Édition du 29 novembre 2022

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Élections québécoises 2022

Un rocher dans la tempête - Analyse rapide des élections québécoise de 2022

À première vue, les résultats de Québec solidaire aux élections du 3 octobre 2022 sont assez décevants. C’est la stagnation en comparaison avec la percée historique de 2018. On passe de 10 à 11 député.e.s, le pourcentage des votes baisse légèrement de 16,10% (649 503) à 15,42% (633 414). La deuxième place en pourcentage des votes est symboliquement positive, mais due au déclin du PQ et du PLQ, pas à une montée des votes solidaires. Ce qui est frappant est à quel point tout bouge énormément autour de cet îlot de stabilité qu’est le vote pour QS.

5 octobre 2022 | tiré du Blogueur solidaire

Un paysage changeant

Avons-nous assisté à une vague caquiste, comme l’affirmait Gabriel Nadeau-Dubois dans son discours de la soirée électorale ? En nombre de députés, la CAQ fait un bond de 74 à 90. En pourcentage des votes, elle passe de 37,42% à 40,97% (+3,5% environ). Une croissance, certainement, mais pas la vague écrasante à laquelle plusieurs s’attendaient. Cette progression des appuis pour le parti de François Legault s’est effectuée en dépit de l’essor fulgurant des du Parti conservateur, qui l’a attaqué sur sa droite et dans ses bastions de la région de la capitale. Le PCQ a en effet multiplié ses appuis, passant de 1,46% à 12,92%, mais sans faire élire de député.

Si on présume qu’une bonne partie de la base conservatrice avait voté CAQ en 2018 - étant donné la stabilité du taux de participation - on doit se demander d’où sont venus les nouveaux votes pour la CAQ. On pourrait penser que c’est du côté du PQ, vu les affinités idéologiques importantes entre les deux partis, sur la langue, la laïcité ou l’immigration, par exemple. Mais la baisse des appuis au PQ est modérée en termes de votes, passant de 17,06% en 2018 à 14,60% en 2022 (- 2,4%). Même si tous ces votes perdus par le PQ étaient allés à la CAQ, ce ne serait pas suffisant pour expliquer la croissance de la CAQ malgré la compétition du PCQ.

Ce qui nous amène au phénomène le plus frappant de la soirée, soit le déclin dramatique des appuis au Parti libéral du Québec. Ce parti perd environ le tiers de son caucus, passant de 31 à 21, conservant le statut d’opposition officielle uniquement en raison de la concentration de ses appuis sur l’Île de Montréal. Il se retrouve par contre en quatrième place pour ce qui est du vote populaire (derrière le PQ et QS) avec 14,37% des voix, contre 24,82% et une solide deuxième place en 2018. Le fait que le PCQ ait obtenu plus de votes que le PLQ mais aucun député illustre à merveille les distorsions de notre mode de scrutin. Tous les députés libéraux seront de la grande région de Montréal, sauf pour Pontiac, leur dernier bastion en Outaouais.

Hypothèses d’explications

Comment expliquer cette évolution du paysage politique ? D’abord, tout le monde conviendra que l’essor spectaculaire du PCQ est essentiellement le résultat de la pandémie. Éric Duhaime a canalisé dans ce parti tout le mécontentement d’une partie de la population pour les mesures sanitaires, ratissant au passage toutes sortes d’adeptes de théories du complot et l’essentiel de l’extrême droite. Quant à la CAQ, elle s’était fait élire en promettant du changement mais a gouverné essentiellement comme l’auraient fait les libéraux, à l’exception de sa politique identitaire, inspirée de celle du PQ. La CAQ s’est donc fermement installé au centre de l’échiquier politique, en continuité avec une longue tradition de gouvernements combinant une rhétorique nationaliste avec des politiques au service du patronat. Il semble bien que la CAQ ait effectué, en quatre ans, le reste du chemin qui lui restait à parcourir pour devenir le parti de la gouvernance tranquille, en remplacement d’un parti libéral discrédité par 15 ans d’austérité et une identification totale avec le statu quo constitutionnel.

La CAQ ayant assez bien joué la carte de l’identité avec sa loi sur la laïcité (21) et celle sur la langue (96), le PQ a tenté de se positionner comme une option plus radicale sur la langue (loi 101 au cégep) et sur l’immigration (seuil à 35 000 au lieu des 50 000 de la CAQ). Le parti de Paul Saint-Pierre-Plamondon a aussi mis de l’avant son discours indépendantiste, mais nettement trop tard, après la mise en veilleuse de l’option par Marois (en 2008, 2012 et 2014) et Lisée (en 2018). Sur le reste, le PQ a mené une campagne de centre gauche, mettant de l’avant une forme de capitalisme vert et une défense des services publics évocatrice de ses liens historiques avec les centrales syndicales. Ces efforts ont été suffisants pour éviter le désastre en conservant trois députés et un pourcentage de votes proche de celui de 2018. Mais le lent déclin se poursuit.

Les Libéraux ont essentiellement perdu leurs appuis dans l’électorat francophone de centre- droite, monopolisé par la CAQ. Quel avenir pour ce parti alors que les efforts modestes visant à retrouver une certaine crédibilité nationaliste ont déjà généré l’apparition de nouveaux partis ultra-fédéralistes anglophones inspirés du défunt Parti égalité ? Même si ceux-ci n’ont obtenu, ensemble, que 0,51%, il s’agit d’une menace potentielle qui ne peut être ignorée.

Pour la suite : mobilisations et clarifications

Dans tout ça, Québec solidaire a en effet résisté à l’expansion de la CAQ, sauf dans le cas de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, où l’enjeu de la fonderie Horne et le chantage aux pertes d’emplois ont joué à plein. En même temps, QS a fait des gains aux dépens des Libéraux en rafflant Maurice-Richard par une bonne marge (7,5% de majorité) et Verdun, par la peau des dents (1,5%). Comment expliquer que QS n’ait pas fait de gains plus importants, considérant la volatilité de l’électorat et une campagne aux moyens sans précédents dans l’histoire du parti ?

D’abord, on doit revenir à la pandémie. Celle-ci a freiné des élans de mobilisation qui menaçaient sérieusement le statu quo politique et social à l’automne 2019 et au début de 2020, avec des luttes autochtones majeures et un mouvement massif de grèves pour le climat. Elle a aussi mené à une sorte de trêve entre le mouvement syndical et le gouvernement lors des négociations du secteur public. En effet, la partie patronale a laissé tomber l’essentiel de ses demandes de reculs, craignant les effets politiques d’une confrontation en pleine pandémie. Mais en contrepartie, les syndicats du secteur public ont accepté de signer des conventions de trois ans, ce qui a reporté la confrontation juste après les élections. Un parti comme Québec solidaire, construit sur la base des luttes sociales, ne peut pas faire des avancées importantes quand la plupart des mouvements sont démobilisés, désorganisés ou sur la défensive.

L’organisation des membres de Québec solidaire comme un réseau de militantes et de militants des mouvements, est tout aussi importante que leur organisation comme machine électorale dans chacune des circonscriptions. Les réseaux militants ne sont pas qu’une concession accordée à une minorité acharnée dans le parti. Ils constituent possiblement la contribution la plus précieuse que QS peut apporter au renforcement et à la convergence des luttes : des conditions essentielles du prochain saut qualitatif pour le parti. Mais pour ce faire, il faut dédier des ressources humaines et financières significatives à leur développement. La lutte syndicale du secteur public de 2023, qui s’annonce particulièrement difficile, sera une occasion en or de mettre l’idée du parti de la rue en pratique comme jamais auparavant.

Aussi, QS a eu beaucoup de difficulté à éviter les pièges tendus par les nationalistes de la CAQ et du PQ autour de toutes sortes de controverses. La clarification des orientations de Québec solidaire sur des enjeux comme la langue, la laïcité et l’immigration n’a pas toujours été au rendez-vous, notamment avec le vote pour le projet de loi 96. Cette clarification au niveau des orientations n’a pas été une priorité pour une direction politique qui croit que ces enjeux “ne sont pas payants” d’un point de vue électoral. La stratégie retenue a été de miser sur ce qui était considéré comme “payant”, soit la lutte aux changements climatiques et aux inégalités sociales. Cette orientation a permis de sauver les meubles. Mais à long terme, QS ne pourra pas faire de gains majeurs sans mettre de l’avant son projet d’un Québec indépendant et inclusif. La résistance de l’État canadien et des milieux d’affaires à un tel projet deviendra un enjeu central dès que l’élection d’un gouvernement QS deviendra envisageable.

Les enjeux croisés de la langue, de l’immigration, du racisme et de la laïcité sont incontournables, comme les dernières campagnes électorales québécoises et fédérales l’ont bien démontré. On peut parier que le PCQ mettra de l’avant une critique de la CAQ sur sa droite sur ces questions dites identitaires. Le PQ va continuer son long chemin vers la disparition, nourrissant ses adversaires de droite et d’extrême-droite en leur donnant raison, un scénario qui se poursuit depuis le virage identitaire de 2007. Le PLQ va devoir se positionner comme le défenseur des droits des minorités, mais dans les limites du fédéralisme canadien et de ses politiques toujours aussi patronales. Seul QS peut construire des ponts entre les communautés et entre les générations autour d’un projet rassembleur et crédible, qui tienne compte à la fois de la persistance de l’oppression nationale du Québec et des revendications légitimes des minorités et des peuples autochtones. Seul QS peut rassembler au-delà des clivages linguistiques et culturels en mettant de l’avant une perspective de classe ; la levée de bouclier contre les “taxes oranges” en est un très bon exemple. Si ces dimensions du programme de QS peuvent sembler ne pas être “gagnantes” à court terme, il ne sera pas possible de gagner tout court, de former un gouvernement, sans gagner la bataille des idées sur cet ensemble de sujets.

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