Édition du 15 septembre 2020

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Le blogue de Donald Cuccioletta : « La Gauche américaine en 2020 - Stratégies et perspectives »

Bernie Sanders se retire et change de stratégie

À la fin de mon dernier blogue (#14) j’avais écrit « Run Bernie Run »., mais Bernie Sanders s’est retiré depuis de la course comme candidat à l’investiture pour le Parti démocrate. Ainsi Joe Biden devient le candidat pour le Parti démocrate et, avec l’approbation de la convention (virtuelle ou pas), il affrontera Donald Trump pour le poste de président des États-Unis.

Dans son discours de retrait, Sanders a néanmoins mentionné que son nom restera sur les bulletins de vote pour les primaires qui auront lieu jusqu’à la mi-juin. Sanders espère attirer une masse critique de délégué-e-s pour se présenter à la convention et influencer le programme du Parti avec ses propositions plus à gauche. Une question demeure : est-ce qu’il appuiera la candidature de Joe Biden à la présidence ? Il est certain que les pressions se feront sentir.

Pour Sanders, cette éventualité n’était pas une surprise. Il le savait, et il l’a répété dans ses différentes entrevues, que la direction du parti ne voulait pas de lui depuis le début de la course. Après les résultats du super mardi, il savait très bien que les autres candidats et candidates se rangeraient derrière Biden. Il l’a répété dans les mêmes entrevues, comme la situation en 2016, ceci n’est pas une victoire pour le peuple américain, mais une victoire pour la direction du parti.

Évidemment, ces partisans et partisanes sont très déçu-e-s, et pour des millions de personnes, l’espoir de voir Sanders comme candidat à la présidence contre Trump, se dissipe, en laissant dans son sillage beaucoup d’amertume envers le Parti démocrate et la direction. 2.1 millions d’Américains et Américaines ont contribué financièrement à la campagne de Sanders. La moyenne des contributions était de 18$ par individu, un exemple très claire qu’une campagne financière contrôlée par la base (grass roots) est possible, contrairement aux milliards dépensés par les républicains et démocrates.

Plusieurs sondages, depuis le début de la période des primaires, donnaient l’avantage à Sanders contre Trump. Ainsi le Parti démocrate, comme en 2016, n’a pas voulu voir un candidat qui se dit socialiste démocratique porter l’étendard du parti. Soyons claires ici, Bernie Sanders est un social-démocrate avec un programme radical qui n’est pas encore acceptable par la classe politique et capitaliste des États-Unis aujourd’hui. Mais il a néanmoins popularisé dans l’ensemble de la population américaine le mot « socialiste » du jamais vue depuis la période du McCarthyisme.

Le Parti démocrate, sous Franklin Delano Roosevelt (le New Deal Keynésien), et durant la période de la lutte pour les droits civiques, ont toujours su comment manipuler le discours progressiste à son avantage. C’est la raison pourquoi laquelle la communauté noire ont voté et vote encore aujourd’hui pour le Parti démocrate. La victoire de BIden dans le sud (durant le super mardi) en est l’exemple. La classe ouvrière blanche a gravité vers le parti avec FDR et son New Deal, et aujourd’hui les syndicats corporatistes, manipulés par une direction bureaucratique (très loin de l’époque avant-gardiste de Walter Ruther), appuient le « Col Bleu » Joe Biden. Dans les trente dernières années, des éléments au sein du Parti démocrate, comme Bill Clinton, ont travaillé très fort pour amener un parti autrefois centriste vers la droite. Le retrait de Bernie Sanders est une victoire de BIden et de la direction, mais une défaite pour la démocratie américaine. Les capitalistes, démocrates et républicains, peuvent se réjouir encore une fois que leur stratégie ait réussi à renforcer l’autoritarisme aux États-Unis.

La lutte pour la justice économique, la justice sociale, la justice raciale et la justice environnementale ne s’arrêtera pas, car selon Sanders les forces socialistes unies avec les forces progressistes ont gagné la bataille idéologique. Cette référence à la bataille idéologique montre bien que cette lutte entreprise par la gauche socialiste est avant tout une lutte d’idées. Une lutte contre l’ignorance, une lutte qui demande une éducation populaire socialiste pour arriver à détruire l’aliénation que subissent les travailleurs et travailleuses aux États-Unis, mais partout où existe le capitalisme. Nous pouvons revenir à Gramsci, qui a écrit que la lutte pour positionner les idées socialistes contre le capitalisme demeure la plus vitale et la plus stratégique pour éventuellement créer un mouvement de masse anticapitaliste. C’est dans cette situation dans laquelle se trouvent présentement les socialistes américains et américaines après Sanders

Sanders leur a donné l’élan, l’enthousiasme et, à un certain degré, de conviction que la lutte est devant eux et elles pour la gauche socialiste américaine. Dans la déception face au retrait de Sanders il demeure un danger, comme dans le passé, de se dire que la lutte est finie, que sans un leader à la Sanders, tout est à refaire. Ceci est compréhensible pour la gauche américaine, avec peu d’expérience, et beaucoup de bonne volonté, mais surtout sans une compréhension historique de la longue durée de la lutte des classes.

Il ne faut pas oublier les grandes années des luttes syndicales, menées par les IWW (Industrial Workers of the World), les grévistes de la United Mine Workers of America qui sont morts sous les balles tirées par l’armée privée de John D. Rockefeller dans le massacre de Ludlow au Colorado. Des socialistes comme Eugene V. Debs, « Big » Bill Haywood, Walter Ruther, William Z. Foster, les militants noirs comme Marcus Garvey, Paul Robeson, des militants socialistes comme W.E. B Dubois et Peter H Clark le premier noir socialiste aux États-Unis. Ceci sans oublier Harriet Tubman, Lucrcetta Mott, Angela Davis, Esther Cooper Jackson et tous les militants et militantes aujourd’hui.

Certes, les militants et militantes qui sont à la direction de la gauche socialiste américaine connaissent très bien l’historique de la lutte des classes aux États-Unis, mais pour ceux et celles qui ont soutenu le mouvement par centaine de milliers, certains et certaines ne sont pas initié-e-s à la question de l’engagement politique, ont encore besoin d’apprendre cette histoire. Apprendre les leçons de l’histoire, c’est d’accepter que la lutte sera longue, avec bien des reculs et des déceptions.

Le bilan est déjà commencé. Pourquoi avons-nous perdu ? Étions-nous trop indulgents et indulgentes envers Biden et la direction du parti ? Peut-être aurons-nous dû faire des alliances ? Bien qu’un bilan soit nécessaire dans une campagne électorale, mais les vrais débats survendront après le bilan électoraliste, et seront encore plus important pour la continuité du mouvement socialiste aux États-Unis. Il ne faut pas retourner dans l’oublie comme dans le passé. Une plus grande énergie s’est enracinée dans la classe ouvrière. Toutefois, il faut non seulement solidifier les acquis, mais surtout développer une stratégie pour déterminer dans quelle direction doit aller ces acquis.

Bernie Sanders à la fin de son discours, a interpellé le mouvement auquel il a contribué, en affirmant que la lutte doit continuer.

Oui, Lotta Continua.

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