Dans un précédent article[1], nous avons suggéré l’abstention de faire participer à certains ministères, voire même de faire voter sur certaines lois, des éluEs ayant un intérêt économique susceptible d’être avantagé durant l’exercice de leur fonction de législateurTRICE. Il s’agit peut-être d’une prise de position trop rapide, dans la mesure où cela implique d’ignorer le monde dans lequel nous vivons.
En effet, notre solution reste utopique et un bémol doit y être apporté, puisque le régime capitaliste domine largement les mentalités, ce qui en fait une distinction par rapport à d’autres, y compris les époques. La réflexion est donc lancée.
Nos représentantEs à l’image de notre société
Un simple regard vers l’arrière nous mène à revenir à la conception même de l’État. Au-delà de constituer un regroupement d’humains sur un territoire identifié, il engage tout ce qui concerne le gouvernement. Même si archaïque à l’origine, il n’en demeure pas moins que les règles et les lois servaient à assurer une adhésion – avant la cohésion –, et ce, sous l’égide d’un pouvoir et de ses représentants. La loi du plus fort dominait alors, supposant un monde de guerriers ; d’où à la tête des cités-États des rois-guerriers, car les conquêtes, exigeant tout autant le besoin de se défendre, étaient monnaie courante à une époque où les frontières des royaumes s’agrandissaient. Par contre, ces rois-guerriers étaient chapeautés par des représentants des dieux et ensuite du Dieu unique, qui exerçaient une influence importante. Et ce n’est pas sans oublier les ambitions terrestres papales qui les faisaient ressembler à des souverains, en songeant à l’histoire des guerres d’Italie de la Renaissance racontée par Guichardin. Ainsi, les représentants de la religion s’immisçaient dans les affaires terrestres, au point de relier les conquêtes aux desseins de Dieu.
Avec l’apparition d’une certaine stabilité des frontières et la lassitude de la guerre, les monarchies se sont pacifiées ou ont été critiquées de façon à revendiquer un nouveau type de gouvernement. Les révolutions favorables au régime démocratique ont alors procuré aux populations le droit de choisir leurs représentants, ce qui a eu aussi pour effet de minorer l’influence religieuse, jusqu’à un certain point. Mais ces personnes devaient avoir une connaissance des lois, d’où pourquoi les magistrats ont été privilégiés. Car il fallait refonder les États sur une politique conséquente, à partir d’une structure de débats. Automatiquement, les représentants devaient aussi être d’excellents orateurs, et aux magistrats aristocratiques se mêlèrent des individus bourgeois loquaces, d’abord une bourgeoisie « petite élite », tels que des avocats et des propriétaires de journaux. Ainsi, du roi-guerrier des conquêtes, puis des monarques-dieux, apparaît l’ère des magistrats et sénateurs – inspirée paradoxalement du passé antique qui faisait état d’essais démocratiques soi-disant prodigieux –, puis des petits bourgeois révélés à l’époque de la politique pure.
Mais ce tournant démocratique s’inscrit aussi dans une réalité économique marchande en pleine expansion, d’où la possibilité de garnir des trésors comme jamais et sans envisager la prise des armes. Ce changement marque un passage vers l’économie politique, alors que le bourgeois prend du galon. Des richesses se fondent à partir des marchés et des parquets boursiers. Le bourgeois se transforme en capitaliste et est perçu comme le modèle de la réussite. Ainsi, l’ère moderne construit le capitaliste qui use de son argent pour supporter des représentants capables de veiller à ses intérêts. Mais les choses changent rapidement. La néolibéralisation de l’État, après des endettements providentialistes, rappelle à l’ordre les gouvernements pour plus d’efficacité, d’efficience et de productivité. L’État moderne doit se conformer à la réalité économique, étant à la base de son existence. Des représentants de l’économie se font désormais élire, en raison de leur réussite qui augure leurs aptitudes à redresser les finances publiques. Des lois, nous passons donc à la gestion budgétaire et à la croissance de l’économie. Inévitablement, des représentants chefs d’entreprise sont élus et légifèrent sur des questions touchant leur secteur d’activités. Voilà que s’expose l’éthique, qui suggère l’abandon de leur participation au sein des compagnies sous leur contrôle. Or, il s’agit d’un retrait temporaire, puisque les titres sont transférés dans des fiducies, ce qui n’enlève point l’intérêt économique. C’est donc là où nous sommes renduEs. Il n’empêche qu’un élément de précision peut être avancé, dans la mesure où si des représentantEs économiques peuvent s’occuper de l’industrie, des finances et des budgets, d’autres domaines profitant de ministères sont représentés également par des personnes possédant une expérience et une expertise en la matière. Par exemple, nous voyons des médecins devenir ministre de la Santé, des défenseurs de l’environnement s’occuper du ministère qui concerne cet aspect, des artistes pour la Culture, d’ancienNEs athlètes pour les Sports, puis des directeurTRICEs de commission scolaire ou d’école pour l’Éducation, etc. Il s’agit d’une logique de la représentativité basée sur les connaissances et les compétences. Cependant, se constate très rapidement une subordination de ces ministères et de leurs enjeux sociaux, culturels et environnementaux aux questions économiques ; car l’argent ou la richesse reste le nœud de la guerre.
L’idéologie capitaliste entre-t-elle simplement dans la continuité ?
Ce portrait dépeint en des traits vifs omet toutefois de faire ressortir ce qui se trouve normalement à la base des transformations de l’État. Au-delà de l’économie tangible apparaît un type de mentalité, voire une vision du monde qui participe aux orientations du gouvernement et donc au choix des meilleurEs représentantEs pour l’occasion. Il est question ici d’une idéologie, à savoir justement une vision du monde avec un ordre à respecter, en se fiant à Mannheim (2003[1929], p. 65) qui précise le rôle de ces idées « situationnellement transcendantes » à des fins de « motifs bien intentionnés de la conduite subjective » des individus. Ainsi, pour l’État, l’idéologie est une façon de s’interpréter, en produisant des politiques publiques qui servent à sa promotion et à son adhésion par la population (Gaxie, 2002).
Si la conquête et encore la domination de l’Homme sur terre – voulue par Dieu – ont pu valoriser les plus forts et engager des populations entières dans les élans ambitieux de leurs gouvernants, cette réalité pluriséculaire ne s’épuise pas, mais se raffine à partir d’autres idéologies. Le développement technique et technologique, associé à l’expansion des marchés, a contribué à la fois à vouloir éviter la guerre meurtrière et à entreprendre une rivalité marchande moins dommageable, à tout le moins en pertes humaines de consommateurTRICEs. Il existe donc un parallèle intéressant entre l’art de la guerre militaire et l’art de la guerre industrielle qui s’est transformée encore pour devenir plus globalement économique au sens large. La discipline, la rigueur, la stratégie, le calcul, les attaques et contre-attaques, etc., forment des points de ressemblance qui sautent aux yeux. Mais l’idéologie derrière reste la même : le gain pour la richesse et le bien-être à relativement long terme. Et des ajustements se produisent évidemment selon les contextes, alors que désormais la question des changements climatiques influe sur les interventions de l’État, afin d’éviter des nuisances à la vie humaine, pour ne pas dire à la vie économique humaine. Ce facteur idéologique environnemental devient capital dans la mesure où les représentantEs économiques de l’État peuvent être confrontéEs à des militantEs, mais aussi à d’autres représentantEs issuEs cette fois de la science qui revendiquent des transformations aux moyens de production et de consommation afin qu’ils deviennent moins néfastes pour l’environnement. Mais le capitalisme se trouve en pleine hégémonie, ce qui signifie une inclination plus lourde à une ploutocratie[2], même si elle semble déjà suffisamment dominante. Néanmoins, si le point de bascule n’a pas été atteint, rien n’empêche l’intrusion d’une nouvelle idéologie qui fera son chemin afin de rééquilibrer la balance entre l’économie et les autres enjeux notamment climatiques ; car la guerre qui les concerne suggérera des transformations techniques et technologiques, comme elles ont servi aux guerres militaires et économiques antérieures.
La quantité compte plus pour l’intérêt
Par ailleurs, l’interprétation de l’idéologie amène à favoriser des types de représentantEs politiques, tout en faisant état de circonstances de corruption et de conflit d’intérêts. Le népotisme, les exactions, les concussions, les spoliations et ainsi de suite, semblent être constants à toutes les époques, toujours dans le sens de privilégier quelques-unEs, de prendre plus que le nécessaire ou encore de prendre sans en avoir le droit. Il s’agit de quantité ou d’étendue, en termes de terrain, de territoire, de ressources, d’argent, de richesses et de biens. Normalement, la gestion de l’État doit viser le bien-être collectif, tandis que le choix d’accepter des gens issus du milieu des affaires au sein des gouvernements repose sur leur expertise à faire bénéficier à toutes et à tous, alors qu’inévitablement l’orientation donnée à certaines lois fera en sorte de les avantager aussi dans leur domaine d’activités. Dès lors, la morale de l’histoire veut que si les décisions prises avantagent les affaires de la représentante ou du représentant et non la population, dans ce cas il y a abus, tandis que si les décisions prises l’avantage autant que la population, voilà une bonne représentante ou un bon représentant, en simplifiant les choses ainsi. Mais si elle ou il en profite plus que la population qui en bénéfice aussi, cette personne élue demeure-t-elle une bonne représentante ou tombe-t-elle de son piédestal pour devenir une abuseuse ? Certes, la ligne peut être difficile à tracer.
Au fond, cette évaluation concerne autant la représentante ou le représentant issuE du monde des affaires que n’importe quelle autre personne élue. Le problème repose sur les fondements de l’abus jugé, c’est-à-dire souvent à partir de données économiques ; donc, faisant en sorte de doubler la critique à l’endroit de la représentante ou du représentant économique. Voilà une différence majeure par rapport au magistrat, dont la fonction d’origine se résume à servir l’État et qui demeure son seul intérêt. Par contre, ce facteur justifie aussi pourquoi l’allusion de corruption ou d’abus à son égard entraîne une forte réprobation publique. D’une certaine façon, la représentante ou le représentant économique peut alléguer la méconnaissance des rouages de la politique pour se défendre et ainsi atténuer le jugement public, à condition toutefois de ne pas avoir trop abusé, alors que l’échelle reste variable en fonction du contexte et du moment.
Tout compte fait, la société elle-même s’avère responsable de son sort, elle qui a accepté de suivre une idéologie capitaliste et qui conçoit le bénéfice de choisir des représentantEs ayant l’expertise économique pour gérer les budgets, tout en favorisant une meilleure croissance, parce qu’en réalité elle se compose d’individus qui souffrent de la marotte d’en avoir toujours plus. Dans ce cas, il faudrait accepter les faux pas de ces représentantEs économiques, à condition de les voir se reprendre et défendre le bien commun. D’ailleurs, on se fie à leurs compétences qui doivent permettre d’élaborer de meilleures lois afin d’assurer le développement économique espéré, ce qui revient à maintenir l’ordre vanté par l’idéologie dominante. Empêcher ces éluEs de voter sur les questions économiques reviendrait à court-circuiter le fonctionnement de la démocratie, non seulement au niveau de la Chambre ou de l’Assemblée, mais au sens large, puisqu’une communauté a choisi cette personne pour la représenter, parler et voter en son nom. Pouvons-nous alors supposer vraisemblablement des intérêts similaires pour cette représentante ou ce représentant à ceux de son électorat ? Si oui, pourquoi lui enlever son vote ? Mais les réponses ne sont pas si faciles à donner. Nous en revenons au jeu des calculs visant à définir « qui a le plus grand intérêt à » ou « qui en bénéficie plus que », ce qui aura pour effet de perdre de vue la nature de la loi sur laquelle le vote porte. Car chaque loi produira un impact variable sur chaque citoyenNE, au même titre que celles et ceux qui sont aussi des éluEs.
L’enjeu repose sur une définition de l’économie politique sur laquelle s’appuie notre régime, c’est-à-dire une volonté de s’enrichir par l’échange et de partager cette conviction bien décrite par Adam Smith (2009[1776], pp. 146-147) en ces termes : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il [l’individu] travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler ». Autrement dit, l’intérêt constitue dans l’idéologie dominante – inspirée de l’époque bourgeoise – le principal but de l’action, pour ne pas dire la principale motivation qui permet à la fois de satisfaire l’individu et sa société. Alors, pourquoi ne pas capitaliser sur l’intérêt des représentantEs économiques pour le bénéfice de toute la population ? Cette question est répondue de façon à ne pas anéantir leur intérêt, en déplaçant leur participation dans des fiducies au lieu de leur imposer de s’en départir définitivement. Être en désaccord sur ce principe exige de revendiquer un changement au sein du régime en vigueur. Pour ce faire, quelle serait la maxime utile pour renverser le motif de l’intérêt ? Il faut se rappeler des tentatives passées, puisque le remplacement de l’intérêt individuel par celui de la collectivité a inspiré notamment le régime communiste qui a subi des dérives pour devenir un totalitarisme brimant l’individu. Et c’est sans oublier les ratés des utopies communautaristes à la Owen, Fourier, Blanc et autres, avec la perte de leur raison d’être et des déroutes. Nietzsche a peut-être raison lorsqu’il dit : « La volonté de faire triompher un idéal social n’est jamais que l’expression d’un tempérament individuel, l’effet des instincts vitaux les plus profonds vraiment dominateurs de l’individu ». Dans ce cas, si l’intérêt personnel ne peut-être effacé, l’attention devrait porter sur sa connotation économique. Il s’agirait d’une voie simplifiée sur laquelle plusieurs groupes capitalisent déjà de façon à vanter un intérêt social, environnemental ou climatique, dans une alternative d’équilibre humain/nature, qui placerait l’économie dans une position différente de celle actuelle. Tout repose encore une fois sur la capacité de rendre communs des intérêts particuliers.
Conclusion
Suggérer d’enlever le poste de ministre ou même le vote aux éluEs issuEs de milieux économiques, susceptibles d’être avantagés par leurs décisions, repose sur la crainte de voir un gouvernement favoriser quelques-unEs au détriment de la majorité. Or, cette crainte a toujours fait partie de l’État depuis ses origines, dont plusieurs épisodes de l’histoire en ont été des illustrations révélatrices. En passant de la loi du plus fort aux prescriptions de Dieu et à la prédominance des lois de l’Homme, nous sommes entréEs dans l’ère d’une économie politique capitaliste, faisant de moins en moins la distinction entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif, dans la mesure où l’enrichissement de l’individu peut profiter à tout le monde, justifiant même l’intérêt de profiter de son expertise dans la gestion des fonds publics. Or, il n’est pas seulement question de gestion, mais de législation. En ce sens, les lois votées favorables aux individus devraient logiquement s’étendre sur toute la société. Voilà une idéologie, différente du passé, sans pour autant rejeter la loi du plus fort. Tout compte fait, les mesures visant à forcer les éluEs à se départir pour un temps de leur participation dans des entreprises, servent seulement à atténuer des craintes d’abus et d’accaparement de ce qui n’est pas sienNE. Mais l’intérêt économique d’un individu reste fort, puisque la société peut en bénéficier ; c’est le gage en jeu. Sur cette base, il n’y aurait pas lieu d’empêcher des représentantEs économiques de faire leur devoir de politicienNEs. S’y opposer suppose une revendication idéologique, voire un changement de régime ou une réforme majeure, afin de prêcher la donne environnementale ou tout autre enjeu qui remet en cause l’idéologie du bonheur par l’accumulation. Ainsi, ce qui se construit aura un impact plus tard, comme Smith en a eu de nos jours, alors que des éluEs de son époque votaient pour changer leur monde.
À cette étape-ci de notre réflexion, nous sommes d’avis que la défaite électorale pour les gens d’affaires est probablement le meilleur antidote à la corruption du pouvoir politique par cette catégorie de richissimes citoyenNEs.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
Notes
[1] Voir Bernier, G., & Perrier, Y. (2025, 14 juin). De la cryptomonnaie dans une réserve étasunienne. Élan réflexif sur les régimes monétaires et une administration intéressée. Presse-toi à gauche ! Repéré à https://www.pressegauche.org/De-la-cryptomonnaie-dans-une-reserve-etasunienne
[2] Régime politique au sein duquel les richissimes personnes tirent de leur puissance économique une influence politique — indue ou non.
Références
Gaxie, D. (2002). La mise en scène de l’action publique. Dans S. Wachter, L. Davezies, P. Duran, C. Emalianoff, D. Gaxie, V. Renard & J. Theys, L’aménagement en 50 tendances (pp. 23-28). Paris, France : l’aube datar.
Mannheim, K. (2003[1929]). Idéologie et utopie. Une introduction à la science de la connaissance (version numérique réalisée par J.-M. Tremblay en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi). Chicoutimi, QC : Les classiques des sciences sociales.
Smith, A. (2009[1776]). La richesse des nations. Paris, France : Flammarion.
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