Édition du 29 novembre 2022

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Analyse politique

Les gauches au Québec : Difficiles rapports entre nationalisme et socialisme

On traite souvent de façon vague et générale de "la gauche" pour désigner des groupes qui militent pour une plus grande égalité sociale, une meilleure redistribution de la richesse, et dans le contexte québécois, pour l’émancipation nationale. En fait, la gauche est plurielle, il faudrait plutôt parler des gauches tout comme "des droites" par ailleurs. Il s’agit plutôt d’une constellation idéologique où les priorités divergent.

On observe donc une sorte de "melting pot" idéologique dont on discerne parfois mal ses différentes tendances. La gauche est fragmentée.

Pour plus de clarté et au risque de simplifier à l’excès un phénomène complexe et contradictoire, on devrait distinguer trois gauches au Québec.

En premier lieu, une gauche nationaliste, surtout indépendantiste.

Après, une gauche sociale, socialiste et dans certains cas, communiste.

Enfin, une gauche culturelle, anticonformiste et qui conteste par le biais artistique la morale bien-pensante des pouvoirs en place.

Examinons un à un ces différents courants.

Depuis le début et surtout le milieu de la décennie 1960, une gauche nationaliste a émergé, en particulier avec la fondation du Rassemblement pour l’indépendance nationale en septembre 1960 et celle du Parti québécois en octobre 1968. L’idéologie indépendantiste (ou "souverainiste-associationniste" dans le cas du Parti québécois) lui sert de ciment de et de tremplin. Pour elle, l’accession du Québec à l’indépendance constitue la priorité, car la réalisation de celle-ci conférerait à la nation québécoise toute la latitude voulue pour accomplir son destin.

Une bonne partie de cette gauche nationaliste, même si elle possède certaines affinités (ne serait-ce qu’en paroles) avec les idéaux de justice redistributive ne se confond pas avec les groupes socialistes. De son point de vue, la réalisation de l’indépendance nationale passe avant tout, car considérée comme un préalable à la liberté de mouvements du Québec. Il faut donc secouer la tutelle "canadian" avant tout.

La seconde gauche situe plutôt ses objectifs sur le remodelage de la société québécoise dans une optique égalitariste. Les centrales syndicales, les groupes communautaires, plusieurs organisations étudiantes et d’autres féministes en forment l’épine dorsale. Elle aussi a pris, pour l’essentiel, son envol dans les années 1960. Très divisée, elle a tout d’abord oscillé selon les groupes qui la constituaient entre la formation d’un parti des travailleurs et l’appui au mouvement souverainiste. Mais à partir du début des années 1970, la plupart de ses adhérents et adhérentes se sont ralliés au souverainisme, dont surtout les centrales syndicales à la suite des déboires qu’elles ont essuyés lors de l’historique grève des travailleurs et travailleuses de la fonction publique et parapublique au printemps 1972. Les directions syndicales se sont prononcées pour cette option, même si tous les syndicats locaux ni même la majorité de leurs membres n’ont forcément suivi le mot d’ordre de leurs dirigeants pour le soutien au Parti québécois. Mais le branle était donné et le mouvement en faveur de la souveraineté-association a fait boule de neige dans certains milieux syndicaux.

Les associations étudiantes ont emprunté un chemin similaire, ce qui leur semblait aller de soi.

Bref, une bonne partie de la gauche sociale a rejoint, non sans réserve ni esprit critique le mouvement souverainiste dont la figure de proue René Lévesque était le leader charismatique.

Mais pas toute la gauche. Des groupes marxistes-léninistes, surtout maoïstes ont rejeté cette orientation, au nom de l’internationalisme prolétarien et une autre petite partie de la gauche, d’obédience social-démocrate celle-là, est demeurée fédéraliste, en particulier les néo-démocrates.

Maintenant, arrivons en au troisième segment de la gauche, le culturel. Écrivains et écrivaines, chansonniers et chansonnières, comédiens et comédiennes, cinéastes ont rejoint les rangs indépendantistes à la même époque. Il est notoire que la plupart d’entre eux adhéraient à l’objectif souverainiste, à quelques exceptions près.

On a donc assisté durant cette période et jusqu’au référendum de mai 1980 à l’apparition et au développement d’un front indépendantiste plutôt axé à gauche mais qui devait subir un ébranlement majeur lors du second et dernier mandat du gouvernement Lévesque (1981-1985) en raison de la rupture de ce dernier avec ses alliés. Gauche sociale et nationaliste ont pris leurs distances l’une par rapport à l’autre.

Ce front s’est brièvement "recimenté" à la suite de l’échec des Accords du La Meech et de Charlottetown et la reprise du pouvoir par le Parti québécois en 1994. Ce processus a conduit la camp souverainiste tout près de la victoire lors du référendum d’octobre 1995. Mais le renouement avec les politiques rétrolibérales par le cabinet péquiste de Lucien Bouchard (et par la suite celui de Bernard Landry) durant la deuxième moitié de cette décennie et le début de la suivante a sonné le glas de ce front commun, et le commencement du déclin du Parti québécois.

Pour faire court, Québec solidaire a émergé au printemps 2006 de cette relative débandade du camp indépendantiste. Des militants communautaires et syndicaux l’ont mis sur pied avec pour objectif essentiel de remplacer l’axe indépendance-fédéralisme par celui gauche-droite. La gauche sociale acquérait donc une véritable autonomie par rapport à la gauche nationaliste, du jamais vu depuis les années 1960.

Même si beaucoup plus tard (en mai 2018), le parti a renoué formellement avec l’indépendance, les responsables de Québec solidaire ne l’ont pas mise de l’avant, les thèmes de la justice redistributive et de l’écologie prenant une place prédominante dans leurs discours.

Conclusion

Le nationalisme a toujours posé un difficile problème au socialisme théorique. Ce fait se vérifie chez Québec solidaire, qui oscille entre justice sociale et affirmation nationale au gré des différents courants qui l’animent, ce qui entraîne une malaise perceptible au sein du parti.

À quoi donner la priorité ? À la libération nationale ou à des réformes majeures sur le plan social ? La réponse n’est pas simple.

On peut être de gauche sur le plan national mais de droite ou de centre-droit sur le plan social, comme l’a prouvé la direction péquiste au cours de la période 1980-1990.

L’inverse peut être vrai : se déclarer de gauche mais sans être indépendantiste.

Il existe diverses gradations entre ces deux positions. La valse-hésitation de Québec solidaire le démontre bien, tiraillé qu’il est entre son aile la plus nationaliste, l’autre plus socialiste et écolo, et une dernière, "woke", c’est-à-dire la gauche bien-pensante.

Si la question nationale québécoise n’est toujours pas résolue, son règlement (par voie de l’indépendance, de la souveraineté-associaion ou d’une autonomie accrue au sein de la fédération canadienne) dépend aussi de l’orientation sociale qu’adoptera l’entité politique (fusion QS-PQ ?) apte à lui apporter le plus grand soutien populaire possible.

Jean-François Delisle

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