Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

La course à la chefferie du Parti québécois et la relance du mouvement indépendantiste

Le 9 octobre prochain, le Parti québécois aura choisi un nouveau chef. Au lendemain du 1er octobre 2018, le Parti québécois s’est retrouvé avec 9 député-e-s, suite à la démission de Catherine Fournier et est réduit au statut de 3e opposition à l’Assemblée nationale. Ce recul s’inscrivait dans le cadre d’un long déclin marqué particulièrement par les défaites de 2003, 2007, 2008, 2014 et 2018.

Incapable de mener un débat de fond sur les défaites qu’il a engrangées dans les dernières décennies [1], les quatre candidats – Sylvain Gaudreault, Paul St-Pierre Plamondon, Guy Nantel et Frédéric Bastien – tentent de se démarquer en présentant quelques éléments programmatiques épars en visant des clientèles particulières et en mettant de l’avant leurs qualités personnelles. Ils se contentent sur le terrain de la lutte pour l’indépendance de nous présenter la démarche référendaire sans se poser sérieusement la question des voies de la construction d’une majorité indépendantiste dans sa tenue éventuelle. La seule leçon tirée des reports constants des référendums sur la souveraineté, depuis 1995 par les principaux candidats, c’est qu’il faut démontrer une certaine rupture avec le provincialisme et le refus de mettre l’avant l’option indépendantiste du parti. Avec 17% des intentions de vote dans le dernier (Sondage Léger du 8 septembre 2020), cet engagement n’est pas tellement lourd à porter. Il sera toujours temps de rajuster le tir, si jamais le PQ devait se rapprocher du pouvoir.

Sylvain Gaudreault affirme que le Parti québécois, sous sa direction, animerait un vaste chantier de définition de ce que serait un Québec indépendant par la mise sur pied d’un comité d’expert-e-s sur les sujets suivants : constitution, citoyenneté, relations avec les peuples autochtones, finances et économie, monnaie, services gouvernementaux, continuité des lois, territoire, relations internationales) qui aurait comme mandat de définir le Québec à présenter dans un référendum avant la fin d’un premier mandat. Paul Saint-Pierre Plamondon partage essentiellement la même approche de mobilisation des expert-e-s et annonce son intention de rebâtir de camp du OUI. Guy Nantel pour sa part promet de poser des gestes de rupture (nomination d’un président, abolition du poste de lieutenant-gouverneur…) et met de l’avant la tenue d’une assemblée constituante dans les deux premières années d’un gouvernement péquiste. Frédéric Bastien propose, lui, l’ouverture d’une négociation constitutionnelle dans un premier mandat. Ces négociations constitutionnelles viseraient à protéger la loi 21 et à ouvrir la constitution pour obtenir plus de pouvoirs en immigration pour pouvoir réduire les seuils d’immigration et faire venir des immigrant-e-s qui partagent « nos valeurs ».

Les candidats refusent de tirer un bilan véritable de la déconfiture actuelle du Parti québécois. Ils n’expliquent pas que des indépendantistes, ceux d’Option nationale entre autres, aient quitté le parti suite à un provincialisme clairement assumé depuis la défaite du référendum de 95. Le PQ aux élections de 1998, de 2003, de 2007, de 2008, de 2012, de 2014 et de 2018 n’a jamais fait de l’indépendance un enjeu des élections. Il a toujours cherché à repousser aux calendes grecques la tenue d’un référendum.

En fait, cette course à la chefferie se refuse d’aborder les problèmes auxquels fait face le PQ actuellement. Le PQ n’est plus la large coalition des indépendantistes et cela depuis longtemps. Les candidats à la chefferie refusent de chercher à expliquer les ruptures sur la gauche que le PQ a connues suite au ralliement de la direction péquiste au néolibéralisme et à sa prise de distance avec le mouvement syndical, le mouvement environnemental et les autres mouvements sociaux. Ils s’avèrent incapables, au-delà des critiques sur la division du vote, d’expliquer pourquoi la gauche indépendantiste, féministe et écologiste a décidé de construire un nouveau parti indépendantiste et à opérer un processus de regroupement qui a conduit à la formation de l’Union des forces progressistes, puis de Québec solidaire.

Ils refusent d’expliquer pourquoi un ministre péquiste, François Legault, et de nombreux membres du parti sont retournés dans le giron du fédéralisme en fondant le Coalition Avenir Québec. Ils se refusent de contester également la dérive vers un nationalisme identitaire.

Le refus d’expliquer l’érosion de sa base électorale et de sa base militante, l’effondrement de sa députation, sa réduction au statut de troisième opposition, l’affaiblissement de l’influence politique au sein de la population et particulièrement dans la jeunesse donne un caractère complètement décroché aux débats qui se font dans le cadre de cette course à la chefferie. Que ce soit Sylvain Gaudreault ou Paul Saint-Pierre Plamondon qui remporte la chefferie, les élections de 2021 s’annoncent comme désastreuses pour ce parti. Le fait de dénier ou même d’envisager cette éventualité donne aux débats un caractère surréel.

En somme, la course à la chefferie du PQ démontre que le PQ est devenu une machine électorale incapable de rupture et de renouvellement et qu’il faut, au plus vite, s’attaquer à construire une réelle alternative indépendantiste. L’appel de Gilbert Paquette, ancien ministre péquiste, à la dissolution du Parti québécois illustre à quel point la perspective de son prochain effondrement est une préoccupation largement répandue.

L’impasse de la stratégie nationaliste s’étend au-delà du péquisme en fin de course

Malheureusement, le refus de questionner la perspective stratégique visant à réunir la gauche et la droite comme la seule voie possible pour construire une majorité indépendantiste est largement reprise dans le camp indépendantiste. C’est ainsi que Gilbert Paquette, s’il n’hésite pas à demander la dissolution du PQ pour aider à la recomposition mouvement indépendantiste ne rompt pas avec une telle stratégie. Le bilan qu’il fait de l’histoire du PQ est lucide à plusieurs égards et il démontre clairement le rôle du PQ dans la provincialisation de la politique québécoise.

Pourtant, dans son livre Le sens du pays, refonder le combat indépendantiste [2] il affirme que le mouvement indépendantiste est dans une impasse inquiétante. La responsabilité du PQ est d’avoir fait du thème du bon gouvernement provincial dans les 7 dernières élections une cause essentielle de cette impasse. Sa conclusion est claire. Le PQ n’est plus le vaisseau amiral de l’indépendance. Mené par une classe politique qui s’est professionnalisée, écrit-il, et que le parti s’est éloignée d’une partie des militants et des organisations de la société civile » [3] Et il conclut : « Ce parti devrait se dissoudre pour permettre aux indépendantistes, qu’il regroupe, mais aussi à ceux qui agissent en dehors de ces rangs de se rassembler sur de nouvelles bases, sur un nouveau cadre stratégique indépendantiste. » [4] Québec solidaire est aussi l’objet de critiques. « Ce parti n’arrive pas, lui non plus, à faire une campagne permanente sur l’indépendance ni à rassembler suffisamment pour espérer former seul une majorité décisive. » [5] « Tranquillement, Québec solidaire adopte le modèle de bonne opposition provinciale social-démocrate et écologiste qui s’accommode du statut actuel du Québec. » [6]

Mais à la dissolution du PQ, il n’y croit pas trop, c’est pourquoi, il envisage différentes hypothèses stratégiques : a. les partis indépendantistes fusionnent ; b. Ils créent une alliance électorale, soit une coalition transpartisane réunissant la gauche et la droite ; c. Les députés indépendantistes créent une alliance parlementaire ou gouvernementale pour enclencher le processus menant à l’indépendance ; d. PQ se dissout et un nouveau parti ralliant les indépendantistes voit le jour.

Comment construire une majorité favorable à l’indépendance ? Un point de vue étroitement électoraliste et nationaliste

Critique de l’électoralisme.

Si le moment électoral est crucial, car le pouvoir politique est un instrument essentiel pour entreprendre les transformations au niveau de la structure économique et commencer la construction d’un nouveau type d’État, c’est l’auto-organisation du peuple, son autoactivité dans la sphère publique et sur les lieux de travail qui sont la condition sine quo non de la création d’un véritable rapport de force permettant une réelle transformation sociale. Sans un renforcement, une remobilisation et une réorganisation des mouvements sociaux antisystémiques, la possibilité d’assurer l’émancipation du peuple est vouée à l’échec. C’est pourquoi tout réduire à l’élection comme élément déclencheur est porteur de nombreuses illusions. Et c’est pourtant, cette illusion que véhicule les propos de Gilbert Paquette.

Critique du caractère étroitement nationaliste de la feuille de route proposée

« La question du ou des véhicules politiques doit être subordonnée à cet objectif. Que ces indépendantistes se situent à gauche ou à droite du spectre politique, qu’ils aient des opinions différentes sur l’environnement et l’économie, qu’ils soient de diverses origines ethnoculturelles ou de milieux différents, il faudra faire converger leurs préoccupations sur la nécessité de faire l’indépendance. » [7], Car l’importance c’est que l’alliance soit capable d’élire une majorité indépendantiste à l’Assemblée nationale, capable d’enclencher une démarche constituante en faisant adopter une constitution initiale une fois élue.

Les hypothèses stratégiques envisagées s’inscrivent dans une optique étroitement nationaliste. Le nationalisme est un « état d’esprit où l’on considère que la loyauté suprême de l’individu doit aller à l’État-nation ou à la lutte en vue de l’établissement d’un État national ou d’une autonomie culturelle ou territoriale » [8]

Ainsi la conviction que cette crise climatique soit liée aux stratégies d’accumulation capitaliste et que cette crise climatique mette en péril l’avenir de l’humanité doit mis de côté pour s’allier avec les indépendantistes qui pensent que ce n’est pas le cas. Qu’on ait la conviction que le capitalisme soit porteur d’exploitation et d’injustice sociale doit également être mis de côté pour assurer l’unité des indépendantistes qui défendent le système économique actuel ne doit pas faire obstacle à l’alliance des indépendantistes de gauche comme de droite.

Pour des internationalistes, cette position n’est pas tenable, car ils-elles refusent de considérer la nation comme un tout indifférencié. Toutes les nations sont divisées en classes distinctes avec des intérêts distincts et des conceptions spécifiques de l’identité nationale.

Nous croyons qu’il faut unir projet national et projet de société dans la lutte pour l’indépendance. Cela repose sur le fait de rejeter l’hégémonie de la classe dominante (que ce soit la bourgeoisie ou la classe des cadres – l’élite méritocratique ) sur la lutte nationale et il faut que ce soit la majorité populaire (la classe ouvrière et les classes populaires) en lutte qui doivent chercher à devenir la direction de la lutte pour l’indépendance nationale.

La reconstruction du mouvement pour l’indépendance du Québec passera par le développement d’une alliance sociale et politique défendant un programme de démocratie radicale et de transformation sociale. Une telle alliance refusera de séparer projet de société égalitaire, féministe, écologique et antiraciste du projet de pays que le peuple du Québec aspire à construire. La majorité de la population du Québec est formée de travailleurs et de travailleuses C’est cette majorité sociale qui sera au fondement d’une majorité politique pour l’indépendance du Québec. Cela veut dire que c’est à partir des intérêts sociaux, nationaux et démocratiques de la majorité populaire qu’il sera possible de dépasser la fragmentation politique actuelle.

Aujourd’hui, la lutte pour l’indépendance ne peut se distinguer du projet de reprendre en main nos richesses naturelles et d’en contrôler démocratiquement l’usage dans une perspective écologiste. Elle peut se distinguer de la perspective de refonder notre société dans une logique qui refuse la concentration de la richesse aux mains d’une minorité ; elle ne peut se distingue de la perspective de fonder une société qui refuse la domination patriarcale et sexiste. Elle ne peut se distinguer de la lutte pour une société inclusive et antiraciste.

La perspective d’indépendance ne peut se distinguer surtout de la nécessité de refonder la démocratie sur la base d’une véritable démocratie populaire. Elle ne peut enfin se refonder que sur la compréhension que cette indépendance doit être au fondement d’une alliance internationale des peuples contre l’impérialisme pour pouvoir résoudre les problèmes de nature planétaire qui nous confrontent.


[1Voir, Bernard Rioux, La relance du Parti québécois ou l’impasse en perspective, 11 septembre 2019

[2Gilbert Paquette, Le sens du pays, refonder le combat indépendantiste, Liber, 2020, 260 pages

[3Idem, page 226

[4idem, page 235

[5idem, page 237

[6idem, p.237

[7idem, pages 237-238

[8Michael Lowy Patries ou planète ?, Éditions Page deux, p.72

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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