Édition du 29 novembre 2022

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Canada

Autochtones : du racisme canadien ordinaire

Le dernier exemple de violence face aux femmes autochtones montre une fois de plus que malgré ses dires, le Canada a institutionnalisé à tous les niveaux de sa société le racisme face aux Premières Nations.

Les hurlements de colère des humanistes devant un autre cas de racisme touchant les Premières Nations ébranlent depuis quelques jours la société canadienne. L’émission Enquête qui a été diffusée à la télévision d’État le 22 octobre présentait plusieurs femmes autochtones qui affirmaient que de nombreux agents de la Sûreté du Québec avaient posé des gestes violents à leur égard. Ils les emmenant quand elles étaient saoules dans des chemins de terre enneigés pour les obliger à en revenir pied nu. Encore plus choquants, au moins sept de ces agents de la police provinciale auraient demandé des attouchements sexuels. Cela se serait passé sur la table de la salle d’interrogation du poste de police de Val-d’Or et dans des chemins de terre des environs. Une jeune femme de 26 ans raconte dans cette émission que les policiers l’emmenaient sur ces chemins de terre pour avoir des fellations. Une autre autochtone de 19 ans aurait été forcée de le faire sur la table d’une salle d’interrogatoire du poste de police. « Il m’a dit de m’asseoir sur la table. Il a descendu son pantalon. »

Pour le directeur général de la Sûreté du Québec, Martin Prud’homme, qui est actuellement attaqué de toute part, cette situation n’est pas une crise. C’est d’ailleurs ce qu’avaient pensé en mai dernier la ministre de la Sécurité publique du Québec, Lise Thériault, et le ministre provincial des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, qui avaient alors été mis au courait de cette situation par le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. La lettre d’Édith Cloutier avait été envoyée au chef de police de la SQ, au ministère de la Justice, celui des Affaires autochtones et aux ministres de la Sécurité publique. Il a cependant fallu qu’un reportage soit fait à ce sujet à la télévision pour que la ministre admette qu’elle était au courant.

Les Premières Nations dénoncent

Les seules choses qu’ont pu faire les dirigeants de la communauté Cris face à cette situation ont été de la dénoncer et d’annoncer qu’ils suspendaient la tenue d’activités publiques à Val-d’Or, donnant en exemple un tournoi de hockey qui aurait dû y être tenu en décembre. En fait, ils ne peuvent absolument rien faire pour s’assurer que leurs filles, femmes et enfants soient respectés et en sécurité lorsqu’ils vont dans des communautés non autochtones. Il y a au Canada un racisme ordinaire qui y perdure depuis sa création. Comme des membres de ces Premières Nations ont survécu à la colonisation et continuent à réclamer le respect de leurs droits, les autorités fédérales et provinciales les ignorent le plus qu’ils le peuvent, tout en continuant à s’enrichir en tirant des ressources d’un territoire qui ne leur n’appartient pas.

Le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a naturellement désigné le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, dont la circonscription inclut la réserve de Mashteuiatsh, comme « le premier responsable » de cette crise qui touche la Sureté du Québec. C’est tout naturel puisqu’il est directement responsable de ce corps policier. Il partage cependant cette faute avec une bonne partie de la classe politique présente et passée du pays. Bien que la justice ait au cours des dernières décennies reconnues les revendications autochtones sur leurs terres et accorde des compensations et dédommagements, l’État refuse toujours de reconnaître leurs titres de propriété sur les territoires non concédés par traités. Même les traités signés en bonne et due forme ne sont pour la plupart pas respectés. Les conseilles de bandes doivent donc utiliser leurs maigres ressources, et en priver leurs membres, pour engager des avocats qui font valoir leurs droits sur tel ou tel petit lopin de terre.

Utiliser la loi contre les autochtones

Le gouvernement canadien utilise donc le système légal en place contre les autochtones pour les priver de leurs droits. Il faut qu’à chaque fois un petit groupe d’individu arrive à force de persévérance à démontrer hors de tout doute qu’il a vraiment un droit très précis. Le racisme canadien envers les autochtones est structurel, institutionnel et touche tous les niveaux de la relation de l’État envers les Premières Nations. Cette situation entraîne directement les rapports problématiques qui existent entre les autochtones et les organismes qui maintiennent ce système en place, c’est-à-dire les forces de l’ordre. Dans une autre petite communauté au nord-est de la province, à Sept-Îles, les autochtones forment 80 % des prévenus dans les cours de justice alors qu’ils ne sont que 20 % de la population. Plus faibles parmi les plus faibles, les femmes autochtones sont celles qui écopent le plus de ce racisme institutionnel. Elles sont trois à quatre fois plus susceptibles que les autres femmes du Canada de subir de la violence physique ou sexuelle ou même d’être assassinées.

Ce racisme est évident à tous les niveaux du système. La surreprésentation des enfants autochtones dans les services de protection de l’enfance n’en est qu’une autre forme. Des 30 000 enfants et adolescents placés en foyer d’accueil au pays, 48 % seraient issues des communautés autochtones. Pourtant, ces dernières ne forment que 4,3 % de la population. Au Québec, si on compare les proportions, ce sont cinq fois plus d’enfants autochtones que de non-autochtones qui sont confiés au Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ). L’affaire des policiers de Val-d’Or a révélé à la face du monde l’indigence et la misère au sein des communautés autochtones au pays.

Plus largement, toute la structure gouvernementale au Canada est bâtie pour maintenir les Premières Nations dans une situation de dominés. Cette discrimination systémique amène au sous-financement des programmes sociaux. Actuellement, les sommes versés pour l’éducation des autochtones sont d’environ 6 000 dollars de moins par élève que celles pour les non-autochtones. Il n’y a donc pas lieu de se surprendre que le taux de décrochage scolaire dans ces communautés soit six fois supérieur à celui de la moyenne nationale. La Loi sur les Indiens est en fait un catalyseur de misère. Les individus qui n’en peuvent plus de cette situation quittent les réserves, s’assimilent et deviennent des citoyens ordinaires. Leurs descendants perdent ainsi leurs droits à faire réparer 150 ans d’injustices à leurs égards.

Une situation qui perdure dans le temps

Bien que la société canadienne pousse actuellement de grands cris parce qu’elle voit ou mène ce racisme institutionnel, la situation est cependant connue depuis une vingtaine d’années. L’ONU, Amnistie internationale, Human Rights Watch, Femmes autochtones du Québec, l’Association des femmes autochtones du Canada et de nombreux autres organismes l’ont dénoncé sans être arrivés à la faire changer.

La Commission royale d’enquête sur les peuples autochtones avait produit en 1996 le rapport fédéral Erasmus-Dussault. Il contenait plus de 400 recommandations qui n’ont pas été appliquées. L’ancienne vérificatrice générale Sheila Fraser avait présenté en 2011 un bilan catastrophique des conditions de vie des autochtones. Humant Rights Watch (HRW) révélait pour sa part en février 2013 que des femmes autochtones du Nord de la Colombie-Britannique avaient été agressées et violentées par des agents de la GRC et que leurs plaintes n’avaient pas été traitées avec sérieux. Le rapporteur officiel de l’ONU sur les autochtones, James Anaya, avait même constaté en 2014 que l’écart entre le bien-être des autochtones et non-autochtones n’a pas diminué depuis 2004 malgré tous ces précédents rapports et qu’ils vivaient dans des conditions socioéconomiques désolantes. La GRC divulguait d’ailleurs cette même année un rapport dans lequel elle estimait que 1200 femmes autochtones avaient disparu ou avaient été tuées entre 1980 et 2012. Cette année, après cinq ans de travail et 7 000 témoignages, la Commission de vérité et réconciliation publiait en juin son rapport dans lequel il concluait que le Canada a participé à un génocide culturel en mettant de force 150 000 jeunes autochtones dans des pensionnats pour « sortir l’Indien » d’eux.

Bien qu’il soit maintenant établi que de nombreuses communautés autochtones vivent dans des conditions dignes du tiers-monde avec des logements surpeuplés et insalubres et des problèmes d’eau potable, tout ne se fait encore qu’à la pièce pour régler les urgences tout en laissant des lacunes criantes subsister en éducation et en santé.

Commander la tablette avec le rapport

Face à cette situation et malgré qu’elle soit déjà connue et dénoncée, les chefs autochtones n’ont actuellement d’autres recours que de demander la tenue d’une autre commission d’enquête. Le nouveau premier ministre du Canada, Justin Trudeau, l’aurait d’ailleurs promis lors des élections du 19 octobre. Ils espèrent que ce rapport ne sera pas tabletté, comme l’ont été tous ses prédécesseurs. Philippe Couillard a pour sa part aussi évoqué la tenue d’une commission sur la question autochtone en parallèle avec la commission d’enquête fédérale sur les assassinats. Au niveau de la SQ dont les membres sont visés par de sérieuses allégations depuis mai, elle enquêtait sur ses propres membres jusqu’à la diffusion de l’émission du 22 octobre. Mis publiquement devant les faits, le gouvernement a finalement confié cette enquête à un autre corps policier, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Les accusations portées par des autochtones sur des policiers provinciaux travaillant dans une petite ville du Nord québécois seront dont enquêté par le corps de police municipale du plus grand centre urbain de la province. C’est la norme en de telles situations au Québec. La police enquêtera donc encore sur la police.

Michel Gourd

Michel Gourd

Résident de L’Ascension de Matapédia.

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