Édition du 4 octobre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

Se regarder dans le miroir

Le Québec est-il à la veille de la « révolution de droite » ? À tous les jours qui passent, c’est le message qui est répété par les médias poubelles, ceux de Quebecor notamment. L’Institut économique de Montréal, les Chambres de commerce, les associations patronales sentent le sang, comme des requins autour de la proie. Ils sont confiants qu’ « enfin », le PLQ pourra procéder au démantèlement des acquis de la révolution tranquille, comme il l’a annoncé dans le passé, mais qu’il n’a jamais pu réaliser, faute d’un rapport de forces suffisant. Souvenons-nous par exemple de 2003, au début du règne de Jean Charest, quand la population en masse est sortie pour sauver les CPE… 10 ans plus tard, cette même résistance a fait capoter la démolition accélérée de l’éducation post-secondaire.

C’est à l’honneur du mouvement populaire québécois d’avoir bloqué cela. Mais aujourd’hui, la question est reposée. Entre-temps, le PQ continue de descendre dans les bas-fonds du social-libéralisme, avec au poste de commande des lucides « honteux ». Dire qu’il y a encore des comiques pour dire qu’il faut rester dans le PQ pour le « réformer » de l’intérieur, alors que depuis 1982, précisément, ce parti a coulé le bateau qu’il avait construit dans les années 1960. Le court épisode où le PQ a tenté de sauver sa dignité, avec Jacques Parizeau dans les années 1990, a rapidement laissé place au virage néolibéral « pur et dur » de l’ère Lulu, poursuivie par les Landry, Boisclair et Marois.

Vous direz que jusque-là, je ne dis pas grand-chose de neuf.

C’est vrai. Alors parlons d’autre chose justement.

La droite en réalité fait « son travail ». Les voyous et les voleurs qui sont à la tête du PLQ sont conséquents avec eux-mêmes. Leurs chefs font partie du 1 % et quand ils ne le sont pas, ils voient leur « carrière » politique comme un tremplin pour y arriver. Cela a toujours été et cela sera toujours, nonobstant les quelques éléments honnêtes qu’on y trouve à diverses époques. Les mécontents du système qui veulent fonctionner à l’intérieur du système, regroupés autour du PQ, font eux-aussi leur travail. Tout cela tout ensemble constitue l’édifice de l’hégémonie.

Mais qui dit hégémonie dit aussi contre-hégémonie. Autrement dit, la détermination du rapport de forces n’est pas à sens unique. Hégémonie et contre-hégémonie font partie de l’équation.

Pour démêler cela, il faut donc, alors, se regarder dans le miroir et tenter de comprendre là où notre projet contre-hégémonique a réussi et là où il a échoué. Ce n’est pas un exercice facile.

D’emblée, il faut éviter les explications les plus faciles : « on n’a pas de moyen ». « On ne peut pas compétitionner avec Quebecor ». « Ils utilisent la répression ». À la limite, tout cela n’explique rien, car ce sont des données « objectives », qui sont toujours là. Cela n’explique pas pourquoi, dans un moment donné et dans un terrain donné, les mouvements populaires avancent, ou pourquoi ils n’avancent pas. Les explications doivent provenir d’une analyse des causes « internes », à l’œuvre dans les mouvements, dans leurs débats, propositions, hypothèses, modes organisationnels.

Je ne vais pas tenter de faire ce bilan, car il est complexe et plein de nuances. Mais je veux attirer l’attention sur deux ou trois questions fondamentales qui me rebondissent dans la face justement quand je me regarde dans le miroir.

Nous ne sommes pas parvenus à discuter convenablement, avant l’arrivée de Québec Solidaire, d’un « projet de société » qui correspond justement à notre société. Pendant de longues années, ma génération en particulier, avait la tête ailleurs. Il était banal de se dire, et cela reste banal encore aujourd’hui, que nous sommes en Amérique du Nord, dans l’épicentre du capitalisme mondial, devant un puissant édifice. Pourtant, nous l’avons démontré, nous sommes capables de faire échec aux stratégies des dominants. Mais nous n’avons pas été capables de construire un projet de société authentique, pas une copie plus ou moins raffinée des « modèles de transition » vécus par d’autres sociétés dans d’autres contextes. Cela nous a empêché de penser ce que j’appelle un « réformisme radical », bien ancré dans le concert, mais inspirant et audacieux. Je me console en me disant qu’avec QS, le chemin a été ouvert. Mais il reste encore beaucoup à faire, non seulement pour élaborer ce projet, mais aussi pour se débarrasser de vieux réflexes venant d’une certaine période où on a pensé qu’on devait préparer un certain « grand soir ».

Deuxième questionnement, nous cherchons encore les moyens pour engager un véritable dialogue avec les citoyens et les citoyennes. Pas un monologue, mais un dialogue. Les mouvements citoyens des dernières années, des Carrés rouges aux mobilisations contre les projets de gaz de schiste et aux initiatives de la Fédération des femmes du Québec, nous ont ouvert les yeux, jusqu’à un certain point. Il reste encore difficile, je parle pour moi, d’écouter convenablement ce qui en ressort, surtout quand cela sort des sentiers battus et que cela contredise nos façons traditionnelles de penser.

Par exemple, beaucoup de gens expriment de sévères critiques contre la fonction publique et une certaine bureaucratie qui en découle. À gauche, on est portés à rejeter cela, en se disant que cela démontre la manipulation sur les gens exercée par l’Institut économique de Montréal et Quebecor. Mais cela est un côté de la situation, pas toute la situation. La bureaucratie, les dispositifs routiniers, établis une fois pour toutes, le sentiment qu’ont certains employé-es de l’État d’être « à l’abri » des citoyens, sont de réels problèmes qui n’ont pas été abordés suffisamment par les mouvements, les syndicats entre autres. Il ne s’agit surtout pas de succomber aux sirènes de la droite, mais on ne peut pas s’enfoncer non plus dans un piège mis en place par le système. Le processus de socialisation qui est à la base d’un projet progressiste n’est pas la même chose que l’étatisation. L’aspiration des communautés et des gens à s’auto-organiser et à s’autoréguler est légitime, surtout si elle est balisée par une grande convergence de tout le monde, de façon à éviter que les mieux pourvus s’autogouvernent au détriment des autres.

Encore là, quelques expériences des dernières années ont ouvert la voie. Je pense par exemple aux CPE. Est-ce que cette méthodologie peut être déployée ailleurs ? Est-ce obligatoire que le ministère de l’éducation doive tout décider en matière de programmation et de pédagogie ? Ne pourrait-il pas y avoir une place substantielle pour l’input des parents, des enseignant-es et pourquoi pas des jeunes ? Peut-on encore penser qu’un État « tout puissant » va régler les problèmes ? Franchement, il faut sortir de cette boîte.

Enfin, et j’ai déjà abordé cette question, sommes-nous satisfaits de nos capacités de s’organiser, de partager les connaissances, de rendre les processus intelligibles et accueillants ? Est-ce qu’on fait assez d’éducation populaire ? Quels sont les efforts consentis pour intégrer les jeunes, les femmes, les autochtones, les immigrant-es ? Certes il y a des bons coups, mais de là à dire qu’on a terminé ce « nettoyage » intérieur, il ne faut pas exagérer. Je ne vois pas comment on peut renouveler les organisations quand on réélit année après année les mêmes personnes (souvent, il n’y a même pas d’élections faute de candidat-es). Ce n’est pas juste une critique de certains mouvements, c’est une réflexion sur les cultures organisationnelles de la gauche, héritées des périodes antérieures …

OK nous voilà donc aujourd’hui. Nous allons nous regarder dans le miroir et voir les petits points noirs enfoncés dans la peau. Nous allons les sortir de là. Nous allons avoir l’audace d’explorer des sentiers battus. Et nous allons non seulement mettre des (gros) grains de sable dans leur machine pourrie, mais nous allons construire un autre édifice où le 99 % va se retrouver confortable.

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