Édition du 17 septembre 2019

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Arts culture et société

Cabaret

Une date : 1931. Un lieu : Berlin. La crise économique frappe de plein fouet et décompose à la vitesse « grand V » le tissu social de cette ville cosmopolite aux nuitées animées et, précisons-le, très ouverte aux plaisirs de la chair. La permissivité de mœurs, qui règne dans cette ville trépidante, en attire plus d’un. Pour ce qui est de l’instabilité politique qui règne en Allemagne, en ce début des années trente, c’est le commencement de la fin de la République de Weimar et la montée du Parti nazi. Il y a donc ici beaucoup de matière pour une création artistique. Commençons par un exercice de contextualisation qui règne en Allemagne à cette époque pour enchaîner ensuite sur le film.

L’Allemagne durant la République de Weimar

Quelques années après l’humiliant Traité de Versailles de 1919, les relations sociales et politiques continuent de se détériorer entre d’un côté les « rouges » (les communistes, les socialistes et les anarchistes) et de l’autre côté les adeptes aveugles de ce petit personnage à la fois minable et mégalomane qui, en 1933, accédera, en tant que chef du Parti national-socialiste à la Chancellerie de l’Allemagne : et nous avons nommé nul autre que l’infâme Adolphe Hitler, le Führer. Deux ans plus tôt, au début de 1931, la République de Weimar n’en a plus que pour quelques mois encore devant elle avant de cesser d’exister et de devenir, par la suite, un sujet d’analyse sociologique ou un objet de création littéraire. « République de Weimar », pourquoi ce nom ?

La république de Weimar est le nom donné au régime politique qui a été en place en Allemagne durant la période historique qui va de 1918 à 1933. Elle tire son nom de la ville où l’Assemblée constituante rédigea la constitution de l’Allemagne au lendemain de ce qui sera d’abord appelé la « Grande Guerre » et ensuite la « Première Guerre mondiale ». Le régime politique en vigueur durant ces quinze années correspondait à une démocratie parlementaire dirigée par un président et gouvernée par un chancelier (nommé par le président et responsable devant le Parlement). L’histoire de cette république se caractérise par de nombreuses tensions et un nombre élevé de conflits internes. Jusqu’en 1930, les institutions de la République fonctionnent normalement. À partir de septembre 1930, les choses s’envenimeront. Les cabinets minoritaires, issus des rangs politiques de la droite, adopteront une politique autoritaire. Un analyste politique allemand, qui a vécu durant cette période, Karl Löwenstein, parlera même d’un régime politique « démo-autoritaire ». Selon Löwenstein, quand la majorité parlementaire s’incline devant le gouvernement, quand la direction politique s’exerce de manière autoritaire (c’est-à-dire sans que les groupes concernés puissent s’adresser aux tribunaux pour obtenir réparation), il y a lieu, selon lui, de s’interroger sur la nature de ce pouvoir politique qui s’appuie sur des élections et suspend, quand bon lui semble, l’exercice de droits inscrits dans la loi. Il mentionne qu’à partir de ce moment la démocratie parlementaire correspond à un régime qu’il qualifie de type « démo-autoritaire ». Ce sera durant cette période de fortes tensions, de grandes turbulences et surtout de renforcement de la politique autoritaire qu’Adolf Hitler parviendra à se faire nommer, le 30 janvier 1933, chancelier. La suite de l’histoire est bien connue, ce sera l’avènement du troisième Reich et le déclenchement des hostilités ouvertes de la Deuxième Guerre mondiale.

Revenons un peu sur certains événements intéressants pour comprendre la toile de fond qui a alimenté le récit du film. Le 9 novembre 1918, deux jours avant la signature de l’Armistice qui mettra un terme à la Grande Guerre 1914-1918, le chancelier du Reich, Friedrich Ebert, conclut un accord secret avec l’armée en vue de mettre un terme aux désordres politiques qui existent en Allemagne. Dans le même temps, se réunissent dans la ville de Weimar, en une Assemblée nationale constituante, majoritairement des députés démocrates, catholiques et socialistes. Rassurés par l’échec des menées révolutionnaires de la Ligue spartakiste (mouvement politique allemand dirigé, entre autres, par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg), les députés, qui jouent aux constituants, mettent en place les nouvelles institutions républicaines qui vont remplacer le IIe Reich allemand. Ils installent, à la tête du pays, un président de la République (élu pour sept ans). Il jouit de larges pouvoirs dont celui de suspendre les droits fondamentaux des citoyens. Il a le pouvoir aussi d’autoriser le chancelier (son premier ministre) à gouverner par décrets-lois. Donc, gouverner sans passer par un vote au Reichstag (le Parlement). Le mode de scrutin en vigueur, à l’époque, correspond à la proportionnelle intégrale. Ce système électoral va se révéler une source de faiblesse qui sera fatale pour le nouveau régime en raison du fait qu’il favorise l’éclatement des partis et la formation de gouvernements de coalition d’une durée beaucoup trop éphémère. Le premier président de la République, Friedrich Ebert, est désigné par l’Assemblée. Il ne sera jamais, comme le prévoit la Constitution, légitimé par le suffrage universel. Ebert restera président jusqu’à sa mort qui survint en 1925. Le maréchal Paul von Hindenburg, alors âgé de 78 ans, suite à un vote universel, lui succédera. C’est ce maréchal qui appellera, le 30 janvier 1933, Hitler à la chancellerie. Cette décision, on le sait maintenant, sonnera le glas de la République de Weimar.

Le film Cabaret

Cabaret est un film musical américain. Il a été réalisé par Bob Fosse. Il est sorti en salles en 1972. Il est extrait du roman de l’écrivain anglais Christopher Isherwood intitulé Adieu à Berlin (Goodbye to Berlin) et rédigé à la fin de la décennie des années trente (en 1939 plus précisément). Ce roman a inspiré la comédie musicale Cabaret de John Kander et Fred Ebb, comédie présentée à New York en 1966.

Le film s’ouvre sur le maître de cérémonie du Kit Kat Club qui y va des paroles suivantes : « Wilkommen, bienvenue, welcome ». Et ensuite, l’histoire démarre.

Une chanteuse américaine du nom de Sally Bowles se produit au cabaret Kit Kat Klub à Berlin au début de la décennie des années trente. Elle loue une chambre à un jeune universitaire et écrivain anglais qui se prénomme Brian. Il vient tout juste de débarquer dans la ville de Berlin où il compte mener à terme la rédaction de sa thèse en philosophie. Pour gagner sa vie, durant ses études doctorales, il donne des leçons d’anglais. Sally tente de le séduire, mais c’est, dans un premier temps, en vain. Devant ses démarches infructueuses, elle le croit même homosexuel. Ils développent une relation qui sera d’abord amicale et ensuite ils s’engageront dans une relation amant / maîtresse. Brian constate que Sally mène une vie passablement chaotique.

Maximiliam von Heune (Max pour les intimes), un richissime séducteur, prend Sally et Brian en amitié. Il les entretient partiellement. Il les invite dans les meilleurs restaurants de la ville. Il couvre Sally de somptueux cadeaux, dont un manteau de fourrure. Cerise sur le sundae, il les invite dans un château. Cet homme très fortuné affirme à Brian que l’Allemagne, sous la direction des nazis (des « brutes » à ses yeux), éliminera le pays de la présence des communistes. Max parvient très facilement à séduire et à aller au lit avec Sally et Brian. Il finira par les abandonner laissant même Sally enceinte sans qu’elle ne sache avec certitude qui est le père. Brian propose à Sally de s’engager avec elle à long terme. Sally rêve de devenir actrice et non pas de devenir l’épouse d’un universitaire de Cambridge. Sally est beaucoup trop débordante d’énergie pour envisager une telle vie rangée et tranquille. Après son avortement, elle quittera Brian. Sally continuera à chercher son bonheur dans la ville de Berlin.

Parallèlement à cette histoire principale, une intrigue secondaire nous est présentée. Un élève de Brian, qui a pour prénom Fritz, est sans ressources monétaires. Il compte séduire Natalia, une riche héritière juive. Il tombe amoureux d’elle. Elle l’aime également. Mais, dans le contexte de la montée du nazisme, elle rejette la demande de mariage de Fritz. Il faut dire ici qu’en raison de l’antisémitisme qui envahit la ville de Berlin à cette époque, Fritz se fait passer pour un protestant. Dans les faits, il est juif. Il finira par avouer à Natalia sa foi d’appartenance religieuse, ce qui leur permettra de se marier à la synagogue. Pour ce qui est de leur destin, le doute subsiste à ce sujet.

Le récit se clôt par le départ de Brian pour l’Angleterre, son pays natal. Sally pour sa part poursuivra sa vie à Berlin. Le maître de cérémonie du Kit Kat Klub apparaît dans son rôle de meneur principal de revue. Les nombreux clins d’œil qu’il adresse à la caméra annoncent une chose : la fin de la fête est proche.


Conclusion

Ce film riche en numéros musicaux colorés nous montre, en simultané, la montée en puissance des nazis et la violence qu’ils pratiquaient à l’endroit de leurs opposants. Lors de la 45e cérémonie des Oscars, en 1973, le film était en nomination dans dix catégories. Il a remporté huit statuettes. Il s’agit, par conséquent, d’un film de très grande qualité artistique et cinématographique.

Changement de registre. J’ai ouï, la semaine dernière, sur les ondes de la Première chaîne, un journaliste affirmer « qu’en démocratie, la politique est un sport extrême où tous les coups sont permis, mais où le sang ne coule pas ». Mensonge ou aveuglement volontaire ? Je ne saurais le dire au juste. Une chose est certaine. Il s’agit, de la part d’un journaliste professionnel, d’une assertion pour le moins naïve. Expliquons pourquoi : là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. La vie politique n’est pas cet espace parfaitement et complètement pacifié et exempt de violence. Même en démocratie, la censure ou (et) l’élimination (allant même jusqu’à l’élimination physique) de l’adversaire sont possibles. Là où il y a pouvoir, il peut y avoir abus de pouvoir, voir abus extrême de pouvoir. Bref, il n’y a pas qu’à l’opéra, au cinéma, au théâtre, dans les romans, etc., où le sang coule. Ce n’est pas par hasard si Marx et Engels associaient l’État capitaliste à « la dictature de la bourgeoisie ». Même en démocratie libérale bourgeoise, la vie politique n’est pas exempte de violence extrême.

À la fin du film se pose au moins une question : qu’est-ce que la vie ? Le film y répond comme suit : « Life is a cabaret ! » L’opéra Falstaff se termine par la strophe suivante : « Tutto nel mondo è burla. L’uom è nato burlone” (Tout au monde n’est que farce, et l’homme est né bouffon). Alors ? La vie est-elle « Cabaret », « Farce » ou quoi encore ? Pour ma part je me suis dit, « La vie est jeu et pas n’importe quel jeu. Le jeu du monde. » Le jeu de ce qui fait notre monde. La vie est, pour être plus précis, jeu entre illusions et réalité, illusions et vérité. Voilà pourquoi, il faut savoir tirer, le plus grand nombre de fois possible, son épingle du jeu !

Yvan Perrier

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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