Le 29 janvier 2017 demeure une date gravée dans la mémoire collective du Québec. Neuf ans ont passé et pourtant le silence de ce soir-là continue de résonner. Six morts, huit blessés, des vies brisées, des familles fracassées et une société entière forcée de se regarder sans détour. Ce n’est pas seulement un attentat qui a eu lieu à la mosquée de Sainte-Foy. C’est une déchirure durable dans notre idée de nous-mêmes.
Commémorer ne consiste pas à répéter des chiffres ni à figer la douleur dans une cérémonie. Commémorer exige de se tenir droit face à ce qui a rendu cet acte possible. Commémorer demande une mémoire active, une mémoire qui rassemble sans anesthésier, une mémoire qui console sans mentir. Le deuil véritable ne cherche pas l’oubli. Il cherche la transformation. La leçon.
Nous sommes en 2026, une année électorale, une année où les mots circulent vite et frappent fort. Les promesses se multiplient, les slogans s’affrontent, la peur devient parfois un argument, une monnaie d’échange. Il serait commode d’attendre beaucoup de ceux qui gouvernent. Il serait confortable de croire que la réponse viendra d’en haut. Pourtant l’histoire récente nous a appris autre chose. Les lois comptent, les institutions comptent, mais elles ne suffisent pas lorsque l’air du temps se charge de mépris. Gaza n’est pas sur une autre planète. Toutes les lois du monde, nationales et internationales, n’ont pas empêché un génocide d’avoir lieu sous nos yeux.
Je m’adresse donc à celles et ceux qui élisent. Aux citoyens du Québec. À celles et ceux qui parlent autour de la table, dans les autobus, sur les écrans, dans les files d’attente. Disons les choses comme elles sont. L’acte criminel du 29 janvier 2017 n’est pas l’œuvre d’un seul homme surgissant du néant. Personne ne se réveille un matin avec le désir de tuer des inconnus uniquement parce qu’ils prient autrement. Réduire cet assassinat à l’état psychologique du tueur revient à fermer les yeux sur le terreau qui l’a nourri.
Cet homme a été le bras armé d’un obscurantisme devenu le marqueur d’une époque. Un obscurantisme sans frontières, persistant, qui se recycle, qui change de vocabulaire sans changer de fond. De Marc Lépine à Alexandre Bissonnette, une même logique se déploie, une logique qui hiérarchise les vies, qui fabrique des ennemis intérieurs, qui transforme la différence en menace. Ce pire de l’homme n’est pas une abstraction. Il parle, il écrit, il commente, il s’indigne à sens unique. Il occupe des tribunes. Il est parfois élu, en toute légalité, en toute légitimité apparente, sous les traits d’un homme parmi les hommes.
Que faisons-nous concrètement pour réduire ce pire au minimum possible. La politique donne souvent l’impression d’avoir rendu les armes, d’avoir accepté la brutalité des discours comme un fait accompli, d’avoir normalisé l’inacceptable. Écoutez les discours décomplexés, observez les mots choisis, les silences assumés, les clins d’œil appuyés. Lorsqu’une personne élue vous parle de menace et de peur, demandez-vous intérieurement si elle le fait en votre nom, si elle parle pour protéger ou pour diviser, pour éclairer ou pour exciter les instincts les plus bas. La politique est-elle l’art de servir ou se servir ?
Le vivre ensemble n’est pas une formule creuse. C’est une discipline quotidienne. Il exige du courage moral, de la retenue, une attention réelle à la dignité de l’autre. Il exige de refuser la paresse intellectuelle, de contester les raccourcis, de dénoncer les amalgames même lorsqu’ils nous arrangent. Il exige de reconnaître que la liberté d’expression n’est pas une licence pour humilier, ni un permis de déshumaniser.
Neuf ans après, la meilleure leçon à tirer n’est pas une morale abstraite. C’est un engagement concret. Choisir ses mots. Choisir ses représentants. Choisir de ne pas rire de ce qui avilit. Choisir de ne pas partager ce qui envenime. Choisir de se tenir aux côtés de celles et ceux que l’on désigne trop facilement comme des autres. Ce choix-là ne fait pas de bruit. Il ne gagne pas toujours des élections. Mais il construit, lentement, obstinément, une société moins vulnérable au pire de l’homme.
Se souvenir du 29 janvier 2017, c’est refuser que les morts soient instrumentalisés ou oubliés. C’est affirmer que leur mémoire nous oblige. Non pas à la peur, mais à la vigilance. Non pas à la haine, mais à l’exigence. Non pas au repli, mais à une fraternité lucide.
Et parce que le meilleur de l’homme existe aussi, il nous appartient de le faire vivre par des gestes simples et courageux, en choisissant chaque jour la dignité, l’écoute et la solidarité comme remparts communs contre l’obscurantisme.
Mohamed Lotfi
29 Janvier 2026
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