Édition du 24 mai 2022

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Débats

La gauche brille par son absence sur le COVID. Et c'est un gros problème

Ils n’ont pas réussi à s’insérer dans le climat politique actuel et à contrer les manifestations d’extrême droite, ni à obtenir pour les travailleurs le revenu, le logement et les autres aides sociales dont ils ont besoin.

4 février 2022 | tiré du site rabble.ca

Ce qu’il faut pour gérer durablement la pandémie est clair et faisable : des N95 et des tests rapides pour tous, des vaccins pour le monde entier, une amélioration de la ventilation et de la filtration de l’air intérieur partagé, et un soutien aux travailleurs et aux personnes qui s’isolent.

Alors que des bandes d’anti-vaxxers et d’anti-masques bien financés, des nazis opportunistes, des propriétaires de camionnettes et quelques camionneurs long-courriers mécontents descendent sur Ottawa, apparemment pour protester contre la suppression des exemptions de vaccins COVID dont bénéficiaient auparavant les camionneurs, l’absence de toute réponse cohérente et organisée de la gauche est flagrante, en particulier de la part des syndicats, qui n’ont fait que publier des déclarations tardives et tièdes.

Il est séduisant de rejeter le convoi du "Flu Trux Klan" comme un assemblage de marginaux qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Même si le "convoi" se termine de façon décevante, les réseaux d’organisation de l’extrême droite ont été élargis et cimentés par un procès et un sens du but partagés. En tant que militants, nous sommes conscients du sentiment de puissance qu’une telle mobilisation peut procurer aux gens dans la rue.

Aussi marginaux soient-ils, ils ont fait la une des journaux pendant des jours, ils ont réussi à fermer la capitale et tous les politiciens du pays ont parlé de leur action, même si c’était pour la dénoncer. Le "convoi" bénéficie d’un soutien important parmi les conservateurs et les verts, selon un sondage. Plus important encore, cette mobilisation offre à de nombreuses personnes l’un des rares moyens d’exprimer visiblement leur colère et leur frustration autour de griefs légitimes concernant les échecs du gouvernement pendant la pandémie.

Ces échecs ont été réels, à commencer par les tromperies paternalistes sur la valeur des masques. Alors que la Chine a adopté des précautions contre la contamination par voie aérienne dès le 20 janvier 2020, les autorités du Canada et d’autres pays occidentaux ont d’abord nié l’utilité des masques. Plus tard, Anthony Fauci a admis que ce n’était pas parce qu’elles ne pensaient pas que les masques étaient efficaces, mais parce qu’elles s’inquiétaient de l’approvisionnement. Le temps qu’ils reviennent sur leur décision, le mal était déjà fait.

Même après que les preuves scientifiques de la transmission aérienne du SRAS-CoV-2 soient devenues accablantes à l’été 2020, les autorités de santé publique du Canada ont toujours refusé de reconnaître et d’expliquer clairement la transmission aérienne du SRAS-CoV-2 et la manière de la prévenir (jusqu’au changement de cap de Theresa Tam en novembre 2021, près de deux ans après le début de la pandémie).

Ce qu’il faut pour gérer durablement la pandémie est clair et faisable : des N95 et des tests rapides pour tous, des vaccins pour le monde entier, des améliorations de la ventilation et de la filtration de l’air intérieur partagé, et des aides pour les travailleurs et les personnes en isolement. Pourtant, les gouvernements et les entreprises ont adopté une approche de type « d’économies de bouts de chandelles » et ont investi dans une stratégie de sortie invraisemblable basée uniquement sur la vaccination, en espérant que les dépenses à court terme pour les réparations structurelles nécessaires, y compris les améliorations permanentes de la ventilation, pourraient être évitées.

Plutôt que d’assurer la protection des travailleurs et des travailleuses et de prendre des mesures adéquates pour supprimer la transmission du virus, comme le soutien à la production de masse et à la distribution gratuite de N95 et de tests antigéniques rapides à l’ensemble de la population, les agences de santé publique et les gouvernements ont préféré mettre en avant des facteurs qui rejetaient la responsabilité sur l’individu, comme le lavage des mains ou la distanciation sociale. Les gouvernements n’ont accordé qu’un intérêt de pure forme aux travailleurs essentiels, notamment les travailleurs de la santé, les camionneurs, les ouvriers d’usine et d’entrepôt, les détaillants et les travailleurs de l’industrie alimentaire, au lieu de leur offrir des protections ou un soutien, comme des jours de congé de maladie payés adéquats.

Le résultat a été accablant pour les hôpitaux dont la capacité est déjà très limitée après près de quatre décennies de réduction du nombre de lits. Les travailleurs de la santé, en particulier les infirmières, sont épuisés et quittent la profession en masse, ce qui aura un impact sur l’accès aux soins de santé au-delà de la pandémie.

Dans les médias, les récits critiques sur les fermetures d’écoles et autres mesures de santé publique ont été alimentés par les préoccupations des classes professionnelles (y compris les journalistes eux-mêmes) qui doivent soudainement s’occuper de leurs propres enfants tout en travaillant à la maison, plutôt que par les préoccupations des personnes de la classe ouvrière pour qui minimiser les contacts n’a jamais été une option.

Récemment, les gouvernements ont entonné un hymne prématuré à l’"endémicité" qui laisse de nombreuses personnes handicapées ou souffrant de comorbidités se débrouiller seules, alors même que le nombre de décès et de cas quotidiens a atteint un niveau record. Deux ans après le début de la pandémie, les pays à faible revenu du monde entier n’ont toujours pas accès à un approvisionnement adéquat en vaccins ou à un soutien pour leur distribution, ce qui rend plus probable de nouveaux rebondissements indésirables dans la pandémie.

Tout au long de la pandémie, un soutien financier d’urgence a permis aux banques de continuer à être payées, tandis que les inégalités de richesse et la crise du logement abordable n’ont fait que s’accélérer.

Ces choix nous ont inutilement contraints à des blocages répétés, ont mis à l’épreuve les solidarités sociales et la confiance dans les organismes publics, et ont aggravé les coûts économiques. Il n’était pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Taïwan a tiré les leçons du SRAS que le Canada a oubliées, en mettant en place des précautions contre la contamination par voie aérienne dès le début de la pandémie (comme l’ont fait la Chine continentale et Hong Kong). Taïwan continue de gérer la pandémie en suivant un plan de base : quarantaine rigoureuse pour les voyageurs entrants, précautions contre la transmission par voie aérienne dans l’air intérieur partagé, test-trace-isolement rigoureux et soutien social pour les travailleurs de la santé et les personnes malades et isolées, y compris la livraison de repas. Ce pays de 24 millions d’habitants est resté ouvert pendant la majeure partie de la pandémie, avec moins de 20 000 cas au total et 900 décès, contre 3 055 826 cas et 33 873 décès au Canada au moment de la rédaction du présent rapport.

Des échecs aussi évidents dans la gestion de la pandémie par les gouvernements canadiens appellent une critique vigoureuse et une réponse organisée. Nous avons besoin d’une voie alternative claire qui accroît les solidarités, protège les travailleurs, comble les lacunes sociales et nous laisse mieux préparés à la prochaine pandémie, ou à la crise bien plus grave du changement climatique. Nous devrions maintenant avoir appris que nous ne pouvons pas laisser une crise comme celle-ci entre les mains de l’État. Pendant l’épidémie de sida, les communautés homosexuelles ont réussi à faire pression sur les gouvernements et les experts en santé publique pour qu’ils modifient leur approche. Cette fois-ci, à l’exception d’importants groupes de services tels que les care mongers qui se sont mobilisés pour fournir une assistance aux personnes à faible revenu, peu de groupes se mobilisent pour attirer l’attention sur ces questions cruciales.

Il n’y a aucun soupçon de militantisme ou de sens de l’ancien rôle de leadership joué dans le discours politique par les organisations de gauche, y compris le NPD. Mis à part la pression initiale pour un soutien au revenu plus élevé avec le CERB au début de l’épidémie, le NPD a fait preuve de peu ou pas de leadership. Dans l’opposition, le NPD a été lent, réactif et prudent. En Colombie-Britannique (C.-B.), où il est au pouvoir et où les urgences et les unités de soins intensifs sont débordées depuis des mois, sa stratégie s’est concentrée sur la suppression des données et les relations publiques, ainsi que sur la promotion de " l’immunité collective " et de la " vie avec le virus ". La Colombie-Britannique a l’un des taux de dépistage les plus bas du pays et, selon l’experte en surmortalité Tara Moriarty, l’écart le plus important de toutes les provinces entre les décès déclarés dus au COVID et les décès excédentaires dus au COVID, les décès excédentaires (ajustés pour les surdoses, etc.) étant peut-être quatre à six fois plus élevés que les décès déclarés dus au COVID.

Une poignée de syndicats ont lutté énergiquement pour obtenir de meilleures protections pour leurs membres, comme la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) qui représente les travailleurs de la santé au Québec, ou les syndicats d’enseignants, notamment en Colombie-Britannique. Dans d’autres cas, cependant, les syndicats ont été étrangement silencieux. Les syndicats du secteur de la santé ne se sont pas mobilisés pour défendre les membres ciblés lors de manifestations dans les hôpitaux par des groupes anti-masque et anti-vax. Les syndicats représentant les travailleurs d’usine et de l’alimentation n’ont pas réussi à se mobiliser pour obtenir une meilleure protection respiratoire, malgré l’expertise du secteur de la santé et de la sécurité au travail du mouvement syndical dans ce domaine. Les cliniques de santé au travail pour les travailleurs de l’Ontario (OHCOW) ont fait preuve d’un leadership remarquable sur cette question tout au long de la pandémie, mais peu de syndicats ont suivi leur exemple.

La Coalition ontarienne de la santé et des groupes de citoyens comme Protect our Province (C.-B. et Alberta) ont joué un rôle crucial en préconisant des mesures de santé publique et la responsabilisation. L’autre question sur laquelle les mouvements et les groupes de défense des droits s’expriment, mais où les forces plus importantes comme les syndicats et le NPD restent pour la plupart silencieuses, est l’approche adoptée à l’égard des résidents des centres de soins de longue durée et, en général, des personnes handicapées, qui sont traitées comme des personnes non indispensables dans la poursuite d’un fantasme de " retour à la normale ". Les discussions ouvertes sur le triage comme réponse à l’engorgement des hôpitaux ont été terrifiantes pour les personnes handicapées.

Ce vide à gauche - allant de la faiblesse à la trahison - est le vent dans les voiles de ceux qui souhaitent coopter la désaffection légitime au service d’un tournant vers le capitalisme autoritaire. Il n’est pas exagéré de dire qu’il n’y a pas de gauche à proprement parler dans le paysage politique actuel. Si le mouvement syndical doit avoir une quelconque pertinence à l’ère du COVID, il doit se mobiliser pour contrer et même arrêter les manifestations d’extrême droite dans tout le pays, et formuler des demandes agressives qui répondent aux besoins fondamentaux des travailleurs, comme la sécurité du logement. Mais si les syndicats et les organisations sociales-démocrates ne sont pas prêts à faire face à cette menace avec la volonté organisée et la réponse qu’elle exige, alors il est urgent de créer de nouvelles organisations qui ont l’énergie et la vision pour le faire.

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