Édition du 4 octobre 2022

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« Autocensure des médias canadiens » des reportages sur la guerre en Ukraine

Les organes de presse ont cessé de qualifier le régiment Azov de l’armée ukrainienne de « néo-nazi » parce que cela est devenu politiquement gênant. Plus tôt ce mois-ci, le quotidien Globe and Mail a publié un article au centre duquel était l’épouse d’un colonel du régiment Azov qui a nié que l’unité militaire soit composée de néonazis. Elle insiste sur le fait que c’est « l’unité la plus motivée et la plus patriotique d’Ukraine ». L’article, qui n’a pas mis en doute cette affirmation, équivalait en fait à une pure propagande pour les néonazis, quelles que soient les intentions du journaliste.

22 août 2022 | Internationalist 360

Malheureusement, ce n’est pas un cas unique. Il fait partie d’une tendance plus large qui a vu les principaux médias canadiens minimiser ou nier ouvertement l’idéologie de ce groupe fasciste influent.

Cela n’était pas toujours le cas - du moins pas dans la même mesure.

Afin de mieux comprendre comment l’approche des médias canadiens en matière de reportage sur le régiment Azov (anciennement le bataillon Azov) a changé au fil du temps, nous avons recherché chaque mention du groupe dans les archives des quotidiens canadiens le Toronto Star, le Globe and Mail, et le National Post. Nous avons également effectué des recherches sur le site Web de CBC News, ainsi que sur certaines de ses émissions. Toutes les 90 mentions uniques que nous avons trouvées (jusqu’au 10 août) ont été compilées. La description d’Azov fournie dans ledit article ou émission a été notée à des fins de comparaison.

Nous avons pu constater que ces médias (et les services de presse sur lesquels une grande partie de leur couverture s’appuyait) sont passés de la reconnaissance directe de l’idéologie néonazie d’Azov à la suggestion que le groupe est simplement « controversé » ou qu’il a un « passé mouvementé ». Certains rapports ne comprenaient aucun qualificatif et présentaient simplement le groupe comme une autre unité militaire ukrainienne combattant la Russie.

Voici une chronologie de l’évolution des reportages au fil des ans, suivie d’un entretien avec un expert qui affirme que ce changement n’est pas dû à un changement au sein d’Azov, mais plutôt à une convenance politique pour les gouvernements occidentaux.


La première mention du bataillon Azov dans les publications que nous avons étudiées remonte à septembre 2014. Depuis lors jusqu’au début de l’invasion russe de l’Ukraine, presque toutes les mentions du groupe étaient accompagnées de descripteurs qui disaient avec précision ce qu’il était. Ces descripteurs comprenaient : « groupe fasciste ukrainien » ; « régiment paramilitaire suprématiste blanc ultra-nationaliste » ; « un groupe ukrainien avec des sympathies et des symboles ouvertement néo-nazis » ; « groupe ukrainien d’extrême droite ».

En février, le président russe Vladimir Poutine a cherché en partie à justifier l’invasion de l’Ukraine en affirmant qu’elle devait être « dénazifiée ». Naturellement, certains médias ont pris soin de ne pas répéter sans critique le récit de la Russie. Cependant, même dans les premiers stades de l’invasion - lorsque l’indignation publique et officielle face aux actions de la Russie et l’empressement à éviter de rapporter des informations qui compliquaient autre chose qu’un soutien inconditionnel à l’armement de l’Ukraine étaient sans doute à leur apogée - ces organes d’information ont quand même réussi encore à reconnaître l’idéologie néo-nazie d’Azov, sans aucune suggestion qu’il s’agissait d’une caractéristique reléguée au passé.

En mars, le Globe and Mail a publié deux articles d’opinion qui qualifiaient le groupe respectivement de « régiment néo-nazi » et de « faction ouvertement d’extrême droite ». Toujours ce mois-là, le National Post a rapporté qu’Azov « a ouvertement des sympathies néo-nazies, avec des membres souvent vus posant avec des croix gammées ou des photos d’Adolf Hitler ». En avril, des nouvelles et des articles d’opinion du Toronto Star ont qualifié Azov d’« affilié à l’extrême droite », d’« ultranationaliste » et de « fasciste sans vergogne ». Et les descriptions de podcasts et de vidéos de la CBC l’ont qualifié de groupe « d’extrême droite ».

Mais à partir de début mai, les choses ont changé.

Ce mois-là, CBC News a publié un article de l’Associated Press (AP) décrivant le régiment Azov comme étant « à l’origine une unité paramilitaire d’extrême droite » (c’est nous qui soulignons).

Le National Post a publié une paire d’articles d’opinion d’un chroniqueur qui a noté que le régiment Azov « s’est déjà décrit comme pro-nazi », et l’a qualifié de « problématique » et de « controversé », tout en soulignant la taille relativement petite du groupe. Un autre article du quotidien a simplement décrit Azov comme « l’une des deux unités qui résistent encore aux Russes à Marioupol » et a cité un militant « anti-Kremlin » qui a affirmé que l’unité a « dépassé » sa politique d’extrême droite.

Pendant la même période, le Toronto Star s’est appuyé presque exclusivement sur les dépêches de l’AP, qui soit ne comportaient aucun qualificatif du groupe, soit le décrivaient comme ayant des « origines d’extrême droite ». L’une des deux histoires originales que le Star a publiées a déclaré qu’Azov a « été accusé d’avoir des opinions suprémacistes blanches et néonazies ». La deuxième histoire du Star ne comprenait aucun qualificatif.

Pendant ce temps, faisant écho au langage utilisé dans plusieurs reportages, un article du Globe décrivait Azov comme ayant des « racines d’extrême droite », mais affirmait qu’il était « de plus en plus dépolitisé ces dernières années ». Deux autres articles du Globe, ainsi qu’une douzaine de rapports de Reuters et d’AP, ne comportaient aucune description qualificative de l’unité.

Dans l’ensemble, ces médias n’ont offert aucune description d’Azov, ou ont affirmé qu’il était d’extrême droite dans le passé mais qu’il avait évolué depuis. Cette tendance s’est poursuivie depuis mai, par exemple avec une émission d’août de The National de CBC faisant référence à l’unité comme ayant un « passé controversé », et l’article d’août du Globe and Mail mentionné dans l’introduction de cet article affirmant qu’il « a une histoire de penchants d’extrême droite, mais fait maintenant partie de l’armée ukrainienne. »


Alors, qu’est-ce-qui s’est passé ? Pourquoi les descriptions du régiment Azov sont-elles passées presque à l’unanimité d’une mention de son idéologie néonazie à une description du groupe comme n’importe quelle autre unité combattant la Russie ?

Certain.e.s avancent que le groupe a vraiment changé et s’est déradicalisé ces dernières années. En tant que tels, ils et elles affirment que qualifier le régiment Azov d’unité néonazie n’est plus exact. Mais Ivan Katchanovski, professeur de sciences politiques à l’Université d’Ottawa spécialisé dans la Russie, l’Ukraine et les conflits armés, et lui-même d’origine ukrainienne, a déclaré à Passage que ce genre d’affirmations est inexacte.

Katchanovski note que malgré les changements officiels apportés à la structure d’Azov lorsqu’il est devenu une partie officielle de la Garde nationale ukrainienne, il reste dominé par les néonazis. Il a noté que le groupe armé possède également une aile civile, appelée Corps national, une organisation politique néonazie dirigée par le premier commandant d’Azov, Andriy Biletsky. « Avant l’invasion russe, ils étaient très actifs dans une variété d’attaques, y compris des attaques contre les Rom.e.s et des attaques contre l’administration présidentielle de [Volodymyr] Zelensky », a expliqué Katchanovski. Il a ajouté que le régiment Azov a également été impliqué dans la création d’autres unités dirigées par les nazis.

Alors, encore une fois, pourquoi le changement ? Katchanovski est franc dans son évaluation : « C’est un changement politique. Ce n’est pas basé sur des faits. La couverture médiatique est souvent motivée par des considérations politiques, et non par ce qui se passe réellement sur le terrain. »

La considération politique en jeu ici pour la guerre en général est qu’il est préjudiciable aux intérêts des États-membres de l’OTAN de souligner que ces pays soutiennent des formations néonazies telles qu’Azov, ainsi que d’autres groupes armés d’extrême droite moins connus.

Plus précisément, en mai, un événement majeur de la guerre a eu lieu : la bataille de l’aciérie d’Azovstal à Marioupol. Cette bataille, qui a duré des semaines, a vu les Russes se battre contre des forces ukrainiennes composées presqu’entièrement de membres du régiment Azov, soutenus par des conseillers occidentaux de l’OTAN. Cette bataille dominait la couverture médiatique occidentale. C’est aussi la période où les reportages publiés dans les médias canadiens ont commencé à adoucir les descriptions de l’unité fasciste. Cela a entraîné une couverture médiatique trompeuse.

Katchanovski ajoute que « cela va aussi avoir un effet dangereux sur l’Ukraine et potentiellement sur d’autres pays parce que maintenant, fondamentalement, les nazis en Ukraine sont transformés en héros nationaux ». Il a également noté qu’Azov, ainsi que les gouvernements occidentaux, a constamment fait pression sur Zelensky - y compris avec des menaces, et même avant l’invasion de la Russie - pour qu’il ne recherche pas un accord de paix négocié avec la Russie ou qu’il ne retire pas ses forces de la région du Donbass. Et février, Azov a qualifié Zelensky de « serviteur du peuple russe » pour avoir suggéré qu’il pourrait négocier avec Moscou.

Katchanovski observe que la valorisation du régiment Azov est comparable à la façon dont l’Occident a soutenu les prédécesseurs des Talibans dans leur lutte contre l’intervention de l’Union soviétique pendant la guerre en Afghanistan des années 1980. Cela risque d’inspirer encore plus de militants d’extrême droite de d’autres pays à se joindre au conflit en Ukraine afin d’acquérir de l’expérience militaire, provoquant potentiellement un effet de retour de flamme s’ils rentrent chez eux.

Bien que la présentation par le Kremlin de l’Ukraine en tant qu’État nazi soit fausse, a déclaré Katchanovski, les gouvernements et les médias occidentaux sont allés dans la direction opposée : « Ils ont commencé à nier toute présence et influence politiques des néo-nazis ».

Ce virage éhonté vers une couverture sympathique du régiment Azov et d’autres aspects sombres de la guerre du côté ukrainien est un autre rappel que les médias canadiens sont parfaitement heureux de valoriser n’importe qui, y compris les nazis, tant que cela sert les intérêts des État occidentaux, notamment les membres de l’OTAN.

On devrait sans cesse rappeler à ces médias qu’ils dorlotent des fascistes et que ce genre de reportage mensonger peut avoir des conséquences au cours des prochaines qui se produiront en retour de flamme.

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