Édition du 29 novembre 2022

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Le mystère de la lente chute de Thomas Mulcair ; comment a-t-il pu ne pas la voir venir ?

Ce qui est renversant à propos du vote de confiance au congrès du NPD d’hier, c’est qu’un homme perspicace comme Thomas Mulcair semblait ne pas l’avoir vu venir.
Jusqu’à quelques heures avant la fin de cette fin de semaine de congrès à Edmonton, le chef de ce parti fédéral paraissait en parfait contrôle, confiant que malgré les pauvres performances de son parti lors des dernières élections les 1,768 délégués-es allaient gaiement prolonger son mandat.

David J. Climenhaga, 11 avril 2016. |M. Climenhaga est journaliste, auteur fondateur du Alberta Diary blog.

Traduction, Alexandra Cyr,

Soyons réalistes, quand un chef politique déclare qu’il restera en poste avec l’appui de 70% des délégués-es au congrès, c’est une indication plutôt forte qu’il s’attend à recevoir cet appui. Et quand il s’en sort avec seulement 48% du vote comme c’est arrivé hier à M. Mulcair, au Centre des congrès Shaw, c’est une preuve qu’il s’est royalement planté.

C’est exactement ce qui s’est passé. On peut affirmer que c’est une erreur plus grave et moins excusable que l’erreur de calcul lors de la dernière élection. Il y est arrivé avec une position conservatrice sur les déficits budgétaires et a ainsi ouvert la porte à M. Justin Trudeau, le nouveau premier ministre, avec sa position libérale tolérante envers les déficits.

C’était plus facile de mal évaluer les intentions de tout l’électorat national dans notre énorme pays si diversifié culturellement que ce ne l’est par rapport aux délégués-es de son propre parti avec lesquels n’importe lequel dirigeant compétant doit rester en contact.

Qui que soit Thomas Mulcair, c’est un homme intelligent. Sa performance comme leader de l’opposition au Parlement en est une preuve. Donc, le mystère au cœur de la tournure dramatique des événements d’hier, se trouve dans la manière par laquelle il a suscité autant de doléances pendant si longtemps.

En arrivant au congrès, T. Mulcair, comme nous l’ont montré les médias nationaux, semblait avoir l’appui des dirigeants-es de la plupart des grands syndicats qui jouent encore un rôle important dans le parti. Il n’avait pas celui du Congrès du travail du Canada et des fédérations provinciales. Il semblait aussi raisonnable de penser qu’il aurait celui d’une large portion des Néo Démocrates centristes de l’Alberta. L’élection de Rachel Notley comme Première ministre du gouvernement provincial il y a onze mois les portaient encore, même si l’état de leur économie fortement affectée par la baisse des prix du pétrole, les inquiétait.

Ces groupes représentatifs des électeurs-trices d’hier, sont ceux qui se sont opposés à la proposition qui a été adoptée en premier lieu et qui accorde deux ans de débat au manifeste intitulé « Le bond en avant » (Leap Manifesto). Ce manifeste plaide pour que le Canada se sorte complètement des énergies fossiles en une génération et fait fie de l’appel passionné de la veille de Mme Notley en faveur du développement d’un oléoduc pour mettre le pétrole albertain sur les marchés.

Dans leur démarche, les tenants du manifeste ont réussi à n’avoir qu’un modeste appui de la part de Stephen Lewis, qui a maintenant 78 ans. Il a été leader des néo démocrates de l’Ontario au cours des années soixante dix et il est le fils d’un ancien chef du Parti national. Il a tenté de miner les arguments de Mme Notley lors de son discours devant les délégués samedi soir.

La victoire de la proposition en faveur du manifeste est un désastre programmé pour le gouvernement Notley. La période des questions dans son parlement va soulever des commentaires déplaisants de la part des Conservateurs-trices. Ce parti lui reproche d’appartenir à un Parti fédéral qui est clairement contre l’Alberta. 10 minutes avant le vote sur le manifeste, des tweets de leur part allaient dans ce sens.

Mais, M. Mulcair n’a fait aucun geste envers ses supporters probables en Alberta. Rien qui aurait laissé entendre qu’il doutait de la valeur de l’idée de laisser la principale ressource de la province sous terre. Le Président de la Fédération du travail de l’Alberta compare ce débat à celui qui a prévalu dans le passé autour du programme national sur l’énergie de Pierre E. Trudeau.

Il n’y avait rien non plus dans le discours de M. Mulcair, peu après ce débat clivant, pour rassurer ces délégués-es de l’Alberta. On peut donc se demander s’il n’était pas sûr de pouvoir compter sur l’appui des partisans-es du manifeste pour une raison quelconque.

Le résultat choquant du vote d’hier illustre que M. Mulcair n’a même pas reçu l’appui de plusieurs délégués-es de l’Alberta et syndicalistes de cette province dont les votes auraient peut-être suffit à sauver sa mise. Les résultats montrent aussi clairement qu’il n’a pas reçu non plus, celui des partisans du manifeste qu’il s’attendait peut-être d’avoir.

Le chroniqueur politique de Postmedia, Michael Den Tandt, a pu observer le jeu de coulisses à propos du renvoi de T. Mulcair alors qu’on montait la scène pour l’arrivée triomphale du cinéaste et environnementaliste, Avi Lewis, le fils de Stephen Lewis, et qu’on en parlait comme un futur candidat (à la chefferie). Avi Lewis est le mari de la journaliste et écrivaine Naomi Klein. Deux ans de discussion sur les enjeux (soulevés par le manifeste), seraient une rampe de lancement naturelle pour lui.

Si c’est ce qui doit arriver, les défenseurs-euses d’un NPD centriste comme il avait été mis de l’avant par Jack Layton et que le gouvernement Notley a adopté, ne laisseront pas passer le défi sans se battre.

L’adoption de la résolution sur le manifeste a soulevé la fureur chez beaucoup de délégués-es de l’Alberta.

Officiellement, le gouvernement de la Première ministre Notley et ses partisans-es n’attachent pas beaucoup d’importance à l’adoption de cette résolution par les délégués-es du NPD fédéral. Pour ces membres ce débat à l’intérieur du Parti ne représente pas grand-chose, il se fera localement dans les associations de comté. Le Ministre du développement économique albertain, M. Deron Bilous, déclarait tranquillement samedi : « En fin de compte, l’Alberta est une province avec des ressources énergétiques. Ça ne changera pas. Il faut que notre produit en sorte et nous allons continuer à travailler en ce sens ».

Mais, dans les coulisses, plusieurs partisans du gouvernement Notley et ses membres étaient furieux. Il y a eu des discussions dans les rangs du NPD albertain lors de son congrès en juin 2016. L’idée de promouvoir une séparation formelle du parti fédéral y a été débattue. Mais selon la députée Sarah Hoffamn, ce n’est pas à la veille de se concrétiser.

Mais l’adoption de la résolution sur le manifeste par les délégués de partout au Canada dans le parti fédéral sera perçue comme une adhésion à son contenu controversé et comme une menace mortelle pour le gouvernement NPD de l’Alberta. Sans oublier ce qui pourrait arriver des politiques environnementales qu’il a déjà mis en vigueur.

Hier, la situation était décrite ouvertement comme un coup de couteau dans le dos. Un délégué albertain important m’a déclaré : « La question n’est pas de savoir s’il nous devons nous battre ; il le faut. La question est de savoir si nous démolissons la maison, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Ils sont venus ici et ont envahi notre cour ».
Discours inégal mais ça pourrait devenir plutôt intéressant.

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