Édition du 19 octobre 2021

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Amérique centrale et du sud

Brésil. Cinq leçons du Congrès du PSOL

Le PSOL est sorti de son Congrès [26-27 septembre] renforcé, un peu cabossé, mais entier. Il y a une majorité et une minorité, ce qui est normal. Les congrès devraient être les réunions les plus importantes pour un parti. Comme on pouvait s’y attendre, ils sont le lieu de forts débats. Au PSOL, les débats sont publics, et la démocratie interne presque chaotique. Malheureusement, la gauche doit encore apprendre à se protéger de l’environnement toxique d’attaques et d’insultes que l’on trouve parfois sur les réseaux sociaux.

Tiré deA l’encontre
29 septembre 2021

Par Valerio Arcary

1° – Vaincre Bolsonaro

Ce congrès était le premier après l’assassinat traumatisant de Marielle Franco et d’Anderson Gomes (le 14 mars 2018). Le sang des combattants a été versé, ce qui nous oblige à être meilleurs. Le cœur d’un Congrès est de déterminer l’orientation générale proposée [ou les orientations proposées] et élire la direction, c’est-à-dire l’équilibre [de sa composition] et les perspectives.

Le dernier congrès du PSOL a eu lieu à la fin de l’année 2017. Dans cet intervalle, la situation réactionnaire au Brésil ouverte par l’impeachment d’août 2016 [de la présidente Dilma Rousseff du PT] a été consolidée, la contre-réforme du droit du travail et la loi sur le plafond des dépenses ont été votées, Marielle Franco a été assassinée, Lula a été arrêté [en mars 2016], Jair Bolsonaro est arrivé à la présidence suite à une élection [le 28 octobre 2018 ; mandat commencé le 1er janvier 2019], une nouvelle contre-réforme des retraites approuvée, Eletrobrás a été privatisée, le Pantanal [écorégion qui s’étend dans l’Etat du Mato Grosso do Sul, mais aussi du Mato Grosso et de la Bolivie] et l’Amazonie ont brûlé comme jamais auparavant, les terres indigènes ont été envahies par les garimpos [chercheur d’or] clandestins, la vente d’armes a été libéralisée et encouragée, un cataclysme humanitaire s’est abattu sur le peuple qui a vu six cent mille vies sacrifiées dans la pandémie, et encore bien d’autres choses…

Le gouvernement d’extrême droite s’est érodé progressivement mais lentement et Bolsonaro a pu faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue le 7 septembre dernier, ce qui confirme qu’il n’a pas encore été vaincu. La décision centrale du Congrès du PSOL de 2021 se résume en une idée : le PSOL veut être un instrument utile pour unir la gauche afin de renverser Bolsonaro, ici et maintenant, dans la rue et, si l’impeachment n’est pas approuvé, lors des élections. Rien n’est plus important. Le pari de la majorité de la gauche anticapitaliste qui s’organise au sein du PSOL est que cette insertion au sein du Front unique ne diminue pas le PSOL. Au contraire, elle renforce le PSOL face aux secteurs les plus avancés et politiquement actifs des masses laborieuses qui perçoivent le PSOL comme un outil révolutionnaire sérieux.

2° – Le PSOL plus fort parce qu’il a opéré un virage

Mais, bien sûr, ce processus n’a pas pu être sans douleur. Le PSOL était depuis sa fondation une opposition aux gouvernements du PT (Parti des travailleurs). La nouvelle situation politique, après le coup d’État institutionnel de 2016, a placé le PT dans l’opposition. La tâche centrale de l’étape présente, la lutte pour vaincre les néofascistes, a abouti à exiger le déplacement du PSOL aux côtés du PT dans un Front unique de gauche. Un virage brusque était nécessaire. Les tournants produisent des divisions. A l’approche du Congrès, qui a réuni cinq mille militant·e·s lors de sessions plénières virtuelles et plus de cinquante mille affiliés lors de votes en « présentiel », les divisions étaient inévitables. Le PSOL est aujourd’hui, de manière surprenante, plus important qu’il ne l’était avant 2016. Après tant de défaites cumulées, qui ont répandu le découragement et l’insécurité même dans l’avant-garde la plus en difficulté, il aurait été prévisible qu’un parti à la dynamique révolutionnaire comme le PSOL réduise son influence. Les idées radicales sont moins convaincantes dans des conjonctures marquées par la défensive. Paradoxalement, même en considérant les énormes difficultés auxquelles font face les luttes, le PSOL est aujourd’hui incontestablement plus fort que jamais. Il a gagné le respect des travailleurs et travailleuses, une audience dans les mouvements féministes, noirs et LGBT, le soutien des jeunes et des mouvements indigènes et environnementaux, la sympathie des artistes et des intellectuels, et Guilherme Boulos est le dirigeant de gauche qui jouit de la plus grande autorité après Lula, ce qui est quelque chose d’immense. Le rapport de force politique entre le PSOL et le PT a changé, même si le parti de Lula est majoritaire. Le PSOL est un parti qui a une influence de masse, même s’il est minoritaire. Comment expliquer cette croissance, sinon comme la confirmation d’une ligne politique ?

3° – Le Congrès n’était pas un « armageddon ».

Le débat a été rude, car il existe des différences vraiment importantes dans l’évaluation de la situation brésilienne. Elles ne se réduisent pas à la question du lancement (ou non) de la propre candidature du PSOL, en 2022. Après tout, comme il existe un accord selon lequel le PSOL devrait voter pour Lula lors d’un éventuel second tour, la décision concernant le vote au premier tour devrait être considérée comme tactique, et non comme la dramatisation d’un « armageddon », la lutte finale du « bien contre le mal ».

Les différences sont plus sérieuses. Mais contrairement à ce qui a été agité à la légère, elles ne concernent pas des négociations secrètes imaginaires avec la direction du PT en vue d’une éventuelle participation à un gouvernement Lula, une accusation qui est tout simplement fausse.

Les différences renvoient à une évaluation de la manière de combattre Bolsonaro, donc de savoir s’il est ou non un néofasciste. Trois tactiques ont divisé le PSOL ces dernières années : (a) celle du quiétisme, de l’immobilisme, sur le mode de « ne pas provoquer », d’attendre les élections de 2022 et de soutenir la formation d’un Front large « jusqu’à ce que ça fasse mal », en sacrifiant l’indépendance de classe ; (b) celle de l’offensive permanente sur le mode d’actions « exemplaires », en privilégiant, curieusement, l’unité d’action avec l’opposition libérale à la place d’un Front unique de classe, et en transformant une propre candidature (du PSOL) en stratégie ; (c) celle du Front unique de gauche dans les luttes et les élections. Malheureusement, il n’a pas été possible d’éviter la rupture de Marcelo Freixo [élu député fédéral pour l’Etat de Rio de Janeiro en février 2019 ; quitte en 2021 le PSOL pour le PSB-Parti socialiste brésilien], car il a décidé de miser sur la ligne de construction d’un Frente Amplio avec les partis d’opposition libéraux.

Mais il y a eu aussi des excès du principal courant d’opposition interne qui a dramatisé, de manière exaltée et emportée, que le destin du PSOL serait en danger de vie ou de mort, ce qui relève d’un épouvantail pour justifier le maintien de la pré-candidature [à la présidentielle] de Glauber Braga [membre du PSB de 2001 à 2015 ; du PSOL depuis lors ; élu député fédéral pour l’Etat de Rio de Janeiro en février 2011 ; précandidature faite en mai 2021], ce qui est un droit, mais aussi l’orientation d’une fraction politique publique.

4° – Une nouvelle majorité a été consolidée

Les deux principales décisions du Congrès PSOL du week-end dernier ont été les suivantes (a) la votation sur l’orientation des cinq dernières années et la défense de la tactique du Front unique de gauche ; (b) la consolidation d’une nouvelle majorité dans la direction avec l’intégration du courant animé par le MTST (Mouvement des travailleurs sans toit), la Revolução Solidária et le pôle PSOL Semente, qui réunit Resistência, Insurgência et Subverta, ainsi que les collectifs régionaux. Mais un bilan était inéluctable.

(a) Le positionnement du PSOL dans la dénonciation du coup pour la destitution de Dilma Rousseff en 2016, dans la foulée de la dénonciation de Sergio Moro [alors juge fédéral] et de l’opération réactionnaire de criminalisation de la direction du PT, cela en opposition à une neutralité « technique » face à LavaJato.

(b) Le positionnement dans la campagne Lula Livre [pour libérer Lula], en préservant l’indépendance du PSOL et la défense de son évaluation critique des erreurs des gouvernements du PT ; cela en opposition à l’indifférence face à l’arrestation de Lula.

(c) L’initiative de l’alliance avec le MTST et l’Apib [Articulation des peuples indigènes du Brésil] et le lancement de la candidature [pour les présidentielles d’octobre 2018] du ticket Guilherme Boulos/Sonia Guajajara, qui a permis de doubler la fraction parlementaire fédérale, par opposition au lancement d’une candidature d’un intellectuel de gauche.

(d) La défense de la dénonciation de Bolsonaro comme ennemi politique central lors du premier tour de la campagne électorale de 2018 ; l’impulsion donnée à la mobilisation organisée par les mouvements féministes pour #elenão [Pas lui] et la campagne Viravoto [vote pour le candidat du PT Fernando Haddad] au second tour.

(e) La ligne de la campagne électorale municipale de 2020, centrée sur la lutte pour battre l’extrême droite du second tour, moment clé de la victoire électorale à Belém, et pour porter la campagne Boulos/Luiza Erundina au second tour à São Paulo, en plus de l’élection de femmes, de conseillers noirs et trans, et de combattants sociaux populaires.

(f) L’initiative de la campagne Fora Bolsonaro et la constitution d’un Front unique des mouvements syndicaux et populaires, des femmes et des noirs, des étudiants et des écologistes, avec des partis de gauche pour organiser la résistance. S’y ajoute l’initiative consistant à défendre le retour dans la rue, en pleine pandémie, d’abord avec les « supporters organisés », en 2020, puis en 2021, en appuyant la convocation de la Coalition noire pour les droits le 13 mai, ouvrant la voie aux mobilisations de masse, à partir du 29 mai. L’initiative parlementaire visant à organiser une pétition unifiée pour la destitution de Bolsonaro avec les partis de gauche de la chambre des députés.

5° – Celui qui ne sait pas contre qui il se bat ne peut pas gagner

Nous avons un ennemi. Bolsonaro est un néofasciste et sera prêt à tout pour rester au pouvoir, d’autant plus s’il se sent harcelé par le danger d’une enquête et d’un procès. Il y a une lutte d’influence à gauche entre le PSOL et le PT, et elle est légitime. Mais cela se passe à un niveau complètement différent.

En outre, le temps a la même importance en politique que dans la vie. Chaque jour a sa propre fin. Les temps s’accélèrent dans certaines circonstances. Une tactique politique doit toujours répondre à des conjonctures, et non à des situations futures hypothétiques, et encore moins à des projections issues de sondages électoraux… un an à l’avance. L’anticipation de la place du PSOL comme opposition de gauche à un éventuel futur gouvernement Lula ne peut être notre préoccupation « numéro un ». Par contre, vaincre Bolsonaro, doit l’être. Lula n’était-il pas le favori contre FHC (Fernando Henrique Cardoso du Parti de la social-démocratie brésilienne) en 1994 jusqu’à six mois avant l’élection. Et Lula n’a-t-il pas été impitoyablement battu au premier tour ? Réfléchissons aux conséquences irréparables de cette défaite. Qui peut prédire aujourd’hui quelle sera la force de Bolsonaro en 2022 ? Qui pense que le PSOL peut allègrement présenter son propre candidat [référence à la pré-candidature de Glauber Braga], et faire campagne pendant un an, sur le thème « ni Bolsonaro ni Lula », puis, face au danger de l’abîme, faire volte-face à la veille des élections et retirer sa candidature, a-t-il sérieusement envisagé qu’une telle démarche n’est pas possible ?

L’argument qui brandit le fait que Lula n’a pas besoin du PSOL pour battre Bolsonaro au premier tour, mais admet un soutien à Lula au second tour, ne fait-il pas fi d’innombrables impondérables ?

En affirmant que le PSOL doit préconiser la constitution d’une « table de gauche » pour discuter d’un programme commun et définir un arc d’alliances pour le premier tour des élections présidentielles, le congrès du PSOL n’a pas décidé d’autoriser des négociations pour une éventuelle participation à un gouvernement du PT. Ce que sera un gouvernement du PT, si Lula gagne les élections, n’était pas un sujet au Congrès du PSOL.

De manière responsable, le Congrès a voté, de manière préventive, une résolution qui établit les critères qui préservent l’indépendance de la classe. Le danger qui nous menace n’est pas de succomber devant le PT. Le danger effectif a pour nom : Bolsonaro. (Article publié sur le site Esquerda Online, publié le 28 septembre 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre ; Esquerda Online traduit les positions du courant Resistencia du PSOL)

Valério Arcary

Valério Arcary est professeur au Centre Fédéral d’Éducation Technologique (São Paulo) et membre du conseil éditorial de la revue Outubro. Il est militant du PSTU (Parti Socialiste Unifié des Travailleurs), Bresil.

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