Édition du 19 octobre 2021

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Afrique

Les pétromonarchies contre-révolutionnaires face aux soulèvements populaires de la région arabe

Lorsqu’ils se demandent comment ces événements ont commencé, les grands médias, mais aussi une partie de la gauche politique et académique, évoquent une série de soulèvements contre des régimes dictatoriaux, ou ciblent des causes particulières comme la pauvreté, le chômage, la hausse des prix alimentaires, l’exclusion de la jeunesse, etc. Il faut rejeter ces explications mono-causales et examiner comment le capitalisme s’est développé dans chacun de ces pays et dans la région dans son ensemble, et particulièrement les changements intervenus dans leurs structures de classe.

Durant ces dernières dé­cennies, le dévelop­pement du capitalisme dans tous les pays arabes a débouché sur une polarisation croissante de la société : d’un côté, une fraction très réduite de la population, étroitement liée à des investisseurs internationaux, a bénéficié du contrôle du pouvoir politique et des secteurs économiques clés ? ; de l’autre, une masse croissante de la population, a été appauvrie et dépossédée, que ce soit dans les zones urbaines ou dans les zones rurales, les politiques néolibérales débouchant sur des privatisations croissantes.

Partir de la dynamique du capitalisme dans la région arabe

Dans le monde arabe, les sphères économique et politique sont profondément interconnectées, peut-être plus que partout ailleurs dans le monde. On ne peut donc pas séparer les dictatures présentes dans toute la région des formes prises par le capitalisme lui-même, et par les politiques néolibérales mises en œuvre. Des phénomènes aussi importants que la pauvreté, la hausse des prix alimentaires, le chômage, la dépossession des masses, ne peuvent être séparés des régimes autoritaires et des formes spécifiques prises par le développement du capitalisme dans toute la région.

De même, les évolutions politiques et économiques de ces pays, sans doute plus qu’ailleurs dans le monde, ne peuvent être saisies sans comprendre leur lien avec la domination impérialiste, en particulier des Etats-Unis, mais pas uniquement. Ainsi, lorsque nous observons comment les luttes populaires ont commencé, à la fin 2010, les principaux mots d’ordre tournaient autour de la lutte contre l’autoritarisme, pour la liberté, mais la substance de ces mouvements était très intimement connectée à la sphère économique et à la lutte contre l’impérialisme. C’est pourquoi, les réponses politiques apportées jusqu’ici à ces soulèvements n’ont pas répondu à leurs causes fondamentales.

La façon dont les contre-­réformes néolibérales ont été menées n’a pas seulement modifié les relations de classe dans chacun des pays concernés, elle a aussi modifié la structure sociale et l’économie de toute la région. Le néolibéralisme s’est imposé dans les années 80 et 90, même s’il a pointé le nez un peu plus tôt dans certains pays. L’un des leviers d’imposition de ces politiques a été la crise de la dette, qui n’était pas spécifique à la région arabe. Mais l’endettement massif de plusieurs Etats, en particulier l’Egypte, la Tunisie, l’Irak, etc., ont forcé leur gouvernement à accepter des programmes d’ajustement structurel, sous pression du FMI et de la Banque mondiale.

La défaite militaire de 1967 face à Israël, surtout dans le cas de l’Egypte, a été une cause importante de l’accroissement de l’endettement de l’Etat. De même l’aide alimentaire des Etats-Unis a été délibérément instrumentalisée pour réduire le degré de souveraineté alimentaire des pays arabes, en particulier dans le cas de l’Egypte. Dans tous les cas, les régimes autoritaires ont renforcé ces politiques comme ils ont été renforcés par elles. La concentration de la propriété foncière et les mutations du droit foncier qui l’a accompagnée ont joué un rôle significatif dans l’accélération de l’exode rural. Les accords commerciaux signés avec les pays du Nord, en particulier avec l’UE et les Etats-Unis, ont joué le même rôle.

Le Golfe et Israël comme points d’appui régionaux de l’impérialisme

Si l’on envisage l’emprise de l’impérialisme sur cette région, on peut distinguer deux pôles majeurs. D’abord, l’Etat d’Israël, qui joue un rôle essentiel depuis plusieurs décennies, compte tenu de ses relations spéciales avec les USA. L’Etat d’Israël dépend largement de son caractère de colonie de peuplement, dans la mesure où sa création repose sur la dépossession du peuple palestinien. Pour lui, l’alliance avec les USA, mais aussi avec les puissances européennes est donc une question existentielle ? ; par là même, il est relativement protégé des pressions qui pourraient provenir de son˜ propre peuple. En raison même de cette fonction particulière d’Israël pour le contrôle impérialiste régional, la lutte du peuple palestinien joue aussi un rôle stratégique au cœur des luttes populaires du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. C’est pourquoi, toute confrontation avec la domination occidentale de la région passe par la question de la Palestine.

Depuis une dizaine d’années, on assiste cependant à la fragmentation du peuple palestinien. Ce processus a bien sûr commencé en 1948 ? ; il s’est poursuivi en 1967 avec l’occupation des territoires ? ; il a connu une nouvelle étape avec les Accords d’Oslo, qui ont accentué la dispersion du peuple palestinien, favorisé le développement de formations sociales et de forces politiques distinctes, entre lesquelles la communication était rendue plus difficile. En Cisjordanie, où l’Autorité palestinienne dispose d’un certain degré d’autorité, elle a été largement complice de ce processus de fragmentation dont elle a aussi bénéficié. Dans la bande de Gaza, le bilan du gouvernement du Hamas a aussi été très mauvais depuis plusieurs années, même si son action est évidemment difficile dans le cadre du blocus actuel. Ceci dit, il est intéressant de noter que les Frères musulmans égyptiens, lorsqu’ils étaient au pouvoir, n’ont rien fait pour assoupir le blocus de la Bande de Gaza. La question de la Palestine n’est pas seulement une question de droits de l’homme, mais joue un rôle clé dans les évolutions économiques, sociales et politiques de toute la région.

Les pétromonarchies du Golfe, jouent aussi un rôle essentiel, comme moteur de la contre-­révolution aujourd’hui, mais aussi comme partenaire essentiel de l’économie de toute la région. Pour mieux comprendre cela, il faut considérer comment les politiques néolibérales – libéralisations, privatisations, ouvertures aux investissements directs étrangers – ont été adoptées par tous les Etats arabes durant ces 20 dernières années, en lien avec les flux de capitaux du Golfe. Avec l’accumulation de la rente pétrolière, en particulier au cours des années 2000, les investisseurs du Golfe ont pénétré massivement les marchés voisins. Lorsque les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord se sont ouverts aux investissements étrangers en vendant des terres, des ports, des banques, des réseaux de télécommunications, etc., ce sont les capitaux du Golfe qui en ont profité au premier chef.

J’aimerais donner quelques chiffres à ce propos. De 2003 à 2009, la valeur des investissements directs étrangers des investisseurs du Golfe dans les pays méditerranéens a dépassé celle de tout autre pays ou région du monde. Plus de 60 % de ces investissements du Golfe ont été en Egypte, en Jordanie, en Palestine, en Syrie et au Liban, et dans ces cinq pays, le montant de ces investissements a été plus de trois fois supérieur à celui de l’Union européenne, et douze fois supérieur à celui de l’Amérique du Nord. Même ci le niveau de ces investissements s’est un peu ralenti depuis 2008, avec l’irruption de la crise globale, le Golfe reste toujours le premier investisseur en Egypte, au Liban, en Jordanie, en Palestine, mais aussi en Libye et en Tunisie, de 2008 à 2010. Et ces chiffres sous-estiment l’emprise des pétromonarchies sur l’économie régionale, parce qu’ils ne comprennent pas les investissements de portefeuille (boursiers), les fonds souverains, les crédits aux Etats, etc.

Afin de mesurer l’impact des politiques néolibérales sur la structure de classe de toute la région, il ne faut pas considérer seulement l’enrichissement des classes dominantes de chaque pays, soutenu par une forme ou une autre d’Etat autoritaire, mais aussi cette influence générale croissante des bourgeoisies du Golfe, qui a largement profité du tournant néolibéral au cours des deux dernières décennies pour dominer les principaux secteurs économiques du monde arabe. Nous pouvons prendre plusieurs pays et plusieurs secteurs pour illustrer cela. L’agrobusiness ou le secteur agricole en Egypte est totalement contrôlé par les investisseurs du Golfe, comme le marché de l’immobilier en Egypte et en Jordanie, le secteur financier en Jordanie, les télécom dans plusieurs pays et les ports en Méditerranée.

Une polarisation extrême de la richesse

L’ autre caractéristique marquante de ce système, c’est l’approfondissement continu des inégalités, c’est-à-dire le fossé qui se creuse entre le Golfe et les autres Etats du monde arabe. Cette inégalité résulte partiellement de la crise économique globale, qui a touché différemment le Golfe et les autres pays, mais aussi de crises locales qui affectent la région. Pour donner quelques statistiques à ce propos, je citerai un rapport récent de l’Institut international de finance (IFF) : le stock de capitaux détenus par le Golfe dans le monde, déduction faite de ses dettes, est passé de 879 Md USD en 2006 à 1790 Md USD à la fin de 2012. A la fin 2013, ce chiffre devrait dépasser 2000 Md USD, ce qui équivaut à 120 % du PIB total des pays du Golfe. En revanche, si nous considérons le montant net des capitaux détenus à l’étranger par l’Egypte, la Syrie, la Jordanie, le Liban, la Tunisie et le Maroc, pour ces six pays, il est passé d’un surplus de 20,4 Md USD en 2006 à un déficit de 23,3 Md USD à la fin 2012, ce qui montre bien l’écart croissant entre le Golfe et le reste de la région.

On observe les mêmes tendances pour la balance des paiements : en 2012, le Conseil de coopération du Golfe, soit les six Etats concernés, devait avoir un surplus de la balance des paiements de 400 Md USD, soit plus du double de la moyenne annuelle des années 2006-2010, et plus du double du surplus de la balance des paiements de la Chine en 2012. Mais en même temps, les soldes cumulés des balances des paiements de l’Egypte, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban, de la Tunisie et du Maroc ont atteint un déficit de 35 Md USD en 2012, soit plus du triple de leur déficit annuel moyen pour 2006-2010. Encore un signe d’approfondissement des différenciations au sein de la région. Et il ne s’agit pas que d’investissements publics ou de fonds souverains : la richesse privée des pays du Golfe a cru de 7 % au cours de l’année écoulée, et elle est 10 % plus élevée qu’elle était en 2007, soit la meilleure année avant le crash de 2008. C’est pourquoi, la proportion de foyers de millionnaires au sein de la population du Golfe frise des records. Selon un récent rapport du Boston Consulting Group, parmi les 11 pays qui comptent la plus forte proportion de millionnaires, il y a 5 pays du Golfe ? ; le Qatar est le premier au monde, avec 14,3 % de millionnaires.

Evidemment, même dans le Golfe, la richesse n’est pas répartie également. En particulier, ces chiffres ignorent totalement les millions de tra­vail­leurs·euses migrants temporaires mal payés qui constituent la majorité de la force de travail de chacun de ces Etats. L’une des expressions de ces inégalités croissantes tient précisément au fait que la force de travail de ces pays est structurellement dominée par des tra­vail­leurs·euses migrants. Par exemple, en 2008-2009, lorsque la crise globale s’est déclarée, et que certains Etats du Golfe, comme Dubaï, ont été touchés par l’éclatement de la bulle immobilière, ils y ont répondu par le renvoi d’une partie des tra­vail­leurs·euses migrants, exportant ainsi leurs difficultés dans le reste du monde arabe, alors qu’en même temps, des Etats comme l’Egypte, la Tunisie, etc., étaient frappés de plein fouet par la crise mondiale. En d’autres termes, la structure de classe spécifique des pays du Golfe leur a permis de répondre à la crise de façon particulière.

L’ensemble de ces évolutions montre que la classe capitaliste des pays du Golfe a joué un rôle moteur dans la croissance des inégalités à l’échelle régionale, tirant pleinement parti des politiques néolibérales des deux dernières décennies. Ainsi, contrairement à ce que l’on croit souvent, la solidarité entre les Etats du Golfe ne tient pas tant à leur attachement à un islam fondamentaliste ou à des régimes monarchiques, mais à leur structure de classe particulière et à leurs liens étroits avec l’impérialisme, en particulier avec les Etats-Unis. Si l’on considère qu’un quart des importations de pétrole de la Chine (contre 20 % en 2007), et 44 % de celles de l’Inde, viennent du Golfe, cela donne aux Etats-Unis un moyen de pression important sur ces économies émergentes.

Un foyer de la réaction

Les liens privilégiés entre les Etats-Unis et les pétromonarchies du Golfe ne doivent pas être interprétés essentiellement comme une volonté de main mise des Etats-Unis sur les gisements de la région pour garantir leur propre approvisionnement, même si des compagnies pétrolières agissent bien dans ce sens.

Ils répondent avant tout à deux autres préoccupations : d’abord, maintenir l’avantage que leur apporte le contrôle de cet important robinet pétrolier dans le cadre de la rivalité croissante qui les opposent aux pays émergents, en particulier à la Chine (cette rivalité doit certes aussi être vue comme une interdépendance) ? ; ensuite, garantir que les richesses pétrolières du Golfe restent entre les mains des oligarchies régnantes, qui les investissent sur les marchés financiers et ne soient pas utilisées pour financer des projets de développement en faveur des masses populaires des principaux pays de la région arabe. C’est sans doute la raison pour laquelle les livraisons massives d’équipement militaires US aux pays du Golfe visent à transformer leurs gisements de pétrole en forteresse imprenable, notamment grâce à un système avancé de défense aérien, en partenariat avec l’armée US.

Le Golfe représente aussi un marché vital pour l’exportation occidentale de marchandises, d’armes, de contrats d’ingénierie ou de construction. Prenons l’exemple des exportations d’armes : en 2011, les ventes globales d’armes des Etats-Unis ont triplé pour atteindre le record de 66,3 Md USD, ce qui représente plus des trois quarts du marché mondial des armes. Et les raisons de ce triplement s’expliquent exclusivement par le boom des ventes d’armes aux pays du Golfe, principalement à l’Arabie Saoudite qui a ainsi acheté pour 33,4 Md USD d’armements aux Etats-Unis. Elle est de loin le plus gros client des USA qui lui vendent 99 % de ses équipements militaires. De 2008 à 2011, elle a été le premier importateur d’armes de tous les pays du Sud, absorbant plus du tiers des ventes d’armes du monde pendant ces quatre ans.

On peut résumer ce que je viens de dire en trois points : 1. Le Golfe joue un rôle essentiel comme allié des Etats occidentaux et de l’impérialisme ? ; 2. Il représente un marché croissant pour les exportateurs des pays du Nord ? ; 3. Il a bouleversé les rapports de forces régionaux en sa faveur durant ces vingt dernières années de politiques néolibérales.

Il entretient donc un rapport existentiel avec le statu quo régional qu’il ne veut pas voir changer. C’est pourquoi les pétromonarchies se sont impliquées en première ligne dans les événements politiques qui ont secoué la région arabe durant ces trois dernières années, comme on le voit particulièrement bien en Egypte et en Syrie.

En Egypte, dès le début de 2011, plusieurs Etats du Golfe ont fait leur possible pour défendre le statu quo et faire reculer les mobilisations populaires : tout d’abord, le Qatar a soutenu les Frères musulmans ? ; ensuite, après la chute de Morsi, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis ont apporté leur appui à l’armée. Dans tous les cas, ils ont joué un rôle contre-révolutionnaire. En Syrie, l’Arabie Saoudite et le Qatar ont tenté aussi d’établir des liens avec des secteurs contre-révolutionnaires opposés au régime, si bien que le mouvement populaire doit faire face à la fois à l’armée de Bachar al-Assad et aux divisions que stimulent les Etats du Golfe sur des bases confessionnelles.

Au Bahreïn comme en Syrie, l’outil du communautarisme a été utilisé pour tenter d’affaiblir la révolution populaire. Concrètement, Bachar al-Assad a libéré des islamistes qui croupissaient dans ses prisons dans le but de renforcer le secteur djihadiste de l’opposition, qui sert de repoussoir pour de larges secteurs de la population. Au Bahreïn, la monarchie de la famille el-Khalifa a dénoncé les protestataires comme des créatures de l’Iran. De même, les tra­vail­leurs·euses migrants ont été utilisés pour tenter de diviser le mouvement, le régime organisant de toutes pièces des manifestations de migrants en sa faveur. La capacité de résister à ces entreprises dépend en définitive de l’influence de la gauche au sein des mouvements d’opposition. De ce point de vue, il est édifiant de comparer le mouvement bahreïni des années 60 et 70, porté par un puissant mouvement syndical et soutenu par deux groupes de gauche ayant des ramifications dans d’autres Etats du Golfe, avec celui d’aujourd’hui. La division n’avait pas été aussi forte.

Certes, il y a des divergences tactiques au sein des Etats du Golfe, notamment entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui ont certaines conséquences pour la région. De même, l’ouverture de négociations entre les Etats-Unis et l’Iran, suscite une opposition importante en Arabie Saoudite et en Israël. Pourtant, en dépit de ces différences d’appréciation – par ex., soutenir les Frères musulmans ou l’armée en Egypte – toutes les pétromonarchies partagent une même vision stratégique par rapport à l’ensemble de la région : poursuivre les politiques néolibérales et maintenir le statu quo.

Un défi stratégique pour les révolutionnaires

Je voudrais conclure par trois conclusions politiques, qui découlent, à mon sens, du rôle de plus en plus important que jouent les Etats du Golfe dans toute la région :

Premièrement, le mouvement populaire de tous ces pays doit s’efforcer de comprendre que ses luttes au niveau national sont de plus en plus entremêlées avec des enjeux régionaux. Ainsi, les combats sociaux et politiques qui s’expriment sur l’arène nationale, par exemple les luttes ouvrières et les mobilisations pour récupérer les terres aliénées par le régime Moubarak en Egypte, doivent se confronter, d’une manière ou d’une autre avec des intérêts du Golfe, d’ailleurs fortement représentés en Egypte même. Pour les mouvements syndicaux qui ont émergé dans ce pays durant ces trois dernières années, la confrontation avec les intérêts du Golfe a été une question centrale. C’est pourquoi aussi, les pétromonarchies ont été si rapidement alertées par ces soulèvements et ont réagi si rapidement en ne lésinant pas sur les moyens. Après Ben Ali et Mubarak, si les dominos avaient continué à tomber, certains Etats du Golfe auraient été directement menacés.

Deuxièmement, il nous faut prêter une attention accrue aux luttes qui se développent au sein des Etats du Golfe, particulièrement à Bahreïn, qui doit être au cœur de nos efforts de solidarité, mais aussi à Oman, en Arabie Saoudite, etc. Il ne vaut pas oublier en effet, que s’il y a des différences sociales abyssales entre les ci­toyen·ne·s de ces Etats et les tra­vail­leurs·euses migrants, il y a aussi d’énormes différences sociales entre les ressortissants des pays du Golfe. En particulier, l’Arabie Saoudite est partagée aujourd’hui entre la nécessité de répondre aux protestations croissantes de ses ci­toyen·ne·s les plus pauvres, et son besoin de maintenir un important volant de main d’œuvre sans droits et extrêmement flexible, formé de mi­­grant·e·s temporaires.

Troisièmement, et cette question est trop souvent négligée, la solidarité avec les tra­vail­leurs·euses migrants temporaires du Golfe doit devenir une priorité importante du mouvement ouvrier de toute la région, d’abord parce qu’ils représentent plus de 50 % – et dans certains cas, 80 à 90 % – de la force de travail des pétromonarchies, exploitables et corvéables à merci. En novembre 2013, par exemple, un million d’entre eux ont été obligés de quitter l’Arabie Saoudite, qui est le second pays au monde, après les Etats-Unis, pour les transferts financiers des tra­vail­leurs·euses migrants à leurs familles. Il importe donc de les considérer non comme des « invité·e·s », des « domestiques », etc., qu’il soient d’origine arabe ou sud-asiatique, mais comme une composante à part entière de la classe ouvrière de la région, au même titre que les travailleurs·euses égyptiens ou tunisiens. Or, il ne faut pas se cacher que cette conscience commune d’appartenir au même mouvement ouvrier régional est encore peu développée. De surcroît, des alliances doivent aussi être développées avec les organisations ouvrières d’Asie du Sud. Il faut apprendre, par exemple, des travailleurs·euses philippins, qui ont développé des modes d’organisation transnationaux, dans la mesure où leurs mi­grant·e·s reviennent au pays après deux ou trois ans.

Il n’y aura pas de solution nationale à long terme aux problèmes auxquels se confronte la région arabe, tant qu’une part aussi importante de ses ressources sera laissée entre les mains d’une couche aussi restreinte de sa population. Cela ne veut pas dire que les mouvements révolutionnaires peuvent naître et se développer à l’échelle régionale, en évitant de se confronter aux classes dominantes nationales, mais de considérer plutôt les différentes échelles nationale, régionale et internationale comme inséparables et entremêlées par rapport à chaque foyer de lutte. Sans une orientation stratégique qui vise à abattre le pouvoir des monarchies du Golfe, il ne peut y avoir de victoire révolutionnaire durable dans la région.

En conclusion, il faut noter que l’esprit des mouvements révolutionnaires de la région arabe a eu une influence significative sur les mouvements sociaux à l’échelle globale, notamment en Europe et en Amérique. Même en Chine, les moteurs de recherche ont été programmés pour ne plus permettre de recherches sur des thèmes comme « révolution arabe », « mouvements populaires au Moyen-Orient », etc. On peut aussi se demander quel pourrait être le retentissement d’un approfondissement de la crise européenne et des luttes sociales du Vieux Continent sur les pays arabes. Mais il ne faut pas oublier non plus que cette interrelation va dans les deux sens : en effet, la crise grecque a permis aux capitaux du Golfe de se renforcer encore en mettant la main sur d’importants actifs en Grèce durant la période récente. ?

* Cahier émancipationS. Paru en Suisse dans « solidaritéS » n°242 (23/01/2014). http://www.solidarites.ch/journal/

* Cette transcription/traduction de la conférence donnée par Adam Hanieh, à Genève, le 29 novembre 2013, à l’invitation de solidaritéS, n’a pas pu être relue par son auteur. Celui-ci est professeur en études du développement à la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres. Il est l’auteur de deux livres : Lineages of Revolt : Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, 2013 ? ; et Capitalism and Class in the Gulf Arab States, 2011. Il est aussi membre du Comité de rédaction de la revue Historical Materialism et membre de Socialist Resistance en Angleterre.

Adam Hanieh

Professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres, et spécialiste des pays du Golfe.

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