Édition du 19 février 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique et Nicaragua : gauche ou fondamentalisme

Dans Quand on veut noyer l’ALBA, on l’accuse d’avoir la rage,1 Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, défend bec et ongles Ortega. Contrairement à ce que rapporte « l’immense majorité de la noble caste médiatique » qui a « depuis longtemps oublié le sens du mot contextualiser » et ne pèche « ni par un excès de nuance ni par sa précision, (...) ayant pris la funeste habitude de passer sous silence la partie de la réalité qui ne va pas dans le sens de ses dogmes et de ses choix », ce qui est arrivé est une tentative de coup financée et appuyée par les États-Unis, dit-il ; il y a autant de victimes d’un côté comme de l’autre, il n’y a pas de paramilitaires pro-Ortega, etc.

Par Ovide Bastien

Or Lemoine commet, je crois, précisément le péché qu’il reproche aux médias dominants. Pour l’illustrer, je me limite ici à un exemple flagrant.2
Lemoine mentionne la perquisition réalisée par la police le 14 décembre 2018 des « locaux du média en ligne Confidencial, dirigé par le fils de l’ancienne présidente, Carlos Fernando Chamorro », mais il ne s’en indigne aucunement. Bien au contraire, il semble considérer cette perquisition tout à fait normale et qualifie Carlos de « principal porte-parole de la droite ». Ce journaliste indépendant, poursuit-il, qui « bénéficie de la générosité désintéressée de la NED depuis des années », est « modeste » propriétaire de « La Prensa, Hoy, Confidencial, Esta Noche, Esta Semana (entreprises où jamais l’existence d’un syndicat n’a été autorisée) –, du Centre d’investigation de la communication (Cinco) et de la Fondation Violeta Barrios de Chamorro ».

Mais qui au juste est Carlos Chamorro ?

Avant de répondre à cette question, je tiens d’abord à préciser que, contrairement à ce qu’affirme Lemoine, Carlos Chamorro, à ma connaissance, n’est aucunement propriétaire de La Prensa, Hoy, et de la Fondation Violeta Barrios de Chamorro.
J’ai fait la connaissance de Carlos en 1976, alors que je préparais ma maîtrise en économie à l’Université McGill et qu’il préparait son baccalauréat dans cette même matière. À Noël 1977, Carlos, fils de Pedro Joaquín Chamorro et Violeta Chamorro, retourne au Nicaragua pour le congé de mi-session. Le 10 janvier 1978, son père, propriétaire et rédacteur en chef de La Prensa, un quotidien très critique de la dictature Somoza, est assassiné par le dictateur. Cet événement déclenche, lors du service funèbre historique, une protestation massive contre Somoza qui accentue et accélère le soulèvement armé contre Somoza. Carlos décide d’abandonner ses études à McGill, et reste dans son pays pour se joindre à la lutte contre Somoza jusqu’au renversement de ce dernier le 19 juillet 1979.

Le gouvernement sandiniste fonde rapidement un journal, Barricada, qui agira comme porte-parole de la révolution, et c’est Carlos qui en assume la direction, poste qu’il occupera jusqu’au début des années quatre-vingt-dix.

Ce n’est qu’en 1994 que Carlos est congédié de son poste comme directeur de Barricada. La raison du congédiement ? Bien que le FSLN ait accepté, suite à sa défaite électorale en 1990, que Barricada rompe ses liens avec le FSLN, Daniel Ortega change d’idée lorsqu’il est lui-même objet d’une critique dans le journal. Il convoque Carlos et exige que Barricada cesse toute critique à son égard. Lorsque Carlos refuse, Ortega le congédie sur le champ.3

Le départ de Carlos provoque une crise dans le journal et plus de 80% des journalistes de Barricada démissionnent. Réorganisé sous la direction de Tomás Borge, Barricada fait faillite quatre ans plus tard.

Carlos provient d’une famille dont la majorité des membres, durant la révolution sandiniste, a appuyé la droite et même la Contra. Profondément impliqué dans le gouvernement révolutionnaire comme directeur de Barricada, il était donc le mouton noir de cette famille. Alors que La Prensa, dans laquelle sa mère, Violeta, et sa sœur, Christina, étaient impliquées, appuyait la Contra, Carlos dirigeait le journal qui appuyait la révolution. Et comme cette division n’était pas seulement au niveau des idées, mais aboutissait quasi quotidiennement à de nombreux morts - la guerre déclenchée par la Contra a fait, dans les années 80, environ 40 000 morts -, il va sans dire que Carlos a vécu plusieurs années de souffrances familiales fort pénibles.
La surprenante et douloureuse défaite électorale du FSLN en 1989 a obligé le parti à entamer une profonde réflexion sur son orientation future. La plupart des leaders historiques du FSLN argumentaient que le parti, qui avait toujours fonctionné de manière caudillo et autoritaire, chose qui pouvait se comprendre dans le contexte d’une révolution armée, et ensuite d’une guerre initiée par la Contra, devait se démocratiser. Daniel Ortega, directeur du parti, n’était pas d’accord et a emporté le débat.

C’est ainsi que la plupart des leaders historique du FSLN, par exemple Sergio Ramírez et Ernesto Cardenal, finirent par quitter le parti et décidèrent de fonder un nouveau parti, le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), présentement dirigée par Dora María Téllez.4

Carlos Chamorro, plus proche du MRS que du FSLN, décide de poursuivre son travail comme journaliste professionnel. En 1996 il fonde la revue digitale Confidencial, et commence, peu après, à animer deux émissions de télévision, Esta Noche, diffusée du lundi au vendredi, et Esta Semana, diffusée le dimanche soir. Ces émissions en feront assez rapidement un des journalistes les plus célèbres et respectés du Nicaragua.

Dans ses reportages, Carlos dénonce régulièrement, comme doit le faire tout bon journaliste, les travers du gouvernement. Lorsqu’Ortega, revenu au pouvoir en 2007, subit les critiques de Chamorro pour fraude électorale et corruption, Ortega, frappé là où le bât blesse, réagit souvent en lançant une campagne de salissage contre le messager.

C’est ce qui arrive en 2007 lorsque Esta Semana reproduit un segment de bande sonore dans lequel on entend un homme d’affaires se faire offrir un pot-de-vin de 4 millions de dollars dans une affaire concernant un conflit foncier avec des coopératives paysannes. La personne qui offre ce pot-de-vin : nul autre qu’un confident d’Ortega.

Dans les jours qui suivent, la chaîne de télévision gouvernementale accuse l’homme d’affaires, ses associés et Chamorro de trafic de drogue. La photo de Chamorro apparait à la télévision de l’État, et en dessous de la photo, le message : ‘Recherchés. Crimes : vol de terres, escroquerie dans une affaire de coopératives, tentative de pots-de-vin et d’exportation illégale, falsification de documents’.5

Au cours du soulèvement populaire d’avril 2018, Carlos cherche, comme les autres médias indépendants, à couvrir les évènements. Et les lecteurs et lectrices de Confidencial augmentent rapidement ainsi que l’audience de Esta Noche et Esta Semana, alors que la majorité des chaines de télévision, propriété de la famille Ortega, perdent à la fois audience et crédibilité.6

À la mi-octobre 2018, Mikel Espinoza, rédacteur en chef du journal numérique du gouvernement El 19 Digital, en a ras-le-bol et quitte sa fonction, se réfugiant au Costa Rica. Pour lui, la goutte qui a fait déborder le vase, c’est la mort tragique d’une famille au complet, dont deux enfants, dans un incendie provoqué par les forces paramilitaires pro-Ortega. Mikel fait partie d’une cinquantaine de journalistes qui se sont vu obligé de quitter le Nicaragua. Interviewé par Patricia Martínez au Costa Rica, il affirme avoir reçu l’ordre, au début du soulèvement d’avril 2018, de ne pas rapporter les évènements :

« Tout ce qu’on nous demandait de rapporter, c’était les communiqués de la police nationale et ce que disait Rosario Murillo ». « La droite pour Daniel Ortega, affirme-t-il, c’est tout ce qui s’oppose au gouvernement. (…) Tous ceux qui s’opposent à Daniel Ortega font partie de la droite, de l’oligarchie : ils sont putschistes et terroristes ».7

Que dans ce contexte, le gouvernement Ortega cherche à éliminer le message en réprimant le messager, comme le faisait Somoza dans les années 70, est fort troublant. Aussi et tout aussi troublante, cependant, est l’attitude d’une personne de gauche comme Maurice Lemoine qui, au lieu de condamner cette répression, la trouve normale.

Le jour où j’ai appris que les bureaux où Carlos Chamorro produit Confidencial, Esta Noche et Esta Semana avaient été perquisitionnés, et que les ordinateurs et disques durs qui s’y trouvaient avaient été saisis, j’étais en état de choc. Et lorsque, quelques jours plus tard, j’ai appris que Carlos avait dû se réfugier, avec sa conjointe, au Costa Rica, parce qu’il recevait des menaces et craignait pour sa vie, j’ai éprouvé une grande tristesse.8 Similaire à celle que j’éprouvais, en janvier 1978, lorsque j’apprenais que Somoza venait de réduire au silence, par l’assassinat, le plus célèbre journaliste nicaraguayen qui le critiquait, le père de Carlos, Pedro Joaquín Chamorro.

Dimanche 27 janvier 2019, et ce pour la toute première fois en 20 ans, les Nicaraguayens et Nicaraguayennes n’ont pas pu visionner à 20h00 la très populaire émission télévisée de nouvelles Esta Semana. Le canal 12, qui la diffuse ces dernières années, est maintenant dans le collimateur d’Ortega.

Faut-il féliciter Maurice Lemoine de faire preuve de précision, de nuance, et du sens du mot « contextualiser » lorsqu’il qualifie Carlos Fernando Chamorro de « principal porte-parole de la droite » ? Faut-il le féliciter d’avoir su ne pas passer sous silence la partie de la réalité qui ne va pas dans le sens de ses dogmes et de ses choix ?

Ovide Bastien

Sur l’auteur
Récemment j’ai publié un livre sur la crise au Nicaragua. La
première version [2], publiée début septembre 2018, était en
anglais. La deuxième [3], publiée fin septembre, était en espagnol.
Et la troisième [4], publiée début octobre, était en français.
Co-fondateur du programme d’études au Collège Dawson, Études
Nord-Sud, j’ai réalisé des stages étudiants au Nicaragua - 20 à
25 stagiaires chaque fois - de 1995 à 2011. Et depuis ma retraite en
2011, je poursuis mes séjours annuels, non pas en accompagnant des
stagiaires, mais dans la gestion, comme bénévole, de petits projets
de développement : fournir de l’eau potable, par un système
alimenté par des panneaux solaires, à des petites communautés
rurales ; mise sur pied d’un Centre Internet dans un école
régionale secondaire, où n’existe aucune bibliothèque, etc.

Notes
1.- Mémoires de luttes, consulté le 19 janvier 2019.
2.- Tina Rosenberg, « The Many Stories of Carlos Fernando Chamorro » (Les nombreuses histoires de Carlos Fernando Chamorro), The New York Times Magazine, le 20 mars 2009, consulté le 20 août 2018.
3. C’est lors d’une conférence donnée aux étudiants et étudiantes du programme, les Études Nord-Sud du Collège Dawson, en janvier 2006 que Carlos Chamorro nous a expliqué les circonstances de son congédiement de Barricada. Pour plus d’information voir le livre Beyond the Barricades, (Ohio University Press, 2002) dans lequel Adam Jones raconte l’histoire de Barricada.
4.Le 7 janvier 2019 quatre patrouilles de police font une descente dans la maison de Dora María Téllez. Comme Ernesto Cardenal et Sergio Ramirez, Dora est une ex-leader historique de la révolution sandiniste. C’est sous son leadership que s’est libéré León, la première ville à se libérer de Somoza en 1979.
5. Tina Rosenberg, « The Many Stories of Carlos Fernando Chamorro » (Les nombreuses histoires de Carlos Fernando Chamorro), The New York Times Magazine, le 20 mars 2009, consulté le 20 août 2018.
6. Voir Mildred Largaespada – « Nicaragua : La batalla por la opinión pública » (Nicaragua : la bataille pour l’opinion publique), Confidencial, le 3 août 2018, consulté le même jour.
7.Patricia Martínez, La orden de no informar, Confidencial, le 23 octobre 2018, consulté le 30 octobre 2018.
8.Carlos Chamorro, Periodismo independiente desde el exilio, Confidencial, le 20 janvier 2019, consulté le même jour.

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