aider ces nouveaux enseignants, le député caquiste promet de créer un programme national d’enseignants mentors : des profs ayant plusieurs années d’expérience, qui enseignent toujours et qui épauleraient la relève pendant ses cinq premières années de carrière.
« Dans les cinq premières années d’enseignement, si tu as un mentor [...], je suis convaincu que c’est une façon de réussir », affirme M. Roberge, qui estime qu’un tel programme coûterait environ 28 millions de dollars.
De meilleurs salaires dès l’entrée

Pour rehausser l’attractivité de la profession enseignante, la CAQ mise entre autres sur une hausse du salaire d’entrée. Elle abolirait ainsi les quatre premiers échelons salariaux des jeunes enseignants, et ferait ainsi passer leur échelle de traitement de 15 à 11 paliers. « C’est majeur ! », s’exclame Jean-François Roberge.
Dans son plan, la CAQ abolirait les échelons salariaux 3 à 6 (les niveaux 1 et 2 ne touchent plus personne, précise M. Roberge, puisqu’ils datent de l’époque où la formation universitaire en éducation durait trois ans plutôt que quatre).
Ainsi, en tenant compte du salaire annuel en vigueur depuis le 1er avril dernier, un nouvel enseignant au Québec qui a terminé son baccalauréat en éducation est payé 44 985 $. Si la majoration prévue par la CAQ était déjà appliquée, ce dernier serait payé au 7e échelon, soit 53 134 $.
Jean-François Roberge estime que cette mesure de son plan coûterait 40 millions.
[…]
De leur côté, les enseignants experts (dont la « rémunération [serait] majorée en conséquence ») seront appelés à monter des formations, qu’ils donneront par la suite à leurs collègues qui le désirent. »

Du côté de la CAQ, quelques mois avant le déclenchement des élections d’octobre 2018, ce sont les enseignantEs au bas et au haut de l’échelle qui étaient appeléEs à voir leur rémunération bonifiée.

Qu’en est-il vraiment de la condition salariale chez les enseignantEs du Québec comparée à celle de leurs collègues des autres provinces ?

https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/81-604-x/2017001/t/tbld2.1-fra.htm

Une enquête de Statistiques Canada a établi qu’en 2015, les enseignantEs du Québec étaient les moins bien rémunérés au Canada. Il s’agit, convenons-en, d’un record réellement peu enviable à détenir !

Que conclure ?

Tout se passe comme si le gouvernement Legault veut, en matière de rémunération des enseignantEs de l’élémentaire et du secondaire, sortir le Québec de la queue de peloton du Canada pour uniquement celles et ceux qui entrent dans la profession. Le premier ministre du Québec n’a pas dit un seul mot, lors de son point de presse du 13 septembre 2019, au sujet d’une éventuelle bonification de la rémunération des professeurEs titulaires et des autres enseignantEs dont la rémunération se situe entre les échelons 7 à 18. Il leur dit qu’elles et ils ne doivent pas s’attendre à plus que l’indexation de leur salaire. Mentionnons que les enseignantEs du Québec ont connu, depuis les décrets de 1982-1983, une importante détérioration et dégradation de leur rémunération. Alors que les médecins omnipraticiens et les médecins spécialistes ont eu droit, au cours des récentes années, à des augmentations pharaoniques et gargantuesques. Donc, à l’exception de quelques happy few, c’est-à-dire celles et ceux qui débuteront dans la profession, Legault ne semble guère prêt, à ce moment-ci, à reconnaître pleinement la valeur véritable de leur travail. Faut-il le rappeler, les coffres de l’État sont débordants de milliards de dollars. Ils le sont parce qu’au cours des dernières années il y a eu de sévères compressions budgétaires et les augmentations de salaires, dans les secteurs public et parapublic, ont été faméliques. Tout se passe comme si, le premier ministre veut utiliser les surplus existants en tenant compte uniquement de certaines de ses promesses électorales et encore là, il semble oublier celle faite à l’endroit des enseignantEs plus expérimentéEs. Comme le chantait Félix dans sa chanson Attends-moi ti-gars : « Couplet censuré
La veille des élections
Il t’appelait son fiston
Le lend’main comme de raison
Y avait oublié ton nom ».

Yvan Perrier
14 septembre 2019

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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