Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections fédérales 2015

Sans illusion, soutenir le NPD pour se débarrasser du gouvernement Harper

Aucun secteur significatif de la grande bourgeoisie canadienne ne considère le NPD comme son parti privilégié. Il n’est pas spontanément le parti du grand capital. Pour renforcer son audience et prendre le pouvoir, le NPD s’appuie principalement sur les classes subalternes et reprend un certain nombre de leurs revendications. Alors que l’oligarchie tente d’imposer ses solutions sur toute la ligne, le NPD propose certains compromis. En ce sens, l’avancée du NPD (et sa prise éventuelle du pouvoir) introduira des contradictions dans la forme de domination aujourd’hui privilégiée par la majorité de la classe dominante au Canada.

Appeler à voter NPD, c’est soutenir les aspirations progressistes sociales et démocratiques d’une majorité populaire que ce parti a, en partie, intégré dans son programme. C’est appeler à se rallier à ses aspirations afin de favoriser la rupture la plus large possible d’une majorité populaire avec les partis du grand capital soit le Parti conservateur et le Parti libéral du Canada.

C’est ainsi que le NPD défend

- de hausser le salaire minimum à 15$ de l’heure pour la fonction publique fédérale et les secteurs qui tombent sous la juridiction du code canadien du travail ;
- de favoriser un meilleur accès à l’assurance-emploi ;
- de développer un véritable service de garde au niveau de l’État canadien sur le modèle québécois ;
- d’« imposer les gains en capital au même taux que les salaires, de voir à ce que les grandes entreprises rentables paient leur juste part d’impôt et affirmer la nécessité de lutte contre les paradis fiscaux »(Programme du NPD).

Sur le terrain environnemental, le NPD reprend les grandes thèses du capitalisme vert : normes contraignantes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, bourse du carbone, promotion d’une énergie propre et renouvelable, annulation des allégements fiscaux et des subventions accordées aux industries de combustibles fossiles.

Sur les accords de libre-échange, son programme propose de “renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) afin de protéger la souveraineté canadienne, surtout dans le domaine de l’investissement et de la sécurité énergétique.” (Programme du NPD)

Son statut d’éternelle opposition au niveau fédéral a permis que des éléments de programme s’inscrivant dans une logique keynésienne aient pu demeurer comme parties constituantes de son discours.

Au niveau de la question du Québec, le NPD promet maintenant d’abolir la loi sur la clarté pour laquelle il a voté et de reconnaître qu’un référendum sur la souveraineté pourrait être gagné par 50% +1 de la population du Québec. Il s’oppose ainsi frontalement aux politiques du PLC et du Parti conservateur.

Le NPD a voté contre la loi C-51 sur le terrorisme, il a demandé le retrait des troupes d’Irak et la cessation des frappes aériennes.

Un soutien sans illusion...

Nous ne faisons aucune illusion sur le NPD… car l’écart entre le programme, et son actualisation, dans le cadre de la campagne électorale a déjà commencé à se creuser…

- Si le NPD a déjà fait une campagne électorale sur la dénonciation des « corporate bums » qui accumulaient les subventions et ne payaient pas leur part d’impôt, la droitisation des politiques du NPD s’est aussi opérée sur ce terrain et il ne fait pas de la redistribution de la richesse un axe de son orientation. À l’approche des élections, Mulcair a déjà annoncé qu’il n’était pas prêt à réformer en profondeur la fiscalité. Il a rejeté du revers de la main la mise en place d’une imposition plus lourde pour les entreprises et les plus riches. Il promet des baisses d’impôt pour les petites et moyennes entreprises.

- Le NPD parle du développement des énergies renouvelables, mais il ne s’oppose pas à l’exploitation du pétrole des sables bitumineux. Mulcair accepte la construction du pipeline d’Énergie-Est qu’il voudrait soumettre à une véritable évaluation énergétique. Il prétend donc qu’il est possible d’exploiter le pétrole sale sans que cela ait un impact majeur sur le réchauffement climatique tant au niveau de son exploitation que de sa consommation. Il méprise le pouvoir du peuple du Québec de décider de ses grandes orientations économiques. La direction Mulcair ne s’oppose pas frontalement à ce type de développement énergétique, car cela impliquerait d’assumer la possibilité de se heurter à des composantes importantes de l’oligarchie (secteur pétrolier et financier…) ce qu’il refuse d’envisager sérieusement.

- Le NPD de Mulcair refuse de rejeter clairement les politiques d’austérité. Il explique maintenant dans ces discours devant les associations patronales que les gouvernements NPD dans les provinces ont été les plus rigoureux et performants au niveau de l’atteinte de l’équilibre budgétaire.

- Le NPD s’est opposé à cette intervention en Irak mais il a appuyé l’intervention en Libye. Sous l’impulsion de Mulcair, le NPD a même refusé de condamner l’offensive israélienne contre Gaza.

- Mulcair défend maintenant le libre-échange Canada-Europe.

Le fossé entre des positions programmatiques et la plate-forme réelle de Mulcair dans ses élections va continuer de s’approfondir préparant le saut vers un néolibéralisme assumé une fois au pouvoir.

Le sens réel de l’appel à un vote pour chasser Harper

Mais nous n’appelons donc pas à voter pour le NPD pour son programme, mais pour soutenir tout ceux et toutes celles qui veulent en finir avec le Parti conservateur et le PLC. Nous appelons à voter NPD pour soutenir ceux et celles qui aspirent à ce qu’on mette fin à des politiques d’austérité, de restrictions des droits démocratiques et qui méprisent l’environnement, des politiques qui se plient aux pressions de l’oligarchie. Un gouvernement NPD nourrirait des attentes en ce sens dans de larges secteurs de la population.

Notre soutien électoral au NPD ne correspond nullement à la croyance que le NPD puisse se heurter frontalement aux politiques mises de l’avant par la classe dominante. Au contraire, le social libéralisme du NPD est un social libéralisme d’un parti d’opposition. La formation d’un gouvernement NPD va correspondre au ralliement de ce parti aux impératifs de la classe dominante qui, à l’étape actuelle du capitalisme, exige la mise en place de politiques néolibérales.

Mais l’élection d’un gouvernement NPD permettra de montrer à une échelle de masse qu’il est nécessaire de construire une alternative politique à un parti qui révélera sa vraie nature. Nous souhaitons la formation d’un gouvernement NPD afin de se débarrasser des partis du grand capital d’une part et de pouvoir confronter un tel gouvernement et ses politiques aux aspirations (et aux revendications) auxquelles il a prétendu s’associer.

Le vote pour le NPD ne signifie pas pour la grande majorité des indépendantistes l’abandon de la perspective indépendantiste, mais bien plutôt la volonté de bloquer des politiques qui correspondent au renforcement de la soumission du Québec aux projets de la classe dominante au Canada anglais- : - accords de libre-échange imposés contre les institutions publiques québécoises, projets militaristes contraires à nos aspirations les plus profondes à la paix. Tant pour le pétrole que pour les accords de libre-échange... les élites nationalistes ont montré qu’elles étaient prêtes à s’acoquiner avec la classe dominante au Canada anglais autour de ces projets. Le sens du vote NPD, c’est une rupture non avec la lutte pour la souveraineté, mais bien avec une conception hors sol de cette lutte véhiculée par les élites nationalistes au Québec et avec des stratégies qui ont mené à une suite de défaites.

Le soutien au NPD vise à insérer des contradictions dans le camp de l’oligarchie, en favorisant l’élection d’un parti qui utilise les classes subalternes comme un marchepied vers le pouvoir et dont la pratique s’opposera aux promesses du programme social-démocrate. Pour chaque enjeu, il s’agira de confronter le NPD aux revendications économiques, politiques, environnementales, démocratiques et nationales auxquelles, il a prétendu s’associer et expliquer le plus largement possible la nécessité de construire un autre cadre politique partidaire pour continuer à mener la lutte contre les politiques de la classe dominante.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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