Édition du 26 janvier 2021

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Bannir un mot seulement ou réaffirmer les axes à partir desquels il est possible d’effectuer une analyse pertinente de la réalité sociale oppressante

Quelle voie préconiser pour obtenir la disparition de certaines pratiques orales ?

Des personnes, appartenant à des groupes minoritaires, traînent incontestablement dans leur chair un lourd passé historique oppressant.

C’est vrai et il ne faut pas raviver ces blessures par des propos humiliants ou dégradants. Nous en sommes. Nous sommes même d’accord pour que les symboles ornementaux, sculpturaux ou consignés sur une plaque de rue disparaissent et soient éliminés du paysage visuel. Mais, c’est une chose de changer le nom d’une rue, de déboulonner une statue (ou de la pulvériser), de bannir un mot du vocabulaire et cela en est une autre de l’interdire dans la création artistique, la recherche ou la communication scientifique. On peut ne pas vouloir voir la statue de John A. Macdonald ou ne pas vouloir trouver sa tête sur un billet de dix dollars, de là à interdire la prononciation de son nom… il y a une marge. Hitler s’est rendu coupable de crimes insensés, les symboles associés à son régime ont été bannis, détruits et pourtant le livre qu’il a écrit est toujours en vente libre. Il est disponible à la bibliothèque des maisons d’enseignement collégial et universitaire. Il figure au programme de lectures obligatoires de certains cours.

Que se passera-t-il, à l’Université d’Ottawa, maintenant que le recteur et vice-chancelier, Jacques Frémont, a statué qu’au nom de la liberté académique une personne peut bien prononcer les mots qu’elle veut, mais que cela est susceptible de s’accompagner d’une « conséquence » ?

Imaginez, une professeure s’est fait dire qu’il n’y avait pas uniquement un seul mot qu’elle devait s’interdire d’utiliser dans son enseignement, mais qu’il y en a d’autres qu’elle ne peut plus utiliser ou nommer explicitement. De surcroît, ce mot apparaît dans le titre d’une loi fédérale de 1876 et il est même écrit dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique.

« 91. Il sera loisible à la Reine, de l’avis et du consentement du Sénat et de la Chambre des Communes, de faire des lois pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement du Canada, relativement à toutes les matières ne tombant pas dans les catégories de sujets par la présente loi exclusivement assignés aux législatures des provinces ; mais, pour plus de garantie, sans toutefois restreindre la généralité des termes ci-haut employés dans le présent article, il est par la présente déclaré que (nonobstant toute disposition contraire énoncée dans la présente loi) l’autorité législative exclusive du parlement du Canada s’étend à toutes les matières tombant dans les catégories de sujets ci-dessous énumérés, savoir : […]

24. Les Indiens et les terres réservées pour les Indiens. »

https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/page-4.html. Consulté le 24 octobre 2020.

Qu’en sera-t-il dans les écrits des professeurEs de cette université ? Est-ce que des professeurEs de l’Université de Carleton ou de l’UQO vont pouvoir eux continuer à utiliser ces mots oralement ou (et) par écrit, alors que leurs collègues d’une université qui a défrayé la chronique ces dernières semaines se retrouveront bâillonnés, vivant sous une espèce de régime spécial de surveillance qui leur interdit de s’exprimer librement ?

Monsieur Frémont, par souci de cohérence avec sa position, va-t-il maintenant exiger que certains mots considérés comme blessants ou offensants, pour les personnes appartenant à certaines communautés brimées, soient éliminés non seulement de la communication orale, mais aussi de la communication écrite et de la création artistique ? Va-t-il interdire d’achat, d’entreposage et de circulation sur son campus les productions où ces mots sont susceptibles de se retrouver ?

Nous connaissons l’histoire du christianisme de la période allant de la crucifixion de Jésus à sa reconnaissance officielle dans l’Empire romain à la fin du 4e siècle. Nous savons aussi ce qui s’est produit à Alexandrie à la fin de ce même siècle. Les chrétiens, d’abord minorité persécutée, sont finalement devenus assez nombreux pour imposer leur ordre. Pire, il y a même eu l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, par des fanatiques dont la religion n’a pas besoin d’être mentionnée ici.

À ce moment-ci, il semble que ce n’est pas juste la condamnation de l’utilisation de deux ou trois mots dans le cadre d’un exposé oral qui est voué à la damnation. Ce sont plutôt certains mots réputés offensants, pour certains groupes, qui ne peuvent plus être utilisés, dans le plan de cours et dans les exposés magistraux et la totalité des échanges qui se produisent dans une relation pédagogique et ce sous peine « de conséquence(s) » pour certainEs professeurEs. De quelle(s) conséquence(s) est-il question ici ? Pour le moment, c’est un mystère.

Dans le cadre d’une analyse qui joue avec les concepts de minorité et de majorité, l’indéfendable John A. Macdonald vivait dans la crainte d’une forme quelconque d’oppression de la part des pauvres contre les riches. À ce sujet il disait : « Nous devons protéger l’intérêt des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres »

https://revuelespritlibre.org/honorer-la-figure-du-premier-ministre-canadien-john-macdonald-une-volonte-desormais-problematique . Consulté le 24 octobre 2020.

L’histoire humaine est tristement riche en gestes abominables commis à l’endroit de personnes de certains groupes ciblés ou œuvres d’art qui ont été décrétées « dégradantes ». Les structures sociales sont rarement venues sans un régime d’imposition de souffrances dirigé contre un sexe en particulier, certaines orientations sexuelles et également la couleur de la peau de certaines personnes et nous en passons. Que l’on nous comprenne bien, il y a au Canada des minorités opprimées. Les peuples autochtones, les personnes racisées, l’ont été et le sont toujours. Les femmes aussi vivent, encore aujourd’hui, dans plusieurs cas, une situation d’oppression. À la naissance elles sont minoritaires, à partir de 18 à 25 ans, elles deviennent majoritaires. Ce renversement s’explique en raison du mode de vie des garçons qui comporte trop de pratiques à risque pour leur vie. Ce n’est pas le nombre qui explique la nature de la relation d’un groupe avec un autre, mais la nature du rapport social qui lui est soit égalitaire ou soit inégalitaire. Les bourgeois minoritaires à l’époque de Macdonald, comme aujourd’hui, continuent à être un groupe qui profite d’une situation dominante face à la majorité qui vit grâce au salariat. Minoritaires, en nombre, ils sont puissants économiquement et en mesure d’imposer leur ordre à celles et ceux qui sont majoritaires en nombre, mais nettement dans une relation de subordination. Il ne faut pas uniquement analyser le réel à l’aide du prisme minorité / majorité. L’analyse des rapports sociaux doit s’effectuer à travers les couples dirigeantEs/dirigéEs et dominantE/dominéEs.

Qu’est-ce un mot, sinon une unité de signification (unité sémantique), voire même de symbolisation ? Oser l’utiliser, c’est partager un langage, partager un sens donné pour reconnaître. Le mot en lui-même, comme objet, n’est pas un problème. Encore une fois, il faut plutôt se tourner vers l’intention de son usage. Qui parle ? Qui l’utilise ? Pourquoi ? Dans quel temps ? Voilà quelques questions élémentaires qui peuvent servir à cerner l’intention. Il y a donc une différence entre promouvoir des mots dans un discours haineux et souligner ces mêmes mots dans un contexte historique visant à mieux connaître comment fonctionnait un collectif de jadis.

Il y a une chose qui nous étonne dans la discussion autour de la décision du recteur Frémont. Bannir et interdire, proscrire, censurer… ces mots sont-ils compatibles avec la liberté d’expression ou ne s’agit-il pas de pratiques qui relèvent de l’intolérance ? Vous savez ces pratiques qui visent à imposer une sorte de pensée uniforme, purifiée et aseptisée. Nous le répétons, il n’y a aucune raison pour faire du marketing avec des stéréotypes préjudiciables à des groupes en particulier, de là à interdire l’usage des mots, il y a là un danger qui nous conduit directement à la pensée unique. Ne rions pas, l’expression « Chasse aux sorcières » est réputée maintenant, aux yeux d’une minorité, comme une expression genrée à combattre et à éliminer. Comment au juste qualifier cette nouvelle pratique de purification linguistique que veut imposer et généraliser le recteur Frémont et ses supporteurEs à l’Université d’Ottawa ? Nous avons une idée, mais nous n’osons pas la dire. Pourquoi ? Peut-être parce que nous ne sommes pas capables de réfléchir le monde dans lequel nous sommes dans le cadre du moule qu’une minorité agissante et montante veut nous imposer. Une minorité qui se voit et se veut hégémonique.

Ne pas humilier, ne pas tenir des propos dégradants, nous en sommes. Imposer, de manière autoritaire et par la voie unilatérale, un nouveau code langagier purifié, cela s’apparente à des pratiques qui ont aussi été utilisées par les hiérarchies religieuses zélotes et fanatiques ainsi que par des dirigeants totalitaires. Nous nous trompons ? Si oui, expliquez-nous en quoi nous nous trompons. Nous évaluerons par la suite si nous devons changer notre point de vue. La grande révolution introduite par Platon a été de démontrer, dans son temps, que le maniement habile de la parole, par les sophistes, ne permettait pas toujours d’accéder à la vérité. Car le but de la démonstration n’est pas de remporter une victoire par la persuasion, bien plutôt de vouloir cerner un problème par ses divers angles dans le but d’atteindre un tant soit peu une forme de vérité. Il faut éviter les discours manichéens, sombrer dans le biais de confirmation, afin de pouvoir aussi observer la position contradictoire, s’y intéresser et, après ce détour antithétique, savoir formuler une synthèse adéquate. Et cela ne doit pas se faire avec empressement ni par souci de l’opinion publique pouvant être défavorable, mais par une volonté de débattre ce qu’il y a d’essentiel.

Nous détestons ces campagnes d’action qui visent à chasser un esprit ou bannir des mots non conformes à l’orthodoxie de la nouvelle doxa. Vous savez en URSS, au milieu des années cinquante du siècle dernier, le mot sexualité a été éradiqué des dictionnaires. Devinez pourquoi ? Pourtant, Aristote disait que « le mot chien ne mord pas ».

Hâte, très hâte de voir les démarches que le recteur Frémont va faire pour demander au gouvernement canadien de réécrire les lois en tenant compte de son nouveau lexique acceptable dans son enceinte universitaire et nous avouons que nous sommes impatients également de surveiller les représentations qui seront faites par lui auprès des personnes du monde des affaires (le « boys club » inclus) et des artistes pour que désormais les créations puisent uniquement dans les mots de son répertoire. Autrement...

Conclusion

Pendant que les zélateurs poursuivaient et persécutaient celles et ceux qui ne voulaient pas se conformer à la nouvelle orthodoxie (nouvelle orthodoxie maintenant promue par un groupe jadis une minorité opprimée), cela n’a jamais empêché la hiérarchie de tenir un discours épuré, tout en agissant humainement, c’est-à-dire hypocritement et de préférence en toute impunité, pendant de trop nombreuses années.

Pour avoir prononcé un mot (ou certains mots) qui déplaisai(en)t aux « nouvelles élites » de certains temps anciens, certaines personnes ont perdu. Trop ont été vouées aux gémonies. Plusieurs ont perdu leur réputation, leur gagne-pain et même, dans certains cas, leur vie à la suite d’un procès sommaire (ou conforme, en apparence, aux règles de droit en vigueur). Perdu des années de leur vie ou perdu leur vie dans un camp de concentration ou un camp d’extermination et nous en passons.

Il nous semble que l’adhésion à certaines causes justes ne s’obtient pas par la déraison, l’affirmation unilatérale, la dénonciation sans droit de se défendre. Il y a quelque chose qui s’appelle aussi, dans la vie sociale, la voie du changement raisonné. Une voie à définir, à préciser, à explorer et surtout à appliquer en tout temps. C’est un peu ce que nous retenons de certaines de nos lectures automnales 2020 de Platon. Osons encore mentionner ce philosophe et lui faire dire : que celui ou celle qui n’aspire pas à améliorer son monde nous lance la première pierre…

Yvan Perrier

14 décembre 2020

19h30

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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