Édition du 2 juin 2020

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Québec

Les portes de la perception

On assiste entre partisans, partisanes et adversaires de la loi 21 à un véritable dialogue de sourds, signe que les esprits sont très montés. Les deux clans s’opposent toujours plus farouchement ; l’affaire se rendra sûrement en Cour suprême. Au train où sont parties les choses, on peut même se demander si ses opposants n’en appelleront pas au Conseil de sécurité de l’ONU...

Trêve de blagues. Il serait intéressant et instructif d’examiner cette question sous l’angle de la perception idéologique. Regardons y de plus près. Résumons les arguments avancés de part et d’autre.

Les partisans et partisanes jugent la loi 21 l’objet d’attaques relevant d’un certain fanatisme religieux (surtout islamique) et aussi d’un courant multiculturaliste exalté ; ses adversaires, eux, croient servir de boucs-émissaires en tant que victimes d’une intolérance à saveur xénophobe, sinon raciste.

Ils accusent le gouvernement Legault et les partisans les plus résolus de la loi sur la laïcité de bloquer l’ascension professionnelle de jeunes filles voilées parce qu’elles sont musulmanes, bref d’entraver leur intégration sociale au Québec. Ils croient y discerner de la discrimination à l’encontre de personnes professant une confession religieuse spécifique.

Au contraire, certains partisans et partisanes de la loi la considèrent comme devant assurer non seulement la neutralité religieuse de l’État, mais aussi l’apparence de cette impartialité. Selon eux. aucune confession religieuse en particulier n’est visée ; ils et elles font valoir que seul l’espace civique (magistrature, police, gardiens de prison, enseignants du secteur public aux niveaux primaire et secondaire) est concerné, pas l’espace public ni privé (entreprises et familles). De même, la loi n’ordonne la fermeture d’aucune mosquée ni lieu de prière.

Certains opposants et opposantes à la loi se déclarent victimes d’attitudes hostiles, voire haineuses parfois dans l’espace public et dans les commerces à grande surface de la part de badauds et de clients. Selon eux, la loi 21 ne viendrait que consacrer cette animosité présumée d’une portion non négligeable de la population. Ils mettent l’adoption de la loi 21 sur le compte d’un sentiment identitaire ou nationaliste diffus, susceptible de verser dans l’intolérance n’importe quand.

Ceux et celles qui soutiennent la loi accusent leurs adversaires de mauvaise foi en jouant la carte victimaire pour se gagner la sympathie du Canada anglais et en dernière analyse, celle de la Cour suprême. Ils les blâment de contester une loi démocratiquement votée par un gouvernement élu et appuyée par une forte majorité de la population. De là parler de mépris de peuple, argumentent-ils...

Les deux groupes se taxent réciproquement de haine et de fanatisme.

Comment faire la part des choses dans ce chassé-croisé d’arguments et d’accusations ? On doit tenter de départager les choses.

Il faut admettre que la présence d’une nombreuse communauté musulmane au Québec et en particulier à Montréal dans la rue et les commerces a pu entraîner un certain malaise, surtout à l’égard de la frange intégriste de cette communauté, la plus visible parce qu’elle arbore ses signes religieux à tous vents.

Cependant, cette frange est minoritaire. Elle ne peut prétendre exprimer l’opinion de toute la communauté musulmane du Québec. Des bémols et des nuances importantes s’imposent ici.

Dans la foulée, il faudrait donc éviter d’accepter sans esprit critique les affirmations d’intolérance des membres de cette frange à l’endroit des Québécois et Québécoises. Sur ce sujet délicat, beaucoup de réserves doivent intervenir. Il ne faut pas confondre agacement ou inquiétude devant le port ostensible du voile avec de « l’islamophobie », encore moins du « racisme ». On discute d’une religion pratiquée par des gens originaires de différentes régions du monde, de l’Afrique du Nord au Turkménistan et cette religion se divise elle-même en plusieurs courants, et non d’une ethnie.

Lorsqu’un groupe, quelle que soit sa provenance « ethnique » choisit d’élire domicile dans une autre société aux moeurs et à l’histoire très différentes des siennes, ceux et celles des membres de ce groupe qui respectent à la lettre des principes religieux faisant partie de sa tradition culturelle et qui se traduisent par des codes vestimentaires précis doivent s’attendre à provoquer un certain malaise en retour parmi les gens du pays d’accueil. C’est normal et prévisible.

Il ne faut donc pas confondre à priori agacement et malaise avec intolérance et racisme, bien que dans certains cas, ces attitudes peuvent s’entremêler. Il faut les combattre bien entendu, mais sans pour autant généraliser à toute la population du pays d’accueil.

Pour finir, imagions la situation inverse : une masse de Québécois et de Québécoises qui immigreraient dans un pays au régime islamiste. Certains d’entre eux tiendraient à conserver une bonne partie de leurs moeurs, surtout vestimentaires. Comment réagiraient alors les autorités et la population devant ces filles d’origine étrangère se baladant court-vêtues sur la place publique, et sur les plages en bikini ?

Existe-il-il seulement dans ce pays une possibilité constitutionnelle d’appel pour contester des règlements restrictifs interdisant ce genre de tenue ?

Jean-François Delisle

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