Édition du 18 juin 2019

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Livres

La vaste méprise des promoteurs québécois du néolibre-échange

Nous publions un extrait du livre de Jacques B. Gélinas, intitulé "Le néolibre-échange, l’hypercollusion business-politique" parue chez Écosociété en 2015. Il fait des rappels nécessaires sur la politique du Parti québécois face au libre-échange au moment ou le débat libre-échange versus protectionnisme est relancé.(Presse-toi à gauche)

Cela posé, voyant l’ampleur de la méprise des leaders péquistes et de tout ceux qui les ont suivis dans la mésaventure du néolibre-échange :

1. Ils ont fait la promotion de libre-échange théorique, ignorant la teneur concrète et le caractère radicalement nouveau des deux accords pionniers : l’ALE et l’ALENA ;

2. « Obnubilés par les réflexes commerciaux… », ils n’ont pas vu que ce nouveau libre-échange visait principalement non pas le commerce des marchandises, mais les investissements, les services, les achats publics, les produits agroalimentaires et la surprotection des brevets des multinationales ;

3. Ils n’ont pas compris qu’il s’agissait d’une deuxième génération d’accords qui, contrairement à ceux de l’ancien GATT, ne s’attaquent pas seulement aux barrières tarifaires, mais aussi et surtout aux barrières non tarifaires, c’est-à-dire à des normes relevant de politiques proprement nationales, comme la gestion de l’offre, l’appui aux PME et la protection des droits sociaux et environnementaux ;

4. Dupés par l’apparente générosité du président Reagan, ils n’ont pas compris que les États-Unis peuvent être plus protectionnistes que libre-échangistes notamment en vertu du redoutable article Super 301 du Trade Agreement Act.

5. Ils ont sous-estimé la portée politique à moyen et long terme de l’ALE et de l’ALENA, soit l’affaiblissement du pouvoir d’intervention de l’État désormais impuissant à protéger adéquatement nos centres de décision économique et le bien commun en général ;

6. Ils n’ont pas vu que l’ALE et l’ALENA conféraient une personnalité juridique aux investisseurs internationaux, les habilitant à poursuivre les gouvernements pour « abus de réglementation », et cela, devant des tribunaux privés, supraétatiques ;

7. Ils n’ont pas prévu que ces accords, négociés en catimini par Ottawa, allaient arrimer les politiques économiques et sociales du Québec au char néolibéral du gouvernement canadien ;

8. Ils n’ont pas vu que l’inclusion des pays du tiers-monde comme le Mexique, dans le néolibre-échange en faisait des perdants, dans un combat inégal entre pays riches et pays structurellement dépendants ;

9. Il ont fait reposer le destin du peuple québécois sur les genoux du dieu-marché.

Dans ses mémoires, Gordon Ritchie ne peut s’empêcher de souligner l’ingénuité des dirigeants souverainistes : « Je n’en revenais pas de voir à quel point Parizeau et Landry liaient directement leur cause. [l’indépendance du Québec] à l’Accord de libre-échange. [1] Fin connaisseur des mœurs politiques canadiennes, le mandarin fédéral s’étonnait de voir les dirigeants péquistes appuyer inconditionnellement le projet fédéral qui, subrepticement, allait miner le projet souverainiste.

Comment se peut-il que malgré l’opposition et les mises en garde répétées de l’ensemble des mouvements sociaux, les leaders souverainistes n’aient rien vu de tout cela ? Contrairement à ce qu’allègue Parizeau dans sa confession aux jeunes du Collège de Maisonneuve en 1998, Tous n’étaient pas obnubilés. Nombreux étaient les opposants au projet libre-échangiste, même au sein du Parti québécois, avant que le chef ne vienne leur imposer « un virage à 180° » en faveur de la proposition Reagan-Mulroney.

(Le néolibre-échange, Écosociété, 2015, pp. 83-85, de Jacques B. Gélinas)


[1Gordon Ritchie, op.cit, p.247

Jacques B. Gélinas

Sociologue québécois, Jacques B. Gélinas s’est toujours intéressé aux questions touchant l’émancipation du Tiers Monde, les droits de minorités et l’organisation socio-économique des communautés humaines. Après plus d’une décennie comme coopérant en Amérique latine, il a été professeur en sociologie du développement, puis cadre au ministère des Relations internationales du Québec. Il est aujourd’hui essayiste et conférencier.

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