Édition du 22 juin 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

Repenser à notre affaire (6)

Maintenant que le blues du 7 avril s’estompe, on peut revenir progressivement à des débats plus mesurés. Autant que faire se peut, il faut éviter les débordements « sentimentaux » et regarder les choses en face. Ce qui exige de sortir d’un certain « intégrisme » de la pensée qui, malgré l’image populaire à cet effet, est bien davantage qu’un épiphénomène localisé au Moyen-Orient. Cet « intégrisme » est particulièrement présent au Québec sous la forme d’un nationalisme exacerbé. Celui-ci a une longue histoire, qui s’inscrit généralement dans une pensée conservatrice. La question nationale est alors posée comme un absolu. Tout le reste devient secondaire, voire marginal. La nation même devient une « réalité » intangible, « essentielle », alors que c’est au contraire une réalité qui évolue, qui change. En effet, les nations s’auto-définissent à travers les luttes politiques et sociales, elles ne sont pas une donnée immuable. Les talibans du nationalisme péquiste comme on peut en lire sur vigile.net ou l’Aut’journal ne semblent pas pouvoir comprendre cela.

Sortir de la pensée atrophiée est nécessaire, en même temps que c’est un grand défi. Mais cela arrive parfois. Des individualités et des organisations progressistes sortent du cercle fermé. C’est un travail d’enquête et de production de connaissances, qui ne peut pas être confiné dans un laboratoire ou l’université, car cela se passe aussi dans la lutte et l’organisation populaires. Si la comparaison avec le domaine scientifique est valable, cette production du « nouveau » est souvent risquée, car en s‘écartant des sentiers battus, on n’est pas certains au départ du résultat. On a des hypothèses. On cherche à comprendre ce qui semble atypique, on essaie de décortiquer des anomalies en quelque sorte. On ajoute des variables. Ce qu’on sait, c’est qu’on ne peut pas seulement « continuer » dans ce qui était pris pour acquis auparavant.

Évidemment pour faire cela, il faut une tête un peu « froide ». Ce qui ne veut pas dire que chercher à comprendre exclut la passion, mais la passion doit être « modérée » par la réflexion. Évitons donc les tirades sentimentales, ce qui va la plupart du temps avec des insultes, et qui partent de l’idée que d’autres approches découlent de conspirations, de trahisons, d’« ennemis » de la nation. Ce langage ordurier, malheureusement, a encore bonne cote au Québec. Une fois dit cela, il y a plein de chantiers à explorer.

Repenser la question nationale

C’est un impératif absolu, qui doit sortir de la pensée magique qui a été celle qui a dominé le PQ. Cette question n’est évidemment pas simple, se réduisant à des questions de « marketing » (sur quelle question et quand faire le prochain référendum). C’est une question substantielle qui demande des réflexions substantielles. Le point de départ est que la nation est un « construit », une réalité qui s’élabore, qui se développe, et qui change. La nation québécoise d’aujourd’hui est de toute évidence « arc-en-ciel », pas seulement parce qu’une grande partie de la population vient d’ailleurs. Notre réalité, ici comme ailleurs, est que nous sommes une nation « plurinationale », ce qui peut paraître contradictoire. Dans cette piste, qu’est-ce qui construit ou unit cette nation si ce n’est un projet de société rassembleur, un projet qui capte la volonté de vivre ensemble ? Ce vivre ensemble est à l’opposé de la vision atrophiée, excluante, le « eux » et le « nous » établi une fois pour toutes, ce qui ne peut qu’aboutir à un nationalisme « ethnique », quelle que soit la manière de dire cela. Je n’insiste pas plus, d’autant plus qu’il y a de belles réflexions qui vont dans ce sens, celles du philosophe Michel Seymour notamment. Transformer tout cela dans un grand projet, voilà quelque chose d’exaltant qui est à mon avis au cœur de la proposition d’une constituante mise de l’avant par Québec Solidaire. Il serait idéal que cette idée devienne populaire et se concrétise, au moins dans une forme partielle, par des « États généraux » ou en tout cas, par des processus de réflexion impliquant beaucoup de monde. On est ici à des années-lumière des « Talibans » du nationalisme traditionnel et du péquisme.

Concertation permanente avec le mouvement populaire

Dans cette approche, la construction de la nation, c’est aussi la construction d’une autre société portée par un projet d’émancipation. Ce projet, la plupart d’entre vous le savent, ne peut être décrété par un petit groupe. Ce n’est plus le monopole des organisations politiques, car les mouvements populaires, dans toute leur diversité, sont des lieux d’imagination et de production du politique. C’est alors qu’il faut penser une interaction permanente et organisée entre les divers groupes d’acteurs. Cette concertation en passant, elle se fait déjà. Des moments forts sont visibles lors des grandes mobilisations populaires (les carrés rouges) ou encore dans le cadre de processus croisés (on verra cela avec le Forum social des peuples en août prochain). Cela peut devenir également une manière de faire de partis progressistes (comme en Bolivie) et c’est ce que j’ai suggéré, et qui pourrait être une autre façon de faire de la politique ici même. Les prochains congrès de QS devraient s’ouvrir davantage, être l’occasion de grandes « tables de concertation », avec les acteurs du milieu. Au-delà et en dehors des moments formels, cette concertation peut être permanente au niveau local et régional, permettant à un plus grand nombre de « réinventer » Montréal-Nord, Trois-Rivières, Sherbrooke !

Briser les verrous

Entre les mouvements populaires, il y a souvent des ambiguïtés, des angles morts, qui peuvent être décortiqués et même surmontés. Ce « déverrouillage » ne survient pas seulement par la discussion, mais dans l’action, dans la lutte. C’est en luttant ensemble qu’on bâtit des ponts. C’est le travail des progressistes de construire ces ponts. L’autre jour, j’ai entendu qu’il y avait en gestation dans la région de l’Outaouais un projet pour rassembler des groupes et des personnes dans la lutte contre la discrimination des immigrant-es. Ce n’est pas nouveau complètement, mais ce qui est nouveau est de faire cette lutte un point de rassemblement pour tout le monde, à la fois pour des raisons éthiques et morales, à la fois pour des raisons pratiques. En effet, c’est toute la société, et surtout les composantes populaires, qui sont ramenées « vers le bas » par des pratiques discriminatoires qui profilent les immigrant-es et qui font que les dominants jouent les uns contre les autres tout en distillant la mortelle idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde.

La bataille des idées

Créer des nouvelles connaissances et des nouvelles manières de comprendre le monde, à la fois dans la réflexion et dans l’action, est au cœur de la vaste bataille des idées que les progressistes doivent animer et éventuellement « gagner ». Il ne faut pas avoir peur de le dire, cette bataille est actuellement menée par les dominants qui disposent, on le sait très bien, d’un énorme appareil dont les médias sont une composante essentielle. Il ne faut pas se laisser intimider pour autant. Nous avons dans un passé récent emporté plusieurs « rounds ». Nous avons de nouveaux outils, dont les médias sociaux. Brasser tout cela, et se mettre ensemble, nous permettra d’aller plus loin, comme par exemple dans la mise en place d’une « TV solidaire ». Dans une telle éventualité, le monde de la culture et de l’intellect, passablement riche au Québec, aurait un rôle encore plus proéminent.

Modestes et déterminé-es

Pendant longtemps et encore aujourd’hui, la pensée critique des progressistes a été imbue d’un sens presque missionnaire. Cette passion a eu ses avantages, mais aussi beaucoup de désavantages. Elle a quelques fois masqué des luttes de pouvoir assez semblables à ce qui se fait du côté des dominants, ce que j’ai appelé le « je-sais-tout-isme ». Autre manifestation d’un sens exacerbé de soi-même, penser qu’il y a des « raccourcis », que l’action d’une « avant-garde éclairée » peut être un substitut à l’indécision ou ce que des arrogants définissent comme la « passivité » des masses. Cette vision substituiste est toujours un leurre. L’avant-gardisme nous retombe sur la gueule comme un boomerang. Ne pas se prendre pour d’autres et êtres patients, cela ne veut pas dire la passivité et l’immobilisme. De belles initiatives peuvent être mises sur la table par des groupes ou des individus qui alors, parce que c’est comme cela qu’on fait bien les choses, se mettent à construire le projet avec de plus grandes masses. C’est exactement cela que l’ASSE a fait en 2012 et avant, en s’ouvrant aux autres (l’ASSE est devenue pour un temps la CLASSE, et les frontières organisationnelles ont été temporairement effacées) et en pratiquant un mode d’opération transparent et démocratique, loin des opérations menées par un « quartier général » tout-connaissant.

Une pensée solidaire en action

Nous vivons, j’en ai la conviction, une période exaltante. Le monde, notre monde, est confronté à des défis d’une ampleur inédite. Le capitalisme et tout ce que cela implique est dans une grave impasse, ce qui se traduit par des syndromes morbides (les changements climatiques par exemple), par des crises à répétition et pire encore, par la montée des militarismes qui vont toujours avec les racismes et les idéologies de l’exclusion. De l’autre côté, des millions de personnes sont en mouvement, cherchent, résistent, créent et bâtissent de nouvelles solidarités. On ne le sait pas et on le sait en même temps. Ces derniers temps en Chine, ce bastion d’un capitalisme particulièrement sauvage, les grèves se multiplient mais plus encore, imaginez !, gagnent. Les ouvriers et devrait-on dire les ouvrières expriment une culture de résistance, elles n’ont plus peur. Qui parle de cela ?!? C’est un peu partout comme cela.

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