Édition du 2 juin 2026

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Le blogue de Pierre Beaudet

La guerre en Syrie : pseudo consensus et grandes manœuvres

Les médias bienpensants ont applaudi la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU concernant la destruction des armes chimiques détenues par le gouvernement syrien, comme si c’était un grand exploit de la « communauté internationale ». En réalité, l’ONU a endossé la manœuvre concoctée par la Russie pour aider son allié syrien, ce qui a évité aux États-Unis et à ses alliés subalternes l’embarras d’une attaque qui s’annonçait très mal pour eux. Tout le monde était donc content de reporter la confrontation, mais sur le fond, rien n’est réglé.

Le recul des G7

La résolution en passant ne donne aucune marge de manœuvre à Washington, Londres et Paris. L’idée d’utiliser l’article 7 de la charte de l’ONU est un rêve que des comiques (comme le ministre « socialiste » des affaires étrangères de la France, Laurent Fabius) peuvent invoquer, mais personne n’est dupe. Au cas où la Syrie ne respecterait pas ses engagements, il faudra revenir devant le Conseil et alors, il y aura encore une majorité pour s’opposer à une guerre « humanitaire. Sans compter le fait que dans les pays du G7 (y compris aux États-Unis), la majorité de la population s’oppose à une intervention.

En réalité, le régime syrien a compris avec les conseils de ses amis russes et iraniens que l’important n’était pas de protéger un arsenal chimique impossible à utiliser à grande échelle, mais d’empêcher les impérialistes de détruire l’aviation et l’artillerie lourde de son armée, (comme cela a été fait contre la Libye). Le régime peut donc continuer de combattre, d’autant plus que le noyau « dur » de son armée (dont le corps d’officiers composés majoritairement d’alaouites déterminés) tient le coup. Pour leur part, les rebelles, qui disposent d’un nombre intarissable de combattants-mercenaires, d’un financement quasi infini des pétromonarchies et d’autres soutiens extérieurs, ne constituent pas une force capable de renverser le régime. Sans commandement unifié, aux prises avec des courants salafistes incontrôlables et de plus en plus honnis de la population, la rébellion piétine, mais le régime ne peut l’éradiquer, comme l’a admis récemment le ministre syrien des affaires extérieures, Walid Mouallem.

Compétitions régionales

Entre-temps apparaît le manque de cohésion parmi les sponsors des rebelles. Le Qatar joue un rôle important, en partie parce qu’il cherche à sécuriser des projets de pipe-lines pour transporter son gaz vers l’Europe à travers le Moyen-Orient, ce qui implique d’empêcher l’Iran de renforcer ses capacités pétrolières. (Cette information provient de Georges LeBel).

L’Arabie saoudite a besoin de redorer son bastion écorché parmi la mouvance islamiste. La Turquie est hésitante parce cette guerre interminable nuit à son expansion et révèle les limites de ses capacités militaires. Et il y a l’Iran. La « conversation » de la semaine passée entre le président Hassan Rohani et Obama indique la capacité de l’Iran de se maintenir dans le « grand jeu ». En fin de compte, la région est vulnérable au moment où on rend compte que les États-Unis ne peuvent plus être le maître absolu du Moyen-Orient.

Le « scénario yéménite »

Avec plus de 110 000 victimes, un PIB diminué de 40 %, une industrie pétrolière paralysée (elle apportait 3 milliards de dollars par an normalement), des millions de déplacés, exilés, sans emploi, une infrastructure à moitié anéantie, la Syrie (comme l’Irak) est cliniquement morte, même si une sorte d’État pourrait éventuellement émerger du chaos. C’est pour cela que de plus en plus d’observateurs comparent la Syrie au Yémen, un pays qui a implosé dans une longue spirale de guerres. Par la suite, les États-Unis ont supervisé des « négociations » qui ont imposé un « compromis » qui a permis au régime de survivre en se transformant en supplétif des États-Unis dans la « guerre sans fin ».

Dans le cas de la Syrie, le « scénario yéménite » implique de remplacer el-Assad par une personnalité qui aurait la confiance d’une partie du « noyau dur » et qui pourrait assurer la perpétuation du régime. Le nom du général Ali Habib, qui vient de s’exiler, ressort dans les conversations des « experts » de Washington. Cet alaouite, ancien ministre de la défense et ancien chef de l’état-major, bien introduit à Moscou, pourrait faire partie d’un « deal », en « évacuant » el-Assad, en intégrant une partie de l’opposition et en rétablissant un semblant d’ordre. Il faut faire attention, car de telles « conspirations » n’aboutissent souvent qu’à de mauvais films d’Hollywood ! Mais sur le fond, il n’en reste pas moins que les États-Unis explorent des « options » pour non seulement sauver la face mais aussi maintenir leur influence, quitte à accepter qu’ils ne soient plus les seuls à pouvoir régenter la région.

Grandes manœuvres

Autre fait, les chicaneries entre Obama et le Congrès sont un reflet d’une confusion entre les diverses fractions des élites et traduisent le désarroi d’une puissance en déclin. Certes, il reste à l’Empire beaucoup de capacités, sans compter le fait que la Chine, la Russie et d’autres « émergents » sont eux-mêmes aux prises avec de grandes contradictions. Mais l’idée qu’il faut changer fait son chemin (ce qui met en fureur les roquets israéliens et Stephen Harper !), en tenant compte de la montée de la Chine, et encore plus d’une possible alliance Chine-Russie.

Certes, empêcher ces concurrents de trop monter reste au cœur de la stratégie américaine. Si la force militaire ne suffit plus, quels sont les autres moyens ? Comment alors déplacer les axes stratégiques ? Comment trouver un compromis acceptable avec la Russie et l’Iran ? Comment diminuer l’importance des alliances traditionnelles avec Israël et les pétromonarchies sans les abandonner pour autant ? C’est un nouveau cycle qui s’amorce à partir de là.

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