Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Important séisme causé par le fracking en Alberta

Traduction libre par Johanne Dion (Les Amies du Richelieu) d’un reportage d’Andrew Nikiforuk publié dans le quotidien The Tyee.

Est-ce que l’Alberta vient de battre le record mondial d’un séisme causé par la fracturation hydraulique ? L’agence de réglementation dit que les forages ont probablement déclenché la secousse de 4,4. La fracturation hydraulique, une technologie employée pour fissurer des formations géologiques denses contenant du pétrole et du gaz, semble avoir déclenché une série de séismes près de Fox Creek en Alberta, dont un séisme qui bat les records d’une force sentie de 4,4 la semaine dernière.

Cela en ferait probablement le plus important séisme ressenti qui aurait été causé par le fracking, un évènement qui, les experts nous le juraient, ne pouvait pas se produire il y a seulement quelques années de cela.

Les opérations de fracturations hydrauliques en Colombie-Britannique dans la formation de schiste Montney ont généré des activités sismiques semblables l’an passé, et des scientifiques en séismes à l’université Western en Ontario sont encore à analyser les deux évènements pour voir lequel est le plus important.

"L’endroit du séisme est consistant avec le fait que les opérations de fracturations hydrauliques auraient pu les provoquer," confirme Peter Murchland, un porte-parole pour Alberta Energy Regulator (AER), l’agence para-gouvernementale qui encadre le dossier énergétique dans cette province.

Jeffrey Gu, un professeur de physique de l’université de l’Alberta, dit que l’Alberta Geological Survey et d’autres agences sont à enquêter sur le groupe de séismes de Fox Creek qui sont situés à environ 260 kilomètres au nord-ouest d’Edmonton. Mais Gu dit qu’il ne peut pas dévoiler ce qu’ils ont trouvé jusqu’à date. Il n’a donné aucun détail de l’amplitude ou de l’étendue de l’enquête.

L’Alberta a connu plus de 400 faibles séismes entre 1985 et 2010. Mais selon l’Alberta Geological Survey, les séismes que l’ont peut ressentir à la surface sont rares. "Il y a eu moins de 15 évènements enregistrés d’une magnitude de plus de 3,5 depuis 1985," y lit-on.

Pendant des années l’industrie et les experts en fracking ont affirmé que la technologie ne pouvait pas causer des séismes qu’on pourrait ressentir à la surface.

Mais des spécialistes en risques de séismes comme Gail Atkinson, chaire de recherche du Canada en risques dus aux séismes à l’université Western de l’Ontario, croit le contraire.

"J’ai continuellement répété que ce genre de chose pourrait se produire," dit Atkinson. "Avec le fracking, les magnitude ont augmenté à tous les ans."

Ressources Naturelles Canada a rapporté une série d’au moins 15 tremblements de terre ce mois-ci juste à l’ouest de Fox Creek dans une région où Encana, Talisman, Apache, Chevron Canada et ExxonMobile ont intensifié leurs forages et leurs fracturations hydrauliques dans leurs puits horizontaux de plus de 2 kilomètres de long depuis la dernière année.

Les compagnies fissurent le roc dans le schiste non conventionnel Duvernay à une profondeur de 3,000 mètres afin d’en extraire les condensats, un produit qui vaut plus habituellement que le pétrole et utilisé pour diluer le bitume dense pour le transport par pipeline.

Une enquête menée par Atkinson l’an passé pour étudier une série de 25 petits séismes dans la même région étaient entre 2,5 et 3,5 en ampleur entre 2013 et 2014 et a trouvé que les évènements correspondaient aussi "de très près aux traitements de fracturations hydrauliques dans les puits pétroliers et gaziers dans le voisinage immédiat."

Le tremblement de vendredi dernier

Depuis décembre 2014, une deuxième série de séismes a secoué la région à l’intérieur d’un rayon de 50 kilomètres englobant la communauté de Fox Creek, une ville pétrolière et gazière comptant 2,000 personnes au nord de l’Alberta. La communauté se trouve à environ 260 kilomètres au nord d’Edmonton.

Le plus important séisme de Fox Creek avait une ampleur de 4,4 et a ébranlé les murs et secoué les lits. Il était le sujet de l’heure en ce vendredi 23 janvier.

"Quand nous en avons eu un de 3,8 ce mois-ci, j’étais certaine que l’industrie prendrait le temps de s’arrêter et comprendre ce qui se passait," dit Barb Ryan, une résidente de Fox Creek de 57 ans qui surveille le développement de la ressource. "Mais ils ne l’ont pas fait. Plusieurs refusent de voir la vérité en face ici."

Ryan a fait des pressions pour avoir une meilleure transparence sur le monitorage des impacts grandissants de l’industrie sur l’eau, l’air et la santé publique, mais a dit qu’elle rencontrait de la résistance chez les autorités locales. (Elle a aussi étudié les séries de séismes à Fox Creek en se servant des données de Ressources Naturelles Canada.)

La plupart des séismes ont eu lieu dans le premier endroit dans la province surnommé "play based regulation pilote" - projet pilote d’exploitation basée sur la réglementation, une région géographique où le régulateur a donné carte blanche au développement de la formation géologique au lieu de donner des permis pour un puits à la fois. L’Alberta Energy Regulator dit que la stratégie "donne des résultats de règlementation efficace," mais les critiques la considèrent comme une autre façon de dérèglementer.

Ryan dit que la plupart des gens de Fox Creek sont très peu au courant des premières et deuxièmes séries de séismes, parce qu’il n’y a pas eu de reportages publics sur ces évènements.

Reconnaître les risques des dangers sismiques en Alberta pourrait mettre les sources d’emplois et les commerces en danger, dit-elle. La dissonance cognitive empêche certaines communautés d’admettre ou même de discuter des impacts de l’industrie de la ressource. Le sujet provoque beaucoup de divisions."

Beaucoup de géologues de l’Alberta n’ont pas répondu aux questions du Tyee au sujet des séries de séismes.

En se basant sur les données publiques de Ressources Naturelles Canada, Ryan croit que la région autour de Fox Creek a enregistré environ 94 petits séismes depuis 1990.

"Nous avons eu plus de 70 de ces séismes depuis décembre 2013," dit-elle."Auparavant, nous avions en moyenne de zéro à trois séismes par année. Depuis la première série de séismes, nous avons en moyenne de zéro à quatre séismes par jour."

La naissance des séismes provoqués par l’activité humaine

Des preuves scientifiques accablantes venant du U.S. Geological Survey démontrent maintenant que l’industrie de la fracturation hydraulique et sa nécessité d’utiliser des puits immenses pour contenir les eaux usées ont provoqué des séismes créés par l’homme sans précédents dans les régions de l’est et du centre des É.-U. Ce faisant, l’industrie a battu les records sismiques en Ohio, en Oklahoma, au Colorado, au Kansas, en Arkansas et au Texas.

Certains experts prétendent maintenant que les séismes artificiels provoqués par l’industrie sont plus dangereux que les séismes naturels. Atkinson de l’université Western dit que "les dangers pourraient être importants, selon la proximité de l’infrastructure, et devraient être évalués avec soin... le danger est concentré près des activités (en dedans de 5 kilomètres environ), parce que les mouvements diminuent avec l’éloignement."

Atkinson ajoute : "Le danger sismique des tremblements de terre artificiels dans des endroits comme en Alberta où la séismicité provoquée est plus grande que les dangers venant des séismes naturels...cela prendra du temps pour que les régulateurs aux États-Unis et au Canada puissent comprendre tout cela."

Des opérations de fracturations expérimentales exigent habituellement plus de 18,000 chevaux-vapeurs pour pomper 18,000 barils d’eau et de 100 à 165 tonnes de matières qui maintiennent les ouvertures dans le roc, comme du sable ou des "proppants" jusqu’à 40 fois pour créer des fractures tout le long d’un seul puits latéral.

Alarmés par la capacité de l’industrie de provoquer des tremblements de terre, les régulateurs en C.-B. et au Colorado on introduit récemment un système de trafic sismique. À chaque fois que les opérations de fracking ou de puits d’injections provoquent des séismes sentis à la surface d’une ampleur de plus de 4,0, les opérations doivent cesser afin d’éviter des séismes plus violents.

L’Alberta n’a pas une telle politique. Les opérations actuelles qui génèrent des séries de séismes peuvent le faire en toute impunité, bien que cela pourrait changer bientôt, selon un porte-parole du régulateur énergétique de la province.

"Le AER est à développer un protocole basé sur la science pour encadrer la séismicité anormale, qui est approprié pour l’Alberta," dit Murchland.

Auparavant, des experts de l’industrie et des lobbyistes insistaient pour dire que "l’activité sismique provoquée par la fracturation hydraulique n’est pas un danger ou une nuisance."

Mais la complexité de la géologie a contrecarré l’industrie. En provoquant des micro-séismes pour ouvrir les pores du roc, une opération de fracturation modifie le stress dans la roche. Des fluides injectés peuvent ensuite trouver des failles et causer des glissements, causant ainsi des séismes.

"Nous ne connaissons pas les limites en magnitude de ces séismes ou l’ampleur possible qu’un évènement peut atteindre," dit Atkinson, qui a analysé les dangers sismiques pour des barrages, des édifices et des plate-formes en haute mer.

"Nous ne savons pas non si nous pouvons prédire à l’avance la probabilité d’un tel évènement non plus. Et nous ne savons pas si nous pouvons percevoir ces failles avant le fracking et les éviter, ou savoir comment elles se comporteront si nous les atteignons."

Les injections réactivent les failles selon des experts

L’Alberta Energy Regulator a dit au The Tyee qu’il enquête également sur une autre série de tremblements de terre qui a secoué Cardston, en Alberta. Cet incident-là "a été probablement provoqué par la fracturation hydraulique," a dit un porte-parole.

En 2012, au moins 4 séismes ont secoué une région près de la réserve indienne Blood Indian Reserve, ou la Nation Kainai. Les secousses variaient entre 2,4 et 2,7 en magnitude selon les données enregistrées par le U.S. Geological Survey au Montana. Elles ont brassé des maisons sur la réserve où plusieurs résidents sont toujours opposés au fracking. La province n’a pas encore émis de rapport sur cette série de séismes.

L’injection de fluides dans des schistes pour créer des failles peut créer un réseau chaotique et incontrôlable de fissures qui peuvent rejoindre des failles de perturbation. La réactivation de ces failles peut ensuite provoquer un séisme, selon des scientifiques.

L’entreposage d’eaux usées toxiques extraites suites à des travaux de fracking dans des formations profondes peut aussi causer des séries de séismes selon le même mécanisme.

Des puits d’injections, portant des noms comme King Kong et Deep Throat, peuvent provoquer des séismes à distance allant jusqu’à 20 kilomètres. Les puits peuvent être injectés de plus de 150,000 barils de déchets sous terre en un seul mois. Des années peuvent s’écouler avant que les fluides puissent migrer ou changer la pression dans le roc, activant ainsi des failles et des fractures avoisinantes.

Entre 2010 et 2013, dans le Midwest américain, le coeur du fracking a connu plus de 100 séismes artificiels et sentis d’une ampleur de plus de 3,0 par année, à comparer avec la moyenne normale qui est de 21.

L’Oklahoma était une région tranquille, seismiquement parlant, mais est maintenant devenue la juridiction la plus sujette aux séismes au sud du 48 parallèle à cause du fracking et l’injection de ses eaux usées qui en sont générées. On y enregistre maintenant plus d’activité sismique qu’en Californie.

À cause d’une augmentation de 50% de séismes d’ampleur de plus de 3,0, le U.S. Geological Survey a donné un avis sans précédents aux résidents de l’état l’année dernière : préparez-vous à une "augmentation de risque" à cause des séismes provoqués par l’industrie.

"Les propriétaires d’édifices et les autorités gouvernementales devraient être particulièrement préoccupés pour les structures plus âgées recouvertes de brique non renforcée qui sont vulnérables à être sérieusement endommagés pendant des secousses sérieuses," prévient l’avis.

Les séries de séismes ont enclenché des poursuites en Oklahoma, au Texas et en Arkansas, prétendant que les compagnies pétrolières et gazières sont responsables d’avoir provoqué des séismes qui ont causé des dommages aux propriétés et des torts personnels. En Oklahoma, il y a eu une ruée pour se procurer de l’assurance contre les séismes.

À cause de préoccupations grandissantes pour la santé publique, la contamination de l’eau souterraine et les séismes artificiels, l’état de New York a interdit les mines dans les formations de schiste l’an passé. Les gouvernements du Yukon, du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve et Labrador ainsi que la Nouvelle-Écosse, ont instauré des moratoires sur la technologie. Un nouveau groupe sur l’Île-du-Prince-Édouard demande une interdiction complète.

Un surveillant de séismes causés par le fracking est embauché par la C.-B.

Les séismes provoqués par l’industrie au nord de la C.-B. sont devenus tellement préoccupants que le groupe Seismicity Monitoring Network Consortium, qui représente le gouvernement, l’industrie et les régulateurs, ont récemment embauché un sismologue pour 2 ans.

L’expert en risques de séismes fera "le monitorage de la séismicité provoquée par le développement du gaz naturel dans le nord-est de la C.-B. et étudiera le lien entre l’injection de fluides et le potentiel des évènements sismiques de grande amplitude."

Jusqu’à date, les opérations de fracking en C.-B. ont tenté d’éviter les failles en réduisant les étapes de fracturations, ou en utilisant moins de proppant pour maintenir les fractures ouvertes, mais sans résultats. "Le succès de ces mesures de mitigation est difficile à évaluer," lit-on dans le dernier rapport sur les séismes de la commission B.C. Oil and Gas.

Contrairement aux autres agences géologiques sur le continent, l’Alberta Geological Survey, une filiale du Alberta Energy Regulator qui est financée par l’industrie, ne soumet pas de rapport sur la séismicité artificielle dans des délais opportuns. Il y a très peu de données disponibles de 2010 à 2014 quand la fracturation hydraulique s’est bien installée dans la province.

Des résidents au nord de Cochrane avancent que l’activité sismique causée par le fracking dans la formation géologique pétrolifère Cardium non seulement aurait fissuré les fondations des maisons et brisé des vitres, mais n’a pas été enquêtée correctement non plus.

Quand un présumé séisme a soulevé la maison mobile d’Ann Craft en 2012 pendant les fracturations hydrauliques dans 4 puits peu profonds de houille méthanisée, la province a accepté de faire une étude mais n’a pas tenu parole.

Des membres du Alberta Geological Survey disent que le monitorage des séismes dans la province est inadéquate : "C’est probable que la surveillance des réseaux dans le bassin sédimentaire de l’ouest canadien est trop parsemée pour assurer une "détection cohérente" des petits évènements causés par les puits d’injections, l’affaissement des sols ou la fracturation hydraulique", trouve-t-on dans une étude récente.

Un rapport de 2014 du Alberta Energy Regulator arrivait à la conclusion que les risques causés par les séismes provoqués par l’industrie étaient faibles, mais ajoute que sa capacité de faire le monitorage n’était pas à la hauteur : "Si cela devient nécessaire de vérifier ou nier une corrélation de cause à effet définitive, il serait difficile de le faire avec les données présentement disponibles. Pour ce qui est des points préoccupants, le besoin de travailler pour étendre le réseau de stations sismiques pour détecter précisément l’épicentre et les hypocentres d’un séisme sera nécessaire."

Séismicités anormales mineures selon le CAPP

L’Association canadienne des producteurs de pétrole (CAPP) décrit la fracturation hydraulique comme une technologie "sécuritaire et éprouvée" pour extraire le gaz naturel et le pétrole, bien qu’un incident de fracturation récemment en Alberta ait brisé la roche couverture et a déversé 12,000 barils de bitume dans des nappes aquifères et la forêt boréale durant une opération de Canadian Natural Resources Ltd.

Mais CAPP ajoute que "certains bassins pétroliers et gaziers comme le bassin Horn River en Colombie-Britannique, ont une géologie distincte, et la fracturation hydraulique aurait causé de la séismicité anormale rare et mineure."

Les experts en risques sismiques prétendent que l’industrie a sous-estimé de façon routinière la complexité de la géologie pour les hydrocarbures non conventionnels partout, et fait face maintenant à des failles inconnues et provoquent des séries de séismes à cause de conceptions négligentes.

En Australie, un groupe de scientifiques du Southern Cross University on récemment commenté que l’industrie du fracking a progressé aussi vite qu’un lièvre, tandis que les politiques publiques et la bonne science sur les niveaux de référence avancent à pas de tortue.

Andrew Nikiforuk

Journaliste au journal indépendant The Tyee, Canada.

Sur le même thème : Canada

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...