Édition du 20 août 2019

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Sur Balzac et "Illusions perdues"

De Balzac, Honoré. Illusions perdues. Paris : Gallimard, 956 p.

J’ai lu pour vous cet été un bouquin qui voisine les mille pages (un quasi-mille-feuille quoi). Ce livre porte sur le drame d’une nouvelle génération qui veut soit conquérir Paris, soit trouver un nouveau procédé susceptible de lui assurer une grande fortune. Le livre Illusions perdues est un des dix-sept romans de la célèbre Comédie humaine écrite par Honoré de Balzac et publié, une première fois, en 1843. Balzac s’est posé comme l’archiviste de son époque. Il s’intéresse par conséquent à la « totalité sociale » en général et au « tout à l’argent » de son temps en particulier. Balzac est surtout attiré par les contrastes offerts par les différentes grandes catégories du début du XIXe siècle en France : les royalistes d’un côté, les libéraux de l’autre ; l’aristocratie d’un bord, la bourgeoisie de l’autre ; les personnes qui accumulent ou qui thésaurisent versus celles et ceux qui ont la dépense facile (lire les gaspilleurs) ; les vertueux par opposition aux dépravés et finalement celles et ceux qui habitent Paris et celles et ceux qui viennent de Provence (et qui cultivent l’ambition de réussir dans la Ville Lumière).

Résumé

Balzac nous dresse dans les Illusions perdues un tableau des bouleversements qui accompagnent le début de la Révolution industrielle dans le monde de l’édition au sens large (de l’écrit [littéraire et journalistique] à sa mise en forme via l’imprimerie). Il y a dans ce roman plus de cent personnages. Certains ruraux aspirent à faire leur place dans la capitale qu’est Paris. Ils connaîtront certains revers de fortune qui nous en apprennent beaucoup sur la nature humaine. L’ouvrage comporte trois parties. Il nous raconte l’histoire d’un poète qui origine de la Provence et qui a pour nom Lucien de Rubempré. Il trouve le temps long à Angoulême en compagnie de son ami, David Séchard, lequel est plutôt porté par de grandes ambitions. Rubempré sera initié au monde littéraire, journalistique et politique du Paris du début du XIXe siècle. Il ira de désillusions en désillusions.

Partie 1 : Les deux poètes

Cette première partie se déroule à Angoulême au début du XIXe siècle. Le père Séchard est propriétaire d’une imprimerie qu’il cède à son fils David. Celui-ci embauche un ami de collège, Lucien Chardon. Lucien est un jeune poète. Il est beau et a beaucoup d’ambition. David épouse Ève, la sœur de Lucien. Arrive monsieur Châtelet qui envie Lucien jusqu’à plus soif. Il introduira Lucien dans le milieu de l’aristocratie d’Angoulême. Il le présente à une femme mariée, madame de Bargeton. Cette dernière est plus âgée que Lucien. Elle décide de le prendre sous son aile protectrice. Même si l’attirance semble réelle entre ces deux personnages, leur relation ne sort pas d’un cadre platonique. Madame de Bargeton étouffe dans ce petit patelin de province. Des rumeurs circulent à l’effet qu’elle aurait une relation extra-conjugale avec le jeune et talentueux Lucien. Ce qui est faux. Un duel, visant à sauver sa réputation, l’oblige à quitter Angoulême pour s’installer à Paris, la ville des « gens supérieurs ». Lucien Chardon l’accompagne. Il ambitionne de faire carrière dans la Ville Lumière et surtout de s’élever au plus haut rang possible.

Partie II : Un grand homme de province à Paris

À Paris, Lucien Chardon va vite déchanter. Plutôt maladroit et assez frustre, il ne parvient pas réellement à s’adapter au mode de vie parisien. La vie est chère. Elle est tout simplement hors de prix. Il se retrouve assez rapidement sans-le-sou. Sur les conseils de Châtelet et de madame d’Espard, il sera abandonné par nulle autre que celle qui l’a amené dans la Ville Lumière : madame de Bargeton. Malgré ses premiers revers, il continue dans la voie de la persévérance. Alors qu’il est à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, il fera la rencontre d’un écrivain du nom de Daniel d’Arthez. Cette rencontre bouleversera son parcours. D’Arthez introduit Chardon dans un groupe de jeunes intellectuels parisiens : le Cénacle. Épuisé par ses errances et toujours sans éditeur pour ses écrits, Chardon s’imposera dans le métier de journaliste où il connaît un succès rapide et remarquable. Un éditeur achète les droits sur son recueil de poésie. Chardin veut faire oublier ses origines roturières. Il signe ses articles du nom de jeune fille de sa mère. Il est Lucien de Rubempré. Nom qu’il souhaite acquérir définitivement par ordonnance royale. Sa vie sentimentale est un succès. Il a pour maîtresse une actrice qui se prénomme Coralie. Il partage sa vie avec elle dans le luxe et le vin de Champagne. Il aura la maladresse d’éconduire madame de Bargeton qui ne demande qu’à venger cet affront à sa personne. Notre ambitieux Chardon va commencer à connaître un retournement de situation. Assoiffé de célébrité, Lucien Chardon accepte de collaborer au journal Le Réveil, un journal gouvernemental. Il sera conspué par ses anciens amis du Cénacle. Chardon veut profiter de sa position de journaliste gouvernemental en vue de mousser la carrière de celle qu’il aime. Sa démarche est couronnée par un échec. Coralie, détrônée par la presse, tombe gravement malade. Après les choux gras, le couple est désormais ruiné. Chardon est humilié par ses ex-amis du Cénacle. La publication de son roman provoque un véritable tollé. À la recherche désespérée d’une solution provisoire à sa ruine, Chardon falsifie des billets en imitant parfaitement la signature de son beau-frère, David Séchard. Coralie, toujours malade, loin de recouvrer la santé meurt. Anéanti et complètement défait, Chardon quitte Paris et retourne dans son bled natal d’Angoulême.

Partie III : Les souffrances de l’inventeur

Sur son chemin de retour Lucien Chardon rencontre un paysan qui lui raconte les mésaventures de sa sœur Ève qui est l’épouse de David Séchard. Ce dernier, obnubilé par ses recherches sur une façon de produire le papier à un coût de revient nettement inférieur aux prix pratiqués à son époque, laisse la gestion de l’imprimerie à Ève. L’entreprise bat de l’aile, sa profitabilité laisse à désirer. Les concurrents du couple Séchard ont pour nom les frères Cointret. Avec la complicité d’un employé d’Ève et de David Séchard, un dénommé Cerizet, les Cointret vont s’appliquer avec zèle à extorquer le couple. Ils vont parvenir à s’approprier le bail de l’imprimerie et même voler les recherches de David. Criblé de dettes, l’inventeur David Séchard est contraint de se cacher. Quand Lucien Chardon arrive enfin dans la petite commune du sud-ouest de la France, après un long parcours à pied qui l’a mené de Paris à Angoulême, il est accueilli en grand homme par la ville en liesse. C’est Petit Claud (qui est de connivence avec les frères Cointret) avec l’aide de madame de Bargeton qui a tout organisé. Petit Claud laisse entendre à Lucien que madame de Bargeton est disposée à régler les dettes de l’inventeur. Sur la base de cette information, qui est erronée, Lucien s’empresse d’écrire une lettre à son ami David Séchard, afin de lui annoncer la bonne nouvelle. Cerizet et Petit Claud interceptent la missive. Ils la remplacent par un faux qui exhorte David à sortir de sa cachette où il se terre. Ne se doutant de rien, David s’exécute mais il est arrêté par les autorités. Lucien, qui se voit accuser de trahison songe à se suicider. Son geste est interrompu par un prêtre espagnol qui lui prête l’argent nécessaire afin d’aider son ami David. Mais cet argent arrive trop tard. C’est en désespoir de cause qu’Ève se résigne à s’allier aux Cointret. Les dettes de David sont finalement remboursées. Il recouvre enfin sa liberté. En échange, David Séchard consent à fournir aux Cointret les résultats de ses recherches. Et c’est ainsi que ces derniers deviennent les fournisseurs exclusifs des journaux parisiens. À la fin, David trouvera enfin le bonheur aux côtés de sa famille.

Conclusion

Ce roman de Balzac est au départ une mise en situation : deux amis qui ont de grandes ambitions. Il apporte un éclairage intéressant sur le monde de l’édition, de l’imprimerie, du journalisme et de la vie politique du début du XIXe siècle dans une petite région de la France (Angoulême) et dans la capitale (Paris). Il porte de manière plus spécifique sur la cupidité des hommes à l’époque où commençait à s’imposer l’imprimerie comme nouvelle source de pouvoir et de richesse. Il est également question dans ce roman des relations amoureuses et des relations familiales tantôt enviables (malgré les hauts et les bas de la vie) et tantôt détestables (à cause de la nature de la relation paternelle père / fils). Manifestement, dans ce roman, rivalité et envie ne font pas toujours bon ménage.

À la fin de ce roman, vous allez sûrement vous poser la question suivante : la vie sans lutte est-elle possible en ce bas monde ? Vous risquez aussi de constater que si le monde change, il n’en va pas de même pour les humains. Nous ne sommes plus au début de la Révolution industrielle, c’est vrai. Mais à l’ère de l’acronyme GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) jusqu’à quel point les humains ont-ils surmonté leurs principaux défauts et leurs grands travers ? Il serait réellement intéressant de voir une auteure ou un auteur nous décrire les perversions de notre époque à l’ère du triomphe des géants du Web.

Je vous laisse sur cette réflexion de Balzac au sujet de l’Histoire : « Il y a deux Histoires : l’Histoire officielle, menteuse qu’on enseigne, l’Histoire ad usum delphini (« à l’usage du dauphin » Y.P.) ; puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une Histoire honteuse. » (p. 766). De fait, l’Histoire des femmes et des hommes vivant en société est parfois le fait de personnes animées par de grandes convictions et, d’autres fois, elle est l’œuvre de personnes habitées par une soif insatiable de vengeance et une immoralité sans borne.

Yvan Perrier

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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