Édition du 24 février 2026

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Canada

Mark Carney nous a promis la résistance, il nous livre la reculade

Si c’est le résultat du vote stratégique, alors cette stratégie est un échec patent.

Mark Carney a surgi sur la scène politique canadienne avec deux messages très clairs, un pour les électeurs.trices et l’autre pour la classe capitaliste. Devant le public, il s’est présenté comme un pragmatique, un homme qui a des valeurs, qui a écrit des bouquins et qui parle d’un leadership sans failles. Il a promis de sortir les Canadiens.nes de l’emprise de D. Trump et de ses « amis.es conservateurs.trices au Canada » comme Pierre Poilievre. Ça a marché ! Cela a propulsé sa victoire improbable en une reprise politique (libérale) historique.

Jjuillet 2025 | Canadian Dimension, premier juillet 2025
Traduction, Alexandra Cyr

Mais ce n’est pas ce qu’il avait donné à voir devant les conseils d’administration canadiens et américains. Son vrai plan était d’être Pierre Poilievre mais sans l’allure théâtrale. Il allait faire alliance avec D. Trump et B. Netanyahu à l’étranger tout en laissant de côté la classe ouvrière d’ici. C’est ce programme qui a prévalu jusqu’à maintenant et qui l’a fait entrer en conflit avec l’électorat qui l’a porté au pouvoir.

Au point de départ, beaucoup ont gardé confiance malgré les lourdes pertes du NPD, leur incapacité à s’assurer d’être la minorité de blocage qui aurait pu obliger le nouveau Premier ministre à collaborer avec lui autour de lois progressistes. L’inverse s’est produit. M. Carney a clairement affirmé immédiatement après l’élection qu’il avait peu à lui offrir malgré son appui. Il a plus tôt livré un Discours du trône clairement de droite. Résultat ? Le caucus du NPD s’y est opposé mais les Libéraux et les Conservateurs s’y sont rallié unis qu’ils sont dans leur rejet des valeurs progressistes.

Tout cela s’est reflété dans la première législation de ce gouvernement, la loi C-5 que M. Carney a défendu comme un plan pour que le « Canada se reconstruise ». Mais une alliance entre le NPD et des groupes des Premières nations lui a offert une forte opposition. Les chefs autochtones d’Ontario par exemple se sont liés à la députée NPD, Leah Gazan, pour s’y attaquer parce qu’elle menace leur environnement vital et le processus de consultation avec les Premières nations.

Ces chefs sont particulièrement concernés parce que cette loi autorise le Cabinet à désigner des projets au titre « d’intérêt national » ce qui leur garantit l’approbation fédérale même s’ils transgressent les droits des Premières nations, endommagent leur environnement ou comportent des risques pour la santé publique.

Alors que le NPD a réussi à repousser légèrement son adoption, elle a été précipitée par une alliance en Chambre entre les Libéraux et les Conservateurs qui a sérieusement limité les débats. Chrystia Freeland à même travaillé de près avec les Conservateurs du Sénat pour que l’adoption aille de l’avant.

La suite gouvernementale n’a pas été mieux. La loi C-2 en appelle clairement au mot d’ordre conservateur « la loi et l’ordre ». Elle menace d’éroder les droits à la vie privée des Canadiens.nes. Elle permet à la police de requérir des informations à n’importe quel serveur internet, aux hôtels, aux agences de locations de véhicules, aux fournisseurs de services téléphoniques et même aux fournisseurs privés de soins de santé, tout ceci sans mandat.

Ce genre de législation ferait rougir Stephen Harper. Pire, c’est une sérieuse menace aux droits à l’avortement. Les organisations de défense des libertés civiles le notent : « Cette loi pourrait ouvrir la porte au partage des informations avec les autorités policières américaines comme celles du Mississipi auxquelles on pourrait signaler qu’une personne a obtenu des services d’avortement dans une clinique canadienne ».

Les implications font frémir. Le gouvernement Carney pourrait se retrouver à aider les régimes d’extrême droite américains à faciliter leur criminalisation de l’avortement. L’électorat libéral avait peur de P. Poilievre à ce sujet, peur qu’il restreigne les droits à l’avortement ; il n’aurait pas voté pour un Premier ministre qui puisse appliquer ce que les Conservateurs n’avaient encore pas fait.

Pendant qu’il assure résister au trumpisme sur la scène internationale, il a pourtant jusqu’ici, repris et même justifié des mensonges du Président américain. Par exemple il lui a notablement donné son soutien au bombardement en Iran malgré les fausses raisons invoquées. Alors que les experts en renseignement du Président s’opposaient à ces raisons, M. Carney a absurdement justifié l’attaque et en a remis le blâme sur l’Iran.

Bien sûr, ce n’est pas d’aujourd’hui que le Canada adopte les visées interventionnistes de l’Occident. Mais la position de M. Carney est plus faible que celle de gouvernements libéraux antérieurs comme celui de Jean Chrétien. Elle entre aussi en contradiction avec la campagne « elbows up » et sa rhétorique.

Il permet à D. Trump de dicter la politique étrangère canadienne mais aussi, avec sa politique de frais de douane (sur nos marchandises), il crée un précédent troublant. Au cours des dernières semaines, le Président américain s’est laissé aller contre les politiques canadiennes particulièrement contre les taxes imposées aux géants de la technologie comme Uber, Amazon et Apple. Quand cette imposition a été adoptée en 2024, la ministre des finances de l’époque, Mme C. Freeland a souligné son caractère bipartisan ainsi que le fait que des mesures semblables avaient été adoptées partout en Europe.

Mais pour apaiser le Président Trump et la Chambre de commerce américaine, M. Carney s’est empressé de la retirer abruptement. Cela n’a suscité aucune opposition et aucune concession américaine n’a été faite en retour. Il n’avait pas fait campagne à propos de cadeaux sous la forme de congé d’impôts et de taxes aux multimillionnaires de la Silicone Valley pour plaire à D. Trump. Comme le dit Don Davies, chef intérimaire du NPD : « Le Canada est un pays souverain qui a le droit d’adopter ses propres lois en matière d’imposition. Abandonner une taxation juste envers les géants de la technologie est un apaisement inacceptable ».

En fait, comme le souligne Nora Loreto, ce n’est pas pour ça que les Canadiens.nes ont voté : « Ceux et celles qui ont voté pour M. Carney, ont voté contre un approfondissement de notre intégration aux États-Unis. M. Carney n’a pas fait campagne en faveur de la guerre ».

Erica Ifill décrit cette trahison sans ménagements : « Le Canada a été dupé. Nous avons évité de voter pour un sympathisant d’extrême droite de D.Trump. Mais nous avons élu un Premier ministre qui va aligner nos politiques sur celles des États-Unis. Malgré toute sa rhétorique contre D. Trump et la célébration de l’idée que le Canada est indépendant et n’a aucune envie d’être comme les États-Unis, nous adoptons maintenant des lois inspirées par Make America Great Again (MAGA).

M. Carney est devenu Premier ministre grâce au vote des progressistes qui voulaient empêcher l’axe Trump-Poilievre de s’installer sur toute l’Amérique du nord. Mais, jusqu’ici, ses politiques n’ont servi qu’à répliquer D. Trump et valider Poilievre. Déjà, il signale les promesses rompues en augmentant de manière impressionnante les dépenses militaires jusqu’à 5% du PIB selon les visées de D. Trump. Cela peut mener à des coupes de budget bien plus importantes, que l’électorat ne pourrait jamais approuver.

Si c’est le résultat du vote stratégique, c’est une stratégie qui est un échec patent ».

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Christo Aivalis

Christo Aivalis est commentateur politique et historien, titulaire d’un doctorat en histoire canadienne de l’Université Queen’s. Ses articles ont été publiés dans Jacobin, The Breach, Ricochet, Maclean’s, le Globe and Mail et le Washington Post.

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